Le Capital des Mots.

Le Capital des Mots.

Revue littéraire animée par Eric Dubois. Dépôt légal BNF. ISSN 2268-3321. © Le Capital des Mots. 2007-2020. Illustration : Gilles Bizien. Tous droits réservés.


LE CAPITAL DES MOTS - WALTER RUHLMANN

Publié par ERIC DUBOIS sur 4 Mars 2013, 17:53pm

Catégories : #poèmes

 

 

 

 

Dépression tropicale

 

Coupe-toi les cheveux

rase-toi la tête

charge ce pistolet

refais le lit où tu as dormi la nuit dernière

gonfle tes pensées de l'air chaud de cette île

pensée légères

pensées sombres

pensées solaires

pensées folles

pensées humides

rêves mouillés

trempant les draps du lit à quatre heures du matin.

 

Des corps en transe se balancent

leurs membres caressent ton cerveau.

Comme la princesse qui sentait le petit pois,

tu ne supportes pas le poids

d'une serviette humide sur ton torse.

 

***

 

Ma face cachée

 

Je vois des choses que je ne veux pas voir.

J'entends des choses que je ne veux pas entendre.

Puis une autre de mes facettes

vient frapper à ma porte

avant que la nuit ne m'enveloppe.

 

Dans l'ombre du Choungui

les peurs les plus extrêmes s'entassent

amplifiées par la chaleur moite de l'air

et des ravines entre les mondes.

Nos pensées,

nos mots,

sont des contraires.

 

Un peu d'elle tôt le matin

et l'espoir qu'un avion bientôt me ramènera.

Ton sourire de temps à autres

le grain de ta peau sur la mienne

La chatte ronronne prêt de ta tête posée sur l'oreiller

trempé de tes larmes,

plein de tes peurs

et où ta sueur a évacué ta rage et tes angoisses

dans les rides des draps.

 

J'ai reconduit mon double à la porte.

Parfois je pense que je devrais la laisser close,

parfois je pense que je devrais le laisser dehors,

mais alors quelle folie m'emporterait ?

 

***


Dessiner les contours

 

Dormir

une chose qu'on imagine être le plus doux des moments,

les yeux fermés, loin des tourments,

dans les bras de Morphée, câlinés, abrités,

prisonniers de son faible sort,

entravés au repos et à l’insouciance.

 

Glisser

sur la surface glacée du lac,

les rêves se cachent dessous,

seul le redoux les libérera.

 

Les cauchemars mêlés aux visions

éclosent comme des fleurs noires et mauvaises.

Pourtant ces folies donnent encore plus d'énergie

à l'esprit de l'enfant délicat,

elles tâchent

son âme pure et plus tard

son seul besoin sera de les libérer

de nouveau.

 

***

 

Une autre salle d'attente

 

Dans cette ville refuge où il me déplaît de vivre,

perdue sur les berges de la Loire

ses courants sont peu sûrs,

ses eaux troubles,

son air hiémal et glacial, des rayons de soleil en sus.

 

J'ai sonné à la porte de Hardy.

Pas le compère de Laurel bien sûr, le temps

a passé depuis lors.

Je n'accompagnais personne d'autre que moi à ce rendez-vous

car j'avais besoin de plus de pilules pour soigner ces écarts cauchemardesques

creusés dans ce cerveau endommagé qu'est le mien par les chevaliers nocturnes ;

je devais éviter le suicide.

 

J'encense cette pièce pour sa sécurité

et son calme,

la lumière,

la blancheur,

l'espace :

les cadres et les espaces me suivent partout,

même en enfer

ou sur les bancs où, assis, j'écoutais,

je rêvais, je travaillais, je contemplais

l'art de Bishop à dessiner

les cartes et les paysages.

 

Ce matin-ci j'étais assis sur un autre banc,

dans une autre salle d'attente,

j'attendais que Hardy entre

pour me sonner, me rappeler l'enfer,

me guérir de ce rhume des foins

mental et envoyer au diable ces tourments.

J'étais assis face à la toile

de cette artiste franco-russe Sonia Delaunay – Voyages lointains.

 

Les couleurs, les formes, arrondies et vivantes, éclatantes, éblouissantes,

tous ces effets me transportèrent de nouveau en cet endroit :

exutoire rêvé, trou à rat en vrai, j'y ai même reconnu

sur la droite,

une femme vêtue de saluvas... rayés de rouge comme ceux que Sandia.

 

Quatre parties composent cette toile où des fantômes irisés

se serrent la main, dansent, prient ou nagent,

mangent des papayes, des bonbons, des pizzas sous l'ombre d'un parapluie.

 

Par la fenêtre, je regardais les pies voler

d'arbre en arbre, à la recherche de nourriture sans doute.

Les pies là-bas se régalaient des petits chéloniens

tandis qu'ils émergeaient de Saziley.

 

Je regardais cet arbre nu, il me rappelait le système nerveux humain.

Le mien est un champ de bataille, un QG de guerre, un bureau clandestin, un placard où mes rêves et mes cauchemars copulent.

Je regardais le haut des toits et l'arbre posés sur ce ciel bleu un matin de mars,

ses nuances bleu clair comme le lagon m’invitèrent une fois encore à plonger

dans les profondeurs bleu marine

pour assombrir mes pensées,

la bouche bée,

la jeunesse entamée,

la peau entièrement pelée.

 

Le chauffage démarra,

je contemplais encore le ciel

et en sursaut me tournai vers le placard où la bête se cachait.

La flamme tremblante – je l'entendais – pouvait lécher les poils érigés sur mon bras :

ce membre ne fait de mal à personne, il repose, nu, simplement, sur l'accoudoir du fauteuil,

chérissant le contact avec la surface en plastique.

 

Hardy entra, mon bras se souleva et se tendit vers la main du médecin.

Puis je m'assis en face de lui. Il attendait que les mots sortent.

Il attendait que je lui tende ma carte vitale.

Je voyais encore l'art de Sonia Delaunay.

Maîtresse picturale pour moi.

Maore laisse-moi respirer.

Laisse-moi t'oublier.

Laisse-moi vivre.

Lâche-moi.

Laisse-

moi s

eul.

 

 

 

 

 

 

 

Extraits du recueil Maore, Lapwing Publications, 2013

 

  • Dépression tropicale, titre original Tropical Depression traduit de l'anglais par l'auteur

  • Ma face cachée, titre original The Dark Side of Me traduit de l'anglais par l'auteur

 

Extraits du recueil Carmine Carnival (à paraître aux éditions Lazarus Media, printemps 2013)

  • Dessiner les contours, titre original Defining the Concepts, traduit de l'anglais par l'auteur, publié dans Touch Poetry Journal (USA)

  • Une autre salle d'attente, titre original Another Waiting Room, publié dans Touch Poetry Journal (USA), traduit de l'anglais par l'auteur

 

 

WALTER RUHLMANN

 

 

 

Walter Ruhlmann est professeur d'anglais. Il publie mgversion2>datura depuis 1996 et a créé mgv2>publishing en 2008. Walter est l'auteur de recueils de poèmes en français et en anglais et a publié des poèmes et des nouvelles dans diverses publications dans le monde entier. Il a été nominé au prix Pushcart une fois. Dernier ouvrage Maore, Lapwing Publication, Belfast, 2013.

Son blog:   http://thenightorchid.blogspot.fr 

 

 

 

 

 

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