Le Capital des Mots.

Le Capital des Mots.

Revue littéraire animée par Eric Dubois. Dépôt légal BNF. ISSN 2268-3321. © Le Capital des Mots. 2007-2020. Illustration : Gilles Bizien. Tous droits réservés.


LE CAPITAL DES MOTS - LAURE WEIL

Publié par ERIC DUBOIS sur 2 Octobre 2013, 16:07pm

Catégories : #articles - articles critiques

 

 

 

Sur un trapèze, clip de Jean-Baptiste Mondino (2009).

 

 

 

On dirait qu’on sait lire sur les lèvres et que l’on tient tous les deux sur un trapèze

On dirait que sans les poings on est toujours aussi balèze

Et que les fenêtres nous apaisent chante Bashung dans le compartiment d’un train qui file dans la campagne. Plan séquence où l’homme est assis dans le sens de la marche, face à une femme et une petite fille qui met de la couleur sur ses dessins. Manteau, lunettes et chapeau noirs. Plus le temps de se poser, plus le temps de s’arrêter, l’hiver est déjà las. Défilé en demi-teintes des arbres et de leurs tignasses ébouriffées. Contre-jour de l’ombre de soi-même.

 

Ce ne sont pas les larmes qu’on laisse partir qui sont dures mais ces images qui restent :

 

un bruit de portes automatiques claque entre deux wagons,

un vide s’installe entre l’entrée de la gare et la reprise de la voiture pour le trajet du retour,

le confinement d’un compartiment qui nous isole.

 

Admirable fenêtre de la peinture et du cinéma quand elle s’ouvre sur « le silence de la neige ».

 

20 septembre 2013

 

 

***

 

 

Performance artistique d’une chasse à cour au château de Chambord

En résidence artistique cet été au Domaine national de Chambord, le poète Ernesto Castillo et la dessinatrice Frédérique Loutz ont collaboré ensemble à l’édition du livre Coup(o)les qui associe les mots aux œuvres polymorphes des sculptures et des dessins.

Dans l’exposition qui accompagne cette création de livre, la transparence et la délicatesse des sculptures de verre se mêlent à des masques grimaçants en plastique rose, recousus de toutes parts. Vieilles peaux rapiécées d’Arlequin de la Commedia Dell’arte qui surgissent ça et là pour nous rappeler les différentes facettes de la personnalité mais aussi, l’ambivalence d’un beau qui ne peut se faire sans une part de monstruosité. «  Le mal et la beauté constituent les deux extrémités de l’univers vivant, c’est à dire du réel » écrit François Cheng (Cinq méditations sur la beauté, 2006). Les pièces en volume répondent à de grands dessins faits à l’échelle du corps et à une série de plus petits formats. La fluidité y est mise en tension avec un patient travail de hachures qui rappelle la gravure.

Frédérique Loutz ne laisse pas à l’encre le temps de sécher. Elle la baigne, la nettoie pour percer sa noirceur sans l’oxyder. Le crayon sur le buvard comble les ouvertures en laissant transpercer la lumière. Les lignes précipitent leur chute en glissements de terrains qui débordent et finissent par plonger le regard dans l’ivresse de la couleur. Irruption d’un rose fluorescent qui renvoie les contes de fées aux oubliettes. Le petit mot chien, tapi dans un coin, garde le silence.

Remiser le vide sans faire grincer l’étau des mâchoires. Rabattre le loup blanc sur les troncs des arbres qui se sont effondrés. Sur les feuilles, dessiner inlassablement la forêt avec ses routes qui se croisent et ses chemins où l’on se perd.

Une gueule de lamproie couronnée de dents acérées menace de nous engloutir si nous nous aventurons trop près. Les cheminées de Chambord dressent leurs sentinelles aiguisées dans la broussaille des traits. Comme les cartes à jouer, les figures se dédoublent. Serpent à deux têtes, salamandre effrayante, un roi au visage rougeaud, sur la diagonale du fou, a perdu sa moitié…



Sous verre les trophées des corps ouverts.

