Le Capital des Mots.

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Revue littéraire animée par Eric Dubois. Dépôt légal BNF. ISSN 2268-3321. © Le Capital des Mots. 2007-2020. Illustration : Gilles Bizien. Tous droits réservés.


LE CAPITAL DES MOTS- LAURE WEIL

Publié par ERIC DUBOIS sur 16 Octobre 2013, 17:40pm

Catégories : #articles - articles critiques

 

Le courage des oiseaux


ZER

Dieu que cette histoire finit mal !
On n'imagine jamais très bien
Qu'une histoire puisse finir si mal
Quand elle a commencé si bien

Chanson de Dominique A, Le courage des oiseaux, 2007



Rithy Panh est un cinéaste cambodgien qui se souvient de son histoire. Il erre, se terre, se serre contre les siens, espère, enterre les visages qui ressurgissent sur l’écran pour faire le deuil des absents.

A chaque pelletée, il recouvre la mémoire de leurs agonies.

L’image manquante (2013) est un film en trois parties qui s’ouvrent chacune sur une image d’eau déchainée dont on ne voit plus l’horizon. Un bouillonnement infernal se heurte à la barque des damnés, chahutée par un torrent qui engloutit tout sur son passage.

Que représentent ces trois moments du récit ? La succession des différents âges de la vie ou cet arrêt brutal du temps quand l’histoire bascule, le calvaire des journées de travail forcé, le retour sur le fil des rescapés ?

Le 17 avril 1965, les khmers rouges envahissent Phnom Penh et chassent ses deux millions d’habitants. Le cinéaste a onze ans et suit avec sa famille le cortège des exilés. Les coffres sont vidés. Sur des images d’archives, on voit une banque pillée. On croirait assister à une scène de western tant cela semble irréel. Qui filme ce décor de ville et ce plateau sans acteurs ? La caméra enregistre le vide et ses courants d’air. Les billets s’envolent dans la grande rue désertée.

Les populations sont jetées sur les routes des campagnes pour rejoindre des camps destinés à ériger un monde nouveau, le Kampuchéa démocratique, fondé sur le principe d’une société communiste sans classe.

L’ancien Cambodge est abandonné. Le nouveau régime change les mots pour faire oublier à chacun d’où il vient et comment on l’appelle. Sous les photos des prisonniers, les noms deviennent des matricules. Les cheveux sont coupés, toutes les couleurs des vêtements remplacées.

De l’eau, il en faut à la terre pour fabriquer la vie. L’eau est pour la terre ce que le sang est pour le corps. Un flux incessant qui irrigue tous nos organes. De l’eau, il en faut abondamment aux rizières pour produire massivement le riz. C’est avec cette même terre, cent fois portée, mille fois charriée, cent mille fois déplacée par de longues chaines humaines, un million sept cent mille fois creusée pour chaque victime, que le cinéaste, aujourd’hui âgé de cinquante ans, se souvient.

« Au milieu de la vie, l’enfance revient » dit la voix off du film, portée par la douceur du comédien Randal Douc sur les paroles écrites par l’écrivain Christophe Bataille. Les acteurs pour Denis Lavant régénèrent la poésie en transmettant la parole des défunts : «  Les comédiens sont là pour poursuivre de leur voix l’existence sonore des êtres disparus. Ils s’appuient sur des morts, sur des voix éteintes. Ils canalisent leur souffle. J’ai un rapport intense aux morts. Leur regard m’empêche de tomber. » (Printemps des poètes, entretien avec Denis Lavant paru dans L’Humanité, 7 mars 2013).

Contrairement au ventre de la mère, la maison de l’enfance n’est jamais trop petite quand on grandit. Aujourd’hui, la maison natale est méconnaissable. Elle est devenue un bordel et son escalier n’existe plus. L’enfant ne fait pas que gravir des marches quand il rejoint sa chambre. Il affronte seul le monde de la nuit. La disparition de l’escalier ravive la douleur de la perte des bras qui rassurent avant le coucher.

Le cinéaste fait fabriquer une maquette de la maison familiale mais les murs ne tombent pas justes. Une petite figurine est modelée pour ajuster les proportions. L’idée du film est née.

