Le Capital des Mots.

Le Capital des Mots.

Revue littéraire animée par Eric Dubois. Dépôt légal BNF. ISSN 2268-3321. © Le Capital des Mots. 2007-2020. Illustration : Gilles Bizien. Tous droits réservés.


LE CAPITAL DES MOTS- LAURE WEIL

Publié par ERIC DUBOIS sur 11 Novembre 2013, 19:21pm

Catégories : #articles - articles critiques

 

Pour une poignée de dollars

De la pauvreté

Le ministre de la Papaye vit à Phnom Penh avec trois fois rien. Spirit of Poverty en tête, il part vendre son mâm fermenté avec l’assurance de ceux qui n’ont rien à perdre. La misère ne colle pas à la peau quand on porte une veste bien ajustée. Chemise blanche, cheveux soigneusement laqués, l’homme fait les dernières retouches nécessaires à son ministère. Dans les couloirs en enfilade de son palais, le premier ministre préside à la chambre des fortunes. A Versailles, le soleil a son château pour briller mais ici, la pénombre a un cloaque pour faire resplendir son valet. Dans son cabinet de quatre mètres carré, Mao Bora n’a pour perspective que son image dont il prend le plus grand soin. Devant un miroir, il se redresse et règle les détails de son rendez-vous quotidien avec sa clientèle. Son allure lui sauve la mise de ses journées où il gagne à peine de quoi survivre jusqu’au lendemain.

Ses manières lui valent les quolibets des habitués qui ne voient pas d’un bon œil ce travail toujours endimanché qui cache sa pauvreté. Sur son deux-roues bringuebalant, l’homme roule sur les nids de poule avec sa précieuse cargaison coincée entre ses jambes. La journée commence sur les chapeaux de roue et se termine en trainant sa jolie à ses côtés pour ménager la monture exténuée. Le soir est l’occasion de se poser et de discuter avec son neveu des projets d’avenir. Acquérir une vitrine ambulante, avoir des employés bien habillés, vendre des grenouilles au mâm dans les bars français. Se projeter encore pour se tendre comme un arc et toucher en plein cœur son centre de gravité.

«  En vérité, je ne peux rien faire à part rêver » confie l’homme un instant résigné, avant d’aller se coucher.

Ce documentaire est l’œuvre du réalisateur Roeun Narith qui a signé les deux premiers épisodes du projet One dollar qui sont actuellement visibles sur le web. Ce projet collectif est à l’initiative du cinéaste Rithy Panh et est développé au Cambodge par le Centre de Ressources Audiovisuelles Bophana. La revue Le courrier international est partenaire et diffusera sur son site les vidéos des futurs contributeurs. Cette œuvre participative consiste à mettre en ligne, durant toute l’année 2014, des vidéos du monde entier « dans le but commun de raconter le quotidien des personnes vivant avec peu de ressources ». Les portraits  Le coupeur de bambous  et de  La femme pierre  sont les prochains épisodes de cette aventure humaine qui s’engage à donner une voix et une image aux plus démunis.

De la richesse

La comédienne Valeria Bruni-Tedeschi vit à Paris dans l’abondance. Sa vie n’en est pourtant pas plus insouciante. Ordi-nerf au bord du gouffre et de ses névroses où l’actrice confie ne pas travailler pour laisser à la vie de la place dans sa vie. D’espace, elle et ses proches, n’en manque pas mais cette liberté de mouvement est une cage dorée où chacun trompe comme il peut son ennui. Toujours à l’arrière d’une voiture que des chauffeurs conduisent à sa place, la comédienne filme les impasses d’une vie dans laquelle elle n’hésite pas à se montrer mal fagotée et mal embarquée. Dans leur château en Italie qui donne son nom au film actuellement sur nos écrans, la famille réunie doit faire face à la fin de l’insouciance. Déliquescence des jours où la certitude de ce que l’on a le plus aimé est menacée.

Avec pudeur et légèreté, l’actrice filme les pas de danse qui s’arrêtent pour laisser place à des chaussures vides qu’elle fait bouger toute seule contre ses pieds en l’absence du frère qui vient de décéder. Dans la Ruée vers l’or, Chaplin se console de l’absence de l’être aimé en improvisant la danse des petits pains auquel la réalisatrice rend ici hommage.

De notre misère à tous

Etrange collision de ces deux portraits filmés aux antipodes de leur condition sociale. Pauvreté et richesse qui s’opposent mais se complètent aussi pour nous aider à revoir nos préjugés sociaux. Il n’y a pas de misérabilisme chez Mao Bora pas plus que de triomphalisme chez Valeria Bruni-Tedeschi. Juste le constat que la vie est terriblement plus dure et injuste quand on n’a pas d’argent mais pas moins difficile face aux épreuves de la maladie, de la recherche de l’amour, du manque d’enfant et de la séparation que nous impose parfois trop tôt la vie.

La dignité est ce qui reste aux pauvres quand ils ont tout à rêver. La légèreté est ce qui reste aux riches quand ils ont tout à reconstruire. Dans la chanson Viva la Pappa col pomodoro qui accompagne la fin du film Un Château en Italie, Rita Pavone chante que «  le peuple affamé fait la révolution ». C’est cette énergie populaire qui doit nous faire bouger et retrouver le sens de nos responsabilités face à ce qui demeure être la plus grande des inégalités : survivre avec un dollar par jour ou vivre sans jamais compter.


11 novembre 2013.



Site du projet One dollar : http://onedollar.bophana.org/fr/

 

 

 

 

 

LAURE WEIL

 

 

Elle se présente :

 


Professeur agrégée d'arts plastiques, je suis aussi curieuse de littérature, de cinéma et  d'architecture. J'ai fabriqué quelques livres d'artistes, dont le lien entre eux semble être l'effacement. Livres restés confidentiels. J'écris généralement pour restituer une rencontre avec une œuvre, qu'elle appartienne au champ des arts plastiques ou au cinéma.
Je cherche à diffuser mes textes parce qu'il est plus facile de se motiver à écrire régulièrement quand on sait que ses textes sont susceptibles d'être publiés.
Mes écrits sont nourris par ma culture des arts plastiques et par ma liberté à jouer avec les mots, comme s'il s'agissait de couleurs pour un peintre.

 

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