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Chronique d’une vie ordinaire

cabrera

Vingt ans séparent la destruction de quatre tours du Val Fourré à Mantes-la-Jolie à laquelle la réalisatrice Dominique Cabrera rend hommage dans le film Chronique d’une banlieue ordinaire (1992) de son dernier film Grandir (2013). L’âge de voler de ses propres ailes et de quitter le giron familial.

Les réunions familiales sont l’occasion de filmer ses proches. La réalisatrice confie en voix off «  je les filme plus que je les regarde ». Aveu coupable de se retrancher derrière la caméra plutôt que de donner un coup de main au réel. La caméra est une fenêtre qui cadre l’intériorité et empêche de se disperser mais c’est aussi l’inconnu qui rentre chez nous en changeant nos repères. René Char dans le poème L’issue parle de cette angoisse du vide qui restreint brusquement son espace : «Je me délimitais ».

La cinéaste évoque sa peur persistante de sentir dans le noir des yeux qui l’observent. Fenêtre ouverte, elle filme la nuit. Un arbre, une rue vide avec ses voitures garées et une place de stationnement, réservée pour un chantier, qui est inoccupée. Un retrait temporaire d’espace nécessaire à la ville pour se réparer comme une métaphore de l’artiste qui s’isole aussi pour créer. On s’abandonne à l’immobilité quand on a la certitude de se réveiller et de retrouver chaque chose à sa place. Mais la vie nous prive de garder en l’état ce que nous aimons, alors la caméra filme inlassablement les petits bouts des siens qui font grandir la famille. L’arrivée d’un bébé, le remariage du frère, l’anniversaire de mariage, le partage d’un repas, l’enterrement du père sont autant de moments heureux et douloureux qui parlent du temps qui nous échappe. Le froid n‘est plus le même quelques jours après sa disparition et le voyage à Boston en son absence se teinte de mélancolie. L’automne filmé à travers la moustiquaire perd de sa flamboyance. La maison de l’autre côté de la rue, à travers le tamis où s’accrochent de petits résidus, retient la traversée du regard et sa dispersion dans l’espace.

La cinéaste a l’habitude de filmer les encadrements de portes et de fenêtres pour montrer le passage du passé à l’avenir. Au Val Fourré, la présence/absence des tours vidées de leurs habitants quelques mois avant leurs destructions est perçue de l’intérieur. En recueillant le témoignage de différentes familles dans la tour désertée, la réalisatrice leur permet de faire le deuil de ce qu’ils laissent derrière eux pour se reconstruire ailleurs. Comme un rai de lumière qui laisse deviner le soleil derrière une porte entrouverte, la projection des souvenirs sur l’écran ravive la chaleur de leurs mémoires et garde la trace de ce qui va disparaître.

Vingt ans après, Dominique Cabrera filme sa propre famille, entre les quatre murs de leurs maisons respectives et s’invitant les uns chez les autres. On ressent son besoin de circonscrire chacun dans son espace familier. Une géographie resserrée de l’intime pour mieux comprendre les cheminements secrets qui nous relient les uns aux autres.

Mais derrière cette chronique familiale se devine une quête existentielle. Revenir sur les lieux où l’être subit l’épreuve de la séparation que la vie réinvente pour chacun d’entre nous. Comment trouver son identité quand on est abandonné à sa naissance ? Comment se reconstruire après l’exil ? Comment voir son passé rasé d’un seul coup sans sombrer ? Comment survivre à l’absence de l’être aimé?

Dans chaque ville, il y a une maison ou une tour de plusieurs étages où des gens ordinaires dont l’optimisme n’ébranle pas leur certitude d’être aimés, rebâtissent courageusement leurs vies. René Char dans son poème, écrit plus loin :

Nourri par celui qui n’est pas du lieu,

Pas après pas, quasi consolé.



Le cinéma de Dominique Cabrera possède ce don de recueillir les mots des petits et des grands, des jeunes et des vieux pour les consoler et leur rendre les images de ce qu’ils n’ont pas perdu. Un regard humain qui ne vous lâche pas et qu’on adopte sans réfléchir, qu’on soit ou non de sa famille.


 11 janvier 2014

 

 

 

LAURE WEIL

 

 

 

Elle se présente :

 


Professeur agrégée d'arts plastiques, je suis aussi curieuse de littérature, de cinéma et  d'architecture. J'ai fabriqué quelques livres d'artistes, dont le lien entre eux semble être l'effacement. Livres restés confidentiels. J'écris généralement pour restituer une rencontre avec une œuvre, qu'elle appartienne au champ des arts plastiques ou au cinéma.
Je cherche à diffuser mes textes parce qu'il est plus facile de se motiver à écrire régulièrement quand on sait que ses textes sont susceptibles d'être publiés.
Mes écrits sont nourris par ma culture des arts plastiques et par ma liberté à jouer avec les mots, comme s'il s'agissait de couleurs pour un peintre.

 



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