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- Nous étions -



La ville d’abord. Avait disparu. Deux rues avaient tenu. Mais nos fermes resplendissaient.

Nous avions inventé le lait.

L’usine était la nôtre. Pissait l’or blanc. Qui abreuvait le monde. Les supermarchés nous mangeaient dans la main. Un stade portait notre nom.

Nos escaliers étaient larges. Faits de dalles blanches. Creusées par nos pieds. S’évasaient en bas sur un bouquet de fleurs. La main pour le prendre glissait sur une corde. Lustrée de nos empreintes. Depuis deux siècles. Il y avait un piano. Nous sentions la vache et l’ensilage. L’eau de Cologne et Christian Dior. Nous étions majestueux. 

Devant l’écran, nous regardions chez nous. Les Américains débarquer. Nos enfants rêvaient par terre. Assis en tailleur. Sur les cartes d’état-major à Londres ou à Berlin. Hollywood offrait. Au monde entier. Les noms en « Ville » qui s’étendaient. C’était là toutes nos terres. Nous nous les montrions du doigt.

C’est là que paissaient nos troupeaux. Là que nous allions goûter nos blés. Là que nous aussi. Nous roulions en Jeep. C’était la carte. Où nos engins américains emmenaient nos enfants. Blondir dans le vent. Nous possédions la Normandie.

Nos hommes s’appelaient Paul O’Coral, Coeur-Fier, Coeur-Faible ou Coeur-Tendre. Des têtes à mourir à Dallas. Dans une limousine cabriolet. Aller voir la mer à Cape Cod. Se couchaient à huit heures terrassés. Se levaient à cinq. Chaque jour de chaque vie. Avaient pour ceinturon une ficelle de botte de foin. Nous étions l’élégance.

Nos femmes portaient des manteaux de fourrure. C’était des blondes platine. A talons aiguilles. Et des Italiennes aperçues chez Rosselini. Elles faisaient cent kilomètres pour ramener. Une robe hors de prix. Qu’elles ne porteraient qu’une seule fois. Nous avions d’autres femmes.

Nos filles se mariaient avec des hommes. Qui venaient les chercher en Jaguar. Lorsque l’un des nôtres voulait prendre femme. Nous nous réunissions longuement. Pour l’observer. Comme nos chevaux. Parfois cela prenait toute une vie. Nous étions des seigneurs.

Toujours les femmes regardaient. Avec une bouche ronde. Des yeux de papillon. Nos petits garçons. Et veloutaient. Oh !ce qu’il est Rouxeville ! Nous étions des géants.

Coeur-fier dans l’enfance montait sur le muret. Criait. « Sales boches ». Au passage des Allemands. Alors les officiers à quatre épingles entraient. Disaient. « Charmants petits enfants ». Leur caressaient les cheveux. Nous achetaient du lait. Et repartaient. Nous les avions sous notre botte. Nous avions les yeux clairs.

Nos enfants en été. Faisaient des tipis. Avec des gaules de trois mètres. Qu’ils liaient en faisceau. Recouvraient de sacs d’engrais. Depuis là, par la fente du wigwam. Nos enfants éberlués regardaient. Coeur-fier dans la cour. Enrouler ses pieds nus de bandelettes. Ne portait pas de chaussettes. Et enfiler ses godillots. Nous étions des sauvages.

Nos enfants se cachaient dans nos hangars. Qui débordaient de paille. Alors ils voguaient. Nous étions des pirates. Nous étions les GI. Nous apercevions l’Amérique.

Jamais moins. De vingt à table. Les jours de fête nous tendions. Des draps blancs sur les murs des charretteries. Y accrochions des bouquets. Et nous nous nourrissions de nous-mêmes. Nous avions des bouches énormes. Pour manger. Pour Boire. Rire. Parler. Des bouches énormes pour les fous-rire. Quand parlait le curé. Nous étions mécréants.

Des bouches énormes aussi. Pour se dévorer la terre. S’arracher notre propre sang. Se haïr. Parfois cela durait beaucoup plus longtemps que la vie. Nous avions vingt notaires. 

Personne d’autre ne venait. Jamais. Ou si, toujours avec une bonté servile. Sur le seuil de la porte. A caresser nos chiens. Des voix chantantes parlaient. Mais celle du dehors, inclinée. Bien vite s’effaçait. Nous ne l’aimions jamais sans un léger sourire. Nous étions magnanimes.


Un beau matin sans hyperbole. Sur le petit parc aux rosiers où se pavanait un paon. Nous ne fûmes plus rien.

Le malheur. Comme un lait noir. S’est abattu. Nous ne fûmes plus personne.

Et le lait noir nous a emportés.

Un à un.

 

 

 RAPHAËL ROUXEVILLE

 

Il se présente :

 

 

Raphaël Rouxeville a étudié et enseigné les lettres. Il a réalisé un mémoire de maîtrise sur une partie de l'oeuvre d'Arthur Rimbaud. Il écrit de la poésie depuis 2015 environ. Quelques-uns de ses poèmes ont été publiés par Le Capital des mots, Terre à Ciel et, prochainement, Décharge.

 

Raphaël Rouxeville  - DR

Raphaël Rouxeville - DR

Tag(s) : #poésie

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