La terre revient avec l’argile et avec elle, juste ce qu’il faut d’eau, pour l’assouplir. Coincée entre le pouce et l’index, la matière inerte reprend vie. Rithy Panh évoque la résurgence des visages ainsi retrouvés : « Les morts, en moi, sont à la fois figés et pas figés. J’ai perdu les noms mais pas les visages. J’ai travaillé avec un seul sculpteur, Sarith Mang, qui a mis du temps et dont le style donne une unité à la diversité des personnages et à leurs expressions. Il est jeune et ne connaissait pas l’histoire des khmers rouges. Travailler avec lui m’obligeait à replonger dans ce passé pour le lui raconter. J’ai trouvé en lui la poésie des grands artistes qui frôle l’innocence de l’enfance. Même réussite dans la gravité de la musique de Marc Marder. La voix de Randal Douc tombe juste, tout le temps. » (Interview de Rithy Panh sur le site la-croix.com, 8/10/2013)





L’enfant n’oublie pas mais reporte à plus tard les mots et les images de sa douleur.

Les responsables du génocide se mettent à table. Un camp à la lumière électrifiée cerné par le précipice où le cinéaste et ses assistants tournent la nuit. Un plateau abondant de figurines qui ressemble à ces crèches de Noël où on célèbre la nativité avant que la boue et la grisaille ne gagnent du terrain et que l’homme ne se retrouve seul face à son destin.

L’image se brouille quand le cortège funèbre accompagne en contre-jour la dépouille du père. Des silhouettes comme les sculptures de Giacometti ramenées à la vulnérabilité essentielle de leur être. Comme un bonimenteur qui agite devant nos yeux ses gobelets, l’image montre un corps qui passe d’une planche à une autre. Le rythme des images s’accélère. Le lendemain, le fils se rend à l’hôpital pour nourrir la mère qu’un coup de dé a emporté.

« La révolution qu’on nous avait promise n’existait qu’en images. La révolution c’est du cinéma ». La propagande fait dire ce qu’on veut aux visages, même des sourires à des corps affamés et éreintés par des tâches harassantes. Peut-être aussi, est-il plus humain de taire ses émotions plutôt que faire de l’autre un otage de son malheur ?

L’image de l’eau dans les pieds et les ventres gonflés par la famine n’existe pas. Pas plus que cette image manquante d’exécutions filmées par les khmers qui prouverait de manière irréfutable que « cela a été ». Roland Barthes dans La chambre claire (1980) écrit : « au fond la photographie est subversive, non lorsqu’elle effraie, révulse ou même stigmatise, mais lorsqu’elle est pensive. » C’est toute la profondeur de ce film que d’avoir choisi de nous livrer au delà de la brutalité, ces images qui donnent à penser.

Dans les camps, seuls les gardes avaient le privilège de posséder une montre et un stylo, de connaître le temps et d’avoir les moyens de le combattre. La durée et l’écriture sont les instruments du cinéma pour lutter contre l’oubli en gravant les portraits des morts et leurs épitaphes dans le marbre de l’écran.

Le fils comme le père choisissent leur propre fin. Submergé par la vie qui refait surface, le cinéaste laisse les souvenirs effleurer sa mémoire : les poèmes lus par le père, le rituel des devoirs sur un coin de table, l’abondance et les odeurs des nourritures au marché, la beauté explosante-fixe d’une danseuse cambodgienne, les débuts du rock n’ roll, la mèche et la guitare du grand-frère qui n’ont pas dû plaire aux khmers …

Aucune utopie ne peut changer une vie par une autre, aucun adulte ne remplacera l’enfant qu’on n’a pas été, aucun crime ne s’efface dans la rémanence des visages alors il faut faire cohabiter l’horreur et le souvenir de l’insouciance dans l’orphelinat de la pensée.

Si seulement nous avions comme Rithy Panh, le courage des oiseaux qui chantent dans le vent glacé.



16 octobre 2013

 

LAURE WEIL

 

  Ellle se présente :

Née le 25 avril 1969.
Mariée, mère de deux enfants.
Prof agrégée d'arts plastiques, enseignant dans le Loir-et-Cher.
J'ai fabriqué quelques livres d'artistes, dont le lien entre eux semble
être l'effacement. Livres restés confidentiels.
Je suis curieuse d'arts plastiques, d'architecture, de littérature, de
cinéma.
J'écris généralement pour restituer une rencontre avec une œuvre,
qu'elle appartienne au champ des arts plastiques ou au cinéma.
Je cherche à diffuser mes textes parce qu'il est plus facile de se
motiver à écrire régulièrement quand on sait que ses textes sont
susceptibles d'être publiés.
Mes écrits sont nourris par ma culture des arts plastiques et par ma
liberté à jouer avec les mots, comme s'il s'agissait de couleurs pour un
peintre.



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