Sous l’émail des chicots l’haleine des cors chauds

Sonne le rappel de la chasse aux paroles harnachées



Sous bois, l’air s’est retiré des oiseaux

Le chien traque

La bête craque

Son regard torve scrute nos rumeurs



A terre, le poète sur sa monture

Dépèce le langage commun

Partage des morceaux de choix



Récompense le chien Pach

De la chasse apache

Qui décoche les mots

Après une course effrénée

Dans les buissons de la pensée



La Forêt est l’invitée d’honneur du château de Chambord avec cette performance d’une chasse à cour organisée par les Castilloutz pour leur vernissage. Le poète Ernesto Castillo, à genoux devant le public, évoque ce gibier que les chasseurs poursuivent jusqu’à l’issue fatale. Frédérique Loutz se tient à ses côtés. Sa tête est sanglée comme un cheval. Elle tient le rôle du maître d’équipage avec sa posture debout de dominant limitée par des œillères. Nous assistons à la mise à mort symbolique du langage que l’on pousse dans ces derniers retranchements pour en extraire une parole poétique :

Le poète dit d’abord un texte en allemand, puis l’artiste désigne dans le public une personne qui vient en lire la traduction. Le rituel de la double lecture des poèmes s’enchaîne.

La chasse depuis La Renaissance n’est pas destinée à nourrir mais à célébrer un art, fait de ruse et d’agilité, où la noblesse de l’animal se mesure à sa capacité à échapper aux stratégies d’encerclement des chasseurs. L’œuvre d’art est cette proie sauvage qui tente d’échapper à l’enfermement de la raison. Les Castilloutz ont fait du public leurs rabatteurs pour célébrer ensemble cette rencontre entre l’artiste et le spectateur, entre l’homme et l’animal, entre l’étrangeté d’une langue et la familiarité de sa traduction, entre l’écrit et l’oral, entre le poème et son exposé dans le réel.

Epreuve déconcertante pour le public tant il est difficile pour chacun d’entre nous de plonger dans les taillis d’une pensée poétique qui se cache pour survivre et ne se livre pas d’emblée à notre logique prédatrice. A côté des dessins et sculptures de verre que l’on perçoit plus immédiatement, la performance des Castilloutz aura eu le mérite de nous rappeler cette épaisseur moins accessible d’une pensée que le spectateur doit à son tour apprivoiser.



 29 septembre 2013



Coup(o)les

Du 29 septembre 2013 au 12 janvier 2014, le Domaine national de Chambord exposera le travail de Frédérique Loutz et Ernesto Castillo, artistes en résidence.

Frédérique Loutz est née en 1974 à Sarreguemines. Ernesto Castillo est né en 1970 à Leipzig. Ils vivent et travaillent ensemble à Marseille.

Pour en savoir plus :

http://chambord.org/evenement/exposition-de-fin-de-residence-du-duo-castilloutz/



***

 

Action, Vérité, coupez !


fille-et-soldats.jpg



Avec Truquette, faire la Révolution c’est chouette ! Le film «  La fille du 14 juillet » d’Antonin Peretjatko (2013) ressemble à une comédie populaire des années soixante. L’actrice Vimala Pons, alias Truquette déboule sur les Champs Elysées en ouvreuse de cinéma. Les officiels sont là, rangés comme des soldats de plomb sur leurs étagères. Comme un hit parade qu’on rembobine sur un vieux magnéto pour s’abrutir de sa rengaine, les images d’archives s’insèrent dans la fiction. La fête nationale prend alors un sacré coup de jeune, dévoilant enfin le numéro de cirque qu’on attendait. Les chevaux de la cavalerie font du sur place, un parachutiste qui a foiré son atterrissage, se vautre devant la tribune des officiels, Monsieur Loyal et le clown blanc président ensemble la cérémonie… Les dandinements de notre Marianne new look passent inaperçues devant le spectacle bien huilé de cette journée d’été. Pourtant, l’appel du grand large se fait déjà sentir. La chance sourit à Truquette qui tombe sur des aristos qui remplissent ses caisses en lui achetant une guillotine, joyau lointain des farces et attrapes de l’Etat républicain, que le duo incrédule manipulera à plusieurs reprises jusqu’à l’exécution capitale (entendez du Capital) de l’un d’entre eux par l’un d’entre eux, les riches n’étant jamais à cours d’idées pour couper eux-mêmes, la branche sur laquelle ils se sont assis.

