Le Capital des Mots.

Le Capital des Mots.

Revue littéraire animée par Eric Dubois. Dépôt légal BNF. ISSN 2268-3321. © Le Capital des Mots. 2007-2020. Illustration : Gilles Bizien. Tous droits réservés.


LE CAPITAL DES MOTS - SAMAËL STEINER

Publié par ERIC DUBOIS sur 20 Septembre 2013, 17:04pm

Catégories : #poèmes

 

 

 

 

1. Si j'avais su

 

Si j'avais su, ma sœur, qu'un volcan peut garder – pour lui – sa foudre,

si longtemps que des arbres et des herbes peuvent, à nouveau, pousser sur ses pentes,

si j'avais su qu'une ville peut nous habiter,

avec tant de force que l'on croit, pour finir, y avoir appris la parole,

si j'avais su que le corps de celle ou de celui qu'on aime, est plus imposant à prendre avec soi

que la Taïga russe,

que ce corps est un soleil nocturne, avec son vent et l'incendie au fond des yeux,

si j'avais su qu'on a parfois des soifs de Chaman, de chèvres sèches,

des soifs de montagne,

et qu'il nous vient des bouches de tous les continents,

si j'avais su qu'il faut, chaque syllabe, s'émanciper encore,

si j'avais su que le nom d'étranger désigne celle et celui qui apportent une nouvelle,

si j'avais su qu'il est si bon de manger – couché sous l'arbre – les fruits tombés au sol

et de dormir, le ventre plein, aux heures qui blanchissent la roche !

Si j'avais su que l'océan roule sur ses vagues

qu'en plissant les yeux, entre nos cils, on peut y entrevoir, riant avec les naufragés,

de grands chevaux à vif,

si j'avais su que mes deux yeux voyaient deux mondes ensemble,

si j'avais su que l'écriture est une riposte de la nuit,

pour se donner des yeux pointus

et qu'il existe des hasards beaux comme des lanternes de folie,

si j'avais su que l'amour fou apprend à compter dans d'autres langues,

si j'avais su que nous serions 100 000 à nous battre,

comme des camarades d'un même souffle, avec cette même joie au bord des yeux,

si j'avais su qu'on en a jamais fini de naître,

qu'il faut apprendre à inventer son corps et à parler avec ses os,

si j'avais su qu'il existait un poète appelé Maïakovski,

si j'avais su que sa poésie ferait fleurir les morts qui dorment dans mes bottes

et que j'en serai changé en forêt murmurante,

si j'avais su qu'il faut changer de sexe,

s'en donner de très grands et d'autres sans emphase,

si j'avais su que les colombes viennent chanter, le matin, quand les corbeaux se sont tus,

avec l'hiver qui s'en va

et que ce chant accompagne toute la journée !

si j'avais su que l'on pouvait aimer jusqu'à oublier le nombre de ses doigts,

si j'avais su que les forces vives se télescopent là où le mouvement ne s'arrête pas,

si j'avais su qu'arrivé au bord de certains fleuves, je ne pourrais imaginer l'autre rive,

si j'avais su que les chiffres deviendraient des oiseaux,

le jour où j'aurais compris les mathématiques.

 

 

Si j'avais su tout cela, ma sœur, je n'aurais pas eu besoin de vivre.

 

 

 

2. Le vase bleu

 

Aux rives muettes,

cousues et décousues, maintes fois,

il y a un vase bleu

que le crépuscule salue en faisant miroiter ses oiseaux,

que les rosées de toutes les heures fraîches viennent humecter.

 

Au soir, avec la nuit,

quand ce sont les ombres des figuiers qui donnent à l'obscurité ses forêts de silence,

le rêveur que je suis,

brûlé par la journée vécue,

s'y laisse accueillir,

dru d'abandon,

tous les poils et les cheveux aussi agiles que les moustaches d'un chat.

 

 

 

 

 

 

3. Pour que ce texte soit dit par Samuel

 

Mon frère,

ton bras est ouvert, là,

au milieu de la place

et la ville nous regarde saigner

toi,

moi le dernier œil pour te voir formuler une parole.

 

Ton bras est ouvert tout le long de la rue,

les passants longent tes veines pour rejoindre le fleuve.

Il n'y a plus de lune mais un pain que se partagent les oiseaux.

 

Nous allons ensemble,

le long de la ville – et à travers –

avant l'aube, frère, nous en serons le fleuve

et tes yeux borderont la colline.

Nous allons ensemble,

avec de grandes chemises, blanches comme les chemins,

les rues se télescopent, il en surgit de nouvelles, les impasses s'ouvrent

et tu me parles des papillons de nuit qui te font frissonner lorsque tu les croises.

 

Ton bras est ouvert au milieu de la place

qui voudrait paralyser la ville,

faire sonner les cloches pour autre chose.

 

Nous allons ensemble,

la rue n'est plus bordée de portes

mais de larges entailles, par lesquelles on peut se glisser

et apparaître ailleurs et autrement ;

de grandes guitaristes gitanes ont pris le pouvoir sur les balcons et aux fenêtres.

Il n'y a plus de lune mais un pain que se partagent les oiseaux.

 

Ton bras est ouvert, au milieu de la place,

les rues guettent notre marche, avec derrière la pupille des pierres au fond des yeux

et la rétine – ce tambour d'une autre course – est couverte de sel.

 

Frère, ton sang se vide,

ta course freine,

tes mots ont congédié les méharis

et les souffles rauques et sauvages

guépards, pumas et panthères.

 

Foudroyé à l'orée de la nuit je te regarde,

je ne sais plus rouler mes « R ».

 

Tu es ce qui donne au chemin l'envie d'être halé

ce qui rend le vent inoffensif et le charge de tendresse ;

maintenant que tu ne vas plus m'appeler

c'est une forêt que je perds,

un pays qui brûle,

sans illuminer aucune de mes nuits, sans crever aucun silence.

Nous allons ensemble,

le long de la ville – et à travers –

avant l'aube, frère, nous en serons le fleuve

et tes yeux borderont la colline.

 

Ton bras est ouvert au milieu de la place

et ce sont toutes les villes traversées qui te quittent,

rue après rue,

porte après porte,

comme une mémoire perd ses dents,

Lisboa

Marmara

Santiago

Santa Fe

Granada

Corfu

Marseille

Kalamata

Valparaiso

 

il n'y a bientôt plus qu'un infatigable vieillard,

orphelin de ville, de source, de pain,

avec simplement la route qu'il reste.

 

Le face à face dure jusqu'à épuisement de toutes les résonances,

puis la route se défait, parmi les chats errants et la bruyère des lisières ;

l'infatigable vieux n'a plus qu'un instant pour disparaître.

 

 

 


Extraits  de Molt més lluny (inédit)

 

 


 

SAMAËL STEINER

 

 

 

 

Il se présente :

 

Je partage mon temps entre deux métiers, celui d'éclairagiste (pour le théâtre, la danse et le cirque) et celui d'auteur, principalement de poésie. Loin d'être antagonistes, ces deux pratiques se nourrissent, l'une l'autre et je puis dire avec certitude que la personne qui écrit et celle qui éclaire est la même, animée par le même désir.

Je cherche, en écrivant, un lyrisme qui entretienne avec le présent une relation concrète, qui ne soit jamais une fuite. Qui tienne compte de l'Histoire. A l'intérieur de ce projet, l'érotisme et le corps de celui qui m'est étranger, tiennent une place particulière.

Molt més lluny est mon premier projet de publication, les précédents recueils ont été édités en très petites quantités et par mes soins.


 

 

 

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