Le Capital des Mots.

Le Capital des Mots.

Revue littéraire animée par Eric Dubois. Dépôt légal BNF. ISSN 2268-3321. © Le Capital des Mots. 2007-2020. Illustration : Gilles Bizien. Tous droits réservés.


LE CAPITAL DES MOTS- LAURE WEIL

Publié par ERIC DUBOIS sur 28 Octobre 2013, 20:04pm

Catégories : #articles - articles critiques

 

Des dires et des êtres



 



Le film La vie d’Adèle d’Abdellatif Kechiche (2013) commence par un début de journée. Adèle dort bouche ouverte comme une enfant, sans se préoccuper de la tête qu’elle fait. Les premières images montrent l’enchaînement routinier des préparatifs avant d’aller au lycée. On n’entend que les bruits nécessaires au matin pour se réveiller avant les obligations de la journée.

La parole arrive avec un cours de français où un prof de lettres commente avec ses élèves le texte La vie de Marianne de Marivaux. L’histoire d’une jeune fille pauvre et orpheline qui séduit un jeune homme de bonne famille. Un affranchissement de classe sociale dans cette salle où les visages filmés de prés, parlent de familles issues de l’immigration. L’école est un lieu d’exigence où la culture n’est pas qu’une affaire privée mais une possibilité de découvrir ce que l’on n’a pas chez soi. Les grands auteurs y sont conviés pour faire comprendre que l’œuvre traverse les frontières que l’on se fixe tout seul quand on a peur de l’inconnu. Voyageurs de l’immobile dans une classe qui vogue dans les creux et les hauts d’une pensée en mouvement.

Trouver un cadre à la parole permet de se repérer et de grandir en reproduisant les leçons apprises. Pas étonnant que le cinéma qui montre parfois l’intime ait encore besoin d’un cadre pour contenir les débordements de nos émotions. Présence immuable de l’écran alors que tous les autres arts ont depuis longtemps fait éclater le support de leurs créations. Pédagogie du cadre qui reproduit la vie et invite à s’émanciper de ce qu’on y apprend. Adèle est-elle cette Marianne effrontée qui saura s’affranchir de sa destinée en s’inventant elle-même ? Probablement, mais cette émancipation quoique amoureuse est avant tout sociale.

Les mots ne circulent pas aussi facilement dans les familles qui n’ont pas pris le temps de la parole. Ce n’est pas par manque de complicité qu’il est impossible à Adèle de révéler à ses parents que son amour a les jambes et les bras d’une fille mais par conformité au déterminisme familial. La liberté s’apprend, se cultive, se transmet aussi, pas à coups de grands cris et de tragédies mais au contact de ce que l’on ignore. La dégustation des huîtres et fruits de mer sont pour Adèle bien plus qu’un dépassement de ses habitudes. C’est le symbole d’une nourriture raffinée, un mets d’exception que l’on ne sert que pour les réceptions. Adèle reçoit cette différence au détour du quotidien, l’ingère, la fait sienne. Un jour de fête comme les autres où on transgresse les règles que l’on s’est données pour en découvrir de nouvelles.

Un autre personnage se trimballe dans le film avec cette même soif de faire des expériences auquel ses origines ne l’ont pas préparé. C’est le jeune acteur d’origine maghrébine qui trouve en Adèle une âme sœur. Tous deux abordent la vie avec le pragmatisme de leur condition. Il lui confie avec lucidité son parcours de jeune comédien qui rêve d’Hollywood comme d’un eldorado où tout est possible mais où tout est repris aussitôt que donné.

Adèle l’apprendra plus tard à ses dépens quand Emma (aimer au passé) la chassera de sa vie, ne supportant pas son infidélité plutôt que d’affronter la vérité de leurs divergences qui les ont insidieusement conduites à s’éloigner l’une de l’autre.

L’une mord la vie à pleines dents et l’autre se tord comme les nus de Egon Schiele pour en extraire une image conforme à ses idéaux. Adèle se contente de vivre le moment présent. Emma est dans la projection de soi à travers son activité de peintre. Une vie d’introspection tournée vers elle-même alors qu’Adèle n’aspire qu’à vivre son quotidien d’institutrice.

Toujours combative, Adèle revient après la rupture vers Emma. Les deux femmes se tiennent d’abord prudemment à distance pour ne pas s’effaroucher et raviver la blessure de leur séparation. Puis les paroles reprennent leur dialogue interrompu. Les défenses tombent. Adèle saisit les longs doigts d’Emma et les goûte, les savoure comme la chair vivante qui déferle comme une vague sur sa langue avec le goût de la mer iodée qui inonde son visage. Scène sublime de cette bouche qui est la même qui embrasse et qui lèche, qui parle et qui supplie, qui tente et qui espère, qui aspire et qui respire. Une bouche qui s’empare du corps de l’être aimé comme des paroles et font de nous des êtres liant et défaisant les liens qui nous attachent aux autres.

Kechiche a fait un film qui déchiffre le langage secret de nos existences. Il met le désir à la bouche mais nous rappelle aussi que sans apprentissage de l’autre et sans enseignement de toutes les différences, ce désir seul ne suffit pas à combler les barrières sociales qui finissent, un jour ou l’autre, par nous séparer.

 


 

 28 octobre 2013

 

 

LAURE WEIL

 

 

Elle se présente :

 


Professeur agrégée d'arts plastiques, je suis aussi curieuse de littérature, de cinéma et  d'architecture. J'ai fabriqué quelques livres d'artistes, dont le lien entre eux semble être l'effacement. Livres restés confidentiels. J'écris généralement pour restituer une rencontre avec une œuvre, qu'elle appartienne au champ des arts plastiques ou au cinéma.
Je cherche à diffuser mes textes parce qu'il est plus facile de se motiver à écrire régulièrement quand on sait que ses textes sont susceptibles d'être publiés.
Mes écrits sont nourris par ma culture des arts plastiques et par ma liberté à jouer avec les mots, comme s'il s'agissait de couleurs pour un peintre.

 



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clara regy 28/10/2013 21:14


Fine analyse que je partage... A bientôt . Clara Regy

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