Et les occasions de couper, trancher ne vont pas manquer tout au long du film. De la Vénus de Milo au fruit défendu que Truquette fend d’un magistral coup de hache en passant par la séparation de l’être aimé jusqu’à la division de la France en deux, suite à un décret présidentiel annonçant que la rentrée est avancée d’un mois (mesure économique qui espérons-le, aura échappé à Bercy !). Commence alors le rituel chassé-croisé des vacances entre la majorité des français qui se résigne à rentrer et la bande à Truquette qui passe à travers les mailles du filet. S’ensuit alors un road-movie sur les départementales désertées, laissant à la joyeuse troupe tout loisir de vivre des rencontres décalées : un toubib qui exerce illégalement la médecine, roule en Doloréane et couche son fils en lui tirant dessus des balles de chloroforme, des flics ripoux qui érigent des barrages sur les routes pour braquer les vacanciers, un ferrailleur qui va se faire voir ailleurs par ses clients, une touriste allemande qui s’amourache d’un maitre sauveteur (une fois n’est pas coutume, un membre de l’Europe réussissant à sauver une allemande de l’austérité) …

Au delà de l’apparente légèreté de l’histoire, le film aborde par l’utilisation d’une narration anarchique une rupture avec un cinéma classique. A quelle époque se déroule l’histoire ? Assurément dans la foulée des émeutes de 68 avec le grand renfort des accessoires et des décors qui habillent le film mais aussi à notre époque avec ces images d’actualité qui deviennent des archives à peine tournées. Le cinéma ne montre pas des images justes mais juste des images revendiquait Godard dans sa jeunesse. C’est avec la même liberté que ce film traite des inquiétudes liées au manque de crédibilité du pouvoir politique dans notre société d’aujourd’hui. Pas de propos moralisateur ni d’images vraies, juste des images.

Le postmodernisme consistait à recycler les œuvres de la tradition pour en finir avec la radicalité des avant-gardes qui avaient fait table rase du passé. La fille du 14 juillet est un témoignage de cette postmodernité, avec l’humour subversif de Dada en plus. Les représentants de l’ordre que sont les hommes politiques, les médecins, la police sont caricaturés comme des pantins en qui on ne peut plus faire confiance. Des symboles qui ont perdu leur crédibilité et avec lesquelles il faut tant bien que mal faire jouer l’histoire du film, à défaut de témoigner d’une Histoire dans laquelle les citoyens se sentiraient acteurs.

Il ne s’agit pas ici d’un cinéma d’action ni d’un cinéma vérité mais d’un cinéma de faction. Un cinéma tranchant avec la morosité ambiante qui assume son humour barré, ces parties délibérément isolées, ces membres éparpillés, ses têtes pensantes coupées pour former un tout, bancal, improbable et flou comme ce brouillard à la fin du film qui scelle les retrouvailles entre Truquette et son amoureux. Preuve que la Révolution ne consiste pas à nous jeter de la poudre aux yeux mais à enflammer les cartouches du réel en illuminant le ciel des feux de tous les artifices qui sont nécessaires pour parler de la vérité d’un monde en plein chaos social.



22 septembre 2013

 

 

 

LAURE WEIL

 

Ellle se présente :

Née le 25 avril 1969.
Mariée, mère de deux enfants.
Prof agrégée d'arts plastiques, enseignant dans le Loir-et-Cher.
J'ai fabriqué quelques livres d'artistes, dont le lien entre eux semble
être l'effacement. Livres restés confidentiels.
Je suis curieuse d'arts plastiques, d'architecture, de littérature, de
cinéma.
J'écris généralement pour restituer une rencontre avec une œuvre,
qu'elle appartienne au champ des arts plastiques ou au cinéma.
Je cherche à diffuser mes textes parce qu'il est plus facile de se
motiver à écrire régulièrement quand on sait que ses textes sont
susceptibles d'être publiés.
Mes écrits sont nourris par ma culture des arts plastiques et par ma
liberté à jouer avec les mots, comme s'il s'agissait de couleurs pour un
peintre.

 

 



















 





 





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