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Le monde d’hier, souvenirs d’un européen



 


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Il était une fois un Grand Budapest en rose et bleu. Une pièce montée ornée de pâte à sucre pour célébrer l’insouciance de la Belle époque. Dans ce palais où on suspend les clés de sa liberté comme des médailles sur la veste d’un ancien combattant, règne un maître d’hôtel. Ce Monsieur Loyal dirige une troupe de serviteurs, tous vêtus d’une livrée violette qui resplendit sur le rouge des tapis qu’on déroule pour le spectacle des grands de ce monde.

Derrière le décor suranné d’une montagne enneigée qui rappelle les cartes postales d’antan, on découvre l’effervescence d’une ruche où les hommes s’agitent comme des figurines miniatures manipulées par un réalisateur retombé en enfance.

Les petits ne se préoccupent pas de la taille de leurs jouets pour vivre leurs aventures. L’imagination n’attend pas de grandir pour ouvrir les portes de la perception. Le réalisateur Wes Anderson en digne héritier de Lewis Carroll imagine un nouveau pays d’Europe centrale pour raconter son histoire.

"Mais alors, dit Alice, si le monde n'a absolument aucun sens, qui nous empêche d'en inventer un ?"

Etre client au Grand Budapest c’est passer du monde des adultes à celui de l’enfance. Connaître l’enchantement de jouer avec sa vie plutôt que d’attendre sagement qu’on vous la prenne. Une lectrice traverse le cimetière juif de Prague et son chaos de stèles bousculées par manque de place. Un palimpseste d’existences écrites sur le parchemin de la terre pour rendre hommage aux disparus. Une histoire qui se surajoute à la précédente pour ériger une mémoire collective où chacun a sa place. Une esthétique aussi, pour le cinéaste, qui garde tout au long du film le même édifice dépérissant avec la disparition des utopies. Un monde contemporain où la solitude aurait remplacé la somme de toutes ces individualités flamboyantes qui ont été le creuset artistique de l’Europe avant les deux guerres. L’écrivain Stefan Zweig dans son livre Le monde d’hier, souvenirs d’un européen  écrit en 1942 : «  J’ai connu dans l’avant-guerre, la forme et le degré le plus élevé de la liberté individuelle et, depuis, l’état de la pire dégradation qu’on eût vue depuis des siècles, j’ai été célébré et mis hors la loi, j’ai été libre et asservi, riche et pauvre. ». Etre témoin de tout mais ne trahir personne, si nécessaire en se taisant, comme l’enseigne le maitre d’hôtel au lobby boy, devenu son protégé. Après l’écrivain et le maître d’hôtel, le groom devient le passeur de cette mémoire qui résiste à l’oubli.

Le film est le récit nostalgique de la vieille Europe avant que les armées ne stoppent les trains pour séparer le cours de vies persécutées. Situé en haute montagne, l’hôtel parle d’un temps où les voyageurs s’élevaient sur des sommets pour contempler une mer de nuages. Un romantisme capable de briser les codes établis avec l’idylle d’une riche veuve et d’un simple employé, l’intégration sociale de Zéro Mustapha, réfugié politique pris sous la coupe du Maître d’Hôtel. Un monde où la poésie apporte des clés à l’existence. Une fête où le parfum de panache et un grand cru permettent de s’évader en laissant sur terre l’effluve d’un raffinement insolent. Un havre de paix où on n’a peur de rien. Ni de la mort de la défunte, dont l’amant célèbre la fraîcheur du teint grâce au talent de l’embaumeur, ni des gendarmes auxquels il faut juste tourner le dos en courant quand les règles de savoir qui fait quoi sont bien établies entre les joueurs.

Malheureusement, la machinerie des hauteurs entraine inévitablement la descente vers des terres moins accueillantes où le Maitre d’Hôtel et son lobby boy se confrontent à la folie meurtrière des hommes. La décadence prend de multiples formes de chutes. Une descente interminable dans les conduits de la prison, une course olympique à ski ou à luge, le précipice vertigineux d’une falaise. Les bas-fonds de l’âme humaine croupissent dans la noirceur des ruelles de plus en plus étroites de la civilisation. L’art n’échappe pas à cette issue fatale avec la mort du notaire trop honnête – encore un passeur de mémoire- dans un musée de la ville. Un sanctuaire qui annonce dès l’entrée le décompte des minutes avant sa fermeture. Une galerie d’antiquités qui rappelle l’Egypte ancienne où les morts gardent dans leurs tombeaux les vestiges de la beauté pour accompagner les rois dans leur passage vers l’au-delà. La porte du musée se referme brutalement sur un assassinat. La splendeur d’un monde passé qui ne pourrait plus tenir ses promesses d’éternité.

Pourtant, l’espoir renait doucement. Aux couleurs acidulées du début du film se sont substitués des tons rompus qui rappellent la grisaille des architectures du bloc de l’est. Les thermes collectifs ont été remplacés par des baignoires individuelles en plastique. La salle de restaurant désertée a laissé place à des tables séparées qu’occupent des voyageurs solitaires. Même dans ce décor désolé où les distributeurs automatiques ont remplacé les services à la personne, il suffit d’un seul homme à convaincre pour perpétuer le génie du lieu. Wes Anderson le sait bien. Dans une salle obscure, sa lanterne magique tire de l’oubli des images surannées d’une époque où les hommes croyaient encore en la grandeur de l’art et en la magie de ses artifices pour élever chaque regard à la beauté.

« Entretenir l’illusion pour maintenir le merveilleux » confie le narrateur à la fin du film.

Un cinéma qui résisterait à la barbarie en affirmant le pouvoir singulier de chacun à réenchanter le monde.



 4 mars 2014


LAURE WEIL

 

 

 

Elle se présente :

 


Professeur agrégée d'arts plastiques, je suis aussi curieuse de littérature, de cinéma et  d'architecture. J'ai fabriqué quelques livres d'artistes, dont le lien entre eux semble être l'effacement. Livres restés confidentiels. J'écris généralement pour restituer une rencontre avec une œuvre, qu'elle appartienne au champ des arts plastiques ou au cinéma.
Je cherche à diffuser mes textes parce qu'il est plus facile de se motiver à écrire régulièrement quand on sait que ses textes sont susceptibles d'être publiés.
Mes écrits sont nourris par ma culture des arts plastiques et par ma liberté à jouer avec les mots, comme s'il s'agissait de couleurs pour un peintre.

 

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