Le Capital des Mots.

Le Capital des Mots.

Revue littéraire animée par Eric Dubois. Dépôt légal BNF. ISSN 2268-3321. © Le Capital des Mots. 2007-2020. Illustration : Gilles Bizien. Tous droits réservés.


LE CAPITAL DES MOTS- JEAN-CLAUDE CAILLETTE

Publié par ERIC DUBOIS sur 11 Mars 2011, 11:09am

Catégories : #poèmes

Contrairement aux larmes qui conservent le souvenir de la douleur, l’origine de cette histoire s’est perdue avec la mémoire de ceux qui n’en ont plus, de ceux qui ne sont plus…

 

 

Après tout, c’est une histoire… Alors, il faut imaginer... Imaginer les peines et les joies, imaginer l’émotion, et ça, c’est difficile, l’émotion !

Comment formuler l’émotion ? Elle prend tellement de visages… Elle est si peu rationnelle… Elle peut surprendre au hasard d’un coin de rue, au moment où l’on s’y attend le moins... Sur un quai de métro, ou le matin, au zinc, devant un petit noir… Une odeur, trois notes de musique…Et hop ! Elle remonte du tréfonds de l’enfance, d’une inconscience collective, d’un subconscient bien personnel… Elle peut être logée dans une partie du corps qui en conserve le souvenir…. Et soudain, on a les yeux diluviens et l’âme océane…

 

Il est des émotions qui éclairent l’âme… font sourire, rire… D’autres qui semblent donner des bras immenses, capables d’étreindre une capacité de bonheur insoupçonnée, des possibilités de comportements extatiques... En revanche, la détresse accable et, comme une carline se referme à la pluie, on se barricade au monde de telle sorte qu’on semble se manger de l’intérieur…

Dès lors, on voit des fous de douleur, courir de droite et d’ailleurs pour arracher un morceau de compassion, mendier un peu d’empathie et finir prostrés, racornis, sur des souvenirs tellement uniques, tellement intimes que c’est de l’impudeur de vouloir les partager…

L’émotion peut également surgir brutalement, comme un ouragan, par mer calme, beau fixe... Et l’instant d’après, à cause d’une tache de couleur, d’ombres mouvantes, émouvantes, il nous pousse un roncier dans la poitrine…

L’émotion, ça peut piquer les yeux… !

 

Prenons un modèle ! La joie… Comment figer l’instantanéité de la joie avec des mots ? En valeur ? En intensité ? Mais en dessous ? Mais à l’intérieur ?

En revanche, la description du rire a plusieurs angles d’attaque…

Décortiquons le rire d’Octave, par exemple… Il suffit de mixer en pensée, la sirène d’un bateau, le hennissement d’un cheval affamé et le cri du castrat qui s’est pris les doigts dans une porte… Là, on entend bien ? C’est facile…

 

De plus, il faut faire l’effort d’évoquer des souvenirs, des souvenirs similaires, comme un acteur qui puise en lui le rappel d’anecdotes vécues pour enrichir son jeu…

Oui ! Pour comprendre, il faut également pouvoir extrapoler, imaginer des situations que l’on n’a pas connues et que l’on ne vivra jamais ! Parfois, même, une angoisse naît de découvrir devant son miroir, l’ordinaire, le commun, la représentation de sa banalité…

 

Bien sûr, on réclame des images ! Mais les images sont tellement en dessous des mots ! Même le mot le plus précis provoque un écho différent en chacun de nous… En fait, c’est curieux de penser que c’est justement avec des mots que l’on peut raconter l’indicible !

La description littéraire est le véhicule de la pensée, mais avant tout, ce sont les mots, l’agencement des mots, la musique des mots, leur assemblage, leur juxtaposition, la prosodie souterraine… C’est la concision du trait ou le savant dosage d’ingrédients syntaxiques qui vont donner du moelleux ou de l’amertume à la phrase...

 

Et Octave dans tout ce festin ? <<Octave ! C’est le facteur !>>

 

Ainsi, il faudrait assurément plusieurs pages pour décrire la bonté d’Octave... La bonté ne peut se satisfaire de quelques exemples. Des faits ! Oui ! On pourrait alimenter les veillées de tout un hiver avec les anecdotes concernant la bonté d’Octave… Mais la bonté quotidienne… la compassion ordinaire… ça ne s’explique pas à l’école ! Ca ne s’énonce pas ! Ca s’accepte, c’est tout !

L’affabilité, l’amabilité ont besoin de faits patents pour s’exprimer, tandis que la bonté doit être sobre, même silencieuse, lorsqu’elle se range à côté des justes pour ne pas hurler avec les loups...

La bonté, c’est aussi une présence discrète… La bonté exige de la modestie, un effacement de tous les instants. La bonté, c’est comme le bonheur. Ce n’est qu’en regardant en arrière, qu’après coup, on la reconnaît…

 

<<Octave ! Il ruisselle de bonté !>>dit-on de lui quand on lui tend un bébé braillard qui s’endort aussitôt dans ses bras.

 

<<Octave ! Y sait y faire, y a pas de doute !>>

Pour calmer un furieux énervé par l’alcool, il est épatant, c’est connu !

Et pour vêler une vache en difficulté… Y en a pas deux comme lui…

Mais on se tait lorsqu’il vient d’accompagner un mourant, apaisé.

 

Car Octave n’est pas un facteur comme les autres. Il a un comportement bien à lui de nous prendre les mains et de les broyer jusqu’à ce que le jus du malheur s’écoule, tant et tant que l’on a le cœur raviné… Une disposition à nous sonder avec tant de bonté dans le sourire qu’on regrette presque qu’il ne soit pas notre père… Et son sourire ! Il faut en parler de son sourire ! C’est comme une grâce ! Le miracle du soleil de Fatima ! Plus efficace que trois messes…C’est facile, on pourrait presque bronzer à son éclat.

Son sourire a le pouvoir de percer des fenêtres dans l’âme des hommes…

 

Il a une manière unique de prendre une grande part de la peine qui pourtant est nôtre - Pourtant indivisible… Pourtant, toute personnelle… - Et l’extirper... l’extraire… Une façon de se l’accaparer… De nous soulager de ce fardeau comme le soldat prend le barda de son copain affaibli par la marche !

 

Avec toute la force de sa compassion, Il nous entraîne alors à l’écart et nous apprend à pleurer sans retenue, vider la peine, nous laisser aller à la force de la liquéfaction. Puis, doucement, à considérer la souffrance, et à nous replanter dans le terreau de la dignité !

 

<<Octave, il éponge le désespoir ! Il essore l’affliction! >>

Un autre jour, une autre humeur, il nous entraîne tous dans une ronde débridée... Sans un mot, il nous révèle l’expression de la joie...

En frappant des pieds, il fait fuir la désolation. En tapant des mains, il fait remonter l‘enthousiasme vital à la surface. En se remuant le corps, il expose le bonheur et le rend contagieux.

Et, si le soir est satiné, la nuit maternelle, alors, nous exécutons d’incantatoires danses sacrificielles dans des cérémonies ou le sacré, le païen et le vineux se côtoient et s’absorbent…

 

<<Octave ! C’est la crème des hommes !>>

Argue le boulanger-pâtissier qui s’y connaît !

De notoriété publique, Octave a un cœur gros comme ça… et des mollets énormes, façonnés par des millions de coups de pédales…

 

<<Octave ! C’est un coureur de jupons !>> formule un jaloux !

C’est vrai, faut bien le reconnaître… Mais pour sa défense, il importe de faire valoir, qu’il ne prit pas femme. Des femmes se donnèrent… au plaisir réciproque !… Plus tard, il adopta la maxime : ‘’mari au pré, facteur au guet’’. Car c’est bien connu, ce qui est défendu est bien plus attrayant !

Octave ne se rendit pas coupable d’abus de faiblesse, mais d’opportunités de négligences !!

<<Je ne suis pas un fruit défendu… Je suis en disponibilité…>> Et ça le fait rire !

Cependant, ne rajoutons pas à la médisance… Octave, tout le monde le sait, est amoureux d’un regret de jeunesse… Alors !

 

<<Octave ! C’est un gobe la lune !>>

Y a pas plus sourd qu’un aveugle qui se bouche les oreilles !… Octave, c’est un artiste, c’est un poète ! Il écrit des vers, il compose des poèmes. Il a toujours plus ou moins en tête cette idée qu’il écrit pour ceux qui étaient sur terre avant lui. Tout comme il écrit pour les individus qui ne sont pas encore nés…De ce fait, il a un accès direct avec certains mystères, avec une autre notion du temps, à la beauté totale, à l’esthétisme infrangible… Octave a souvent rendez-vous avec les étoiles…

 

Octave ! J’en suis certain, rêve en technicolor et cinémascope. Il rêve de plaines et d’herbes à bisons. Sur le plateau, quand il lutte contre vent et grêle, son vélo, c’est un catamaran… Oui ! Il rêve de grands espaces, de déserts... Octave ! C’est Laurence d’Arabie… D’ailleurs, l’immensité, il l’a dans les yeux…

Parfois, quand les volets claquent, quand les taons annoncent l’orage, il se contente de griffonner au dos des enveloppes. Ici, quelques mots de consolations, là, des félicitations, de temps à autres, quelques mirlitons polissons destinés à quelque veuve...

 

 

<<Octave, c’est un sacré marlou !>>

Bon ! Octave lit le courrier et ne distribue pas tout !

<<Je trie, l’autre décide >> a-t’il coutume de dire en pointant un doigt vers le ciel. Octave n’aime pas être porteur de mauvaises nouvelles…

Paraît même, qu’il aurait contrefait l’écriture d’un p’tit gars noyé en mer exotique. Sa vieille mère a ignoré le drame et s’est éteinte, heureuse…

 

<<Octave, c’est un violent !>>

Non ! C’est un volcan… en sommeil ! Et encore, que ne l’a-t-on connu plus jeune ! Aujourd’hui, il est plus à même d’identifier la nature de sa colère, de prendre la mesure du monde…

Et encore ! Avons-nous idée du besoin d’absolu d’Octave ? En ai-je parlé ?

Ai-je abordé son besoin d’émerveillement ? Sa soif d’étonnement ? C’est de l’énergie pure ! C’est le verbe haut d’une certaine justice ! C’est le poing sur la table de la vérité, sans compromission…!!

Octave, c’est un menhir ! Et l’on ne contrarie pas un menhir…!

 

<<Octave, c’est un saint ! Octave c’est un mécréant !>>

Faudrait savoir… Un peu des deux, sûrement …

Octave est né avec les stigmates de la grande question existentielle. Certains étudient la philosophie ou deviennent religieux. Lui, la subit, s’en arrange, avec sa bonté, sans doute…!

Néanmoins, il trimbale une angoisse inexorable, irrépressible, incompréhensible. Il a cette conscience abrupte de la façon dont l’existence limite ses rêves…

Cette prémonition se manifeste par une soudaine langueur attristée… Alors, parfois, le soir, en été, on peut le voir danser le sirtaki, seul, comme un possédé…

<<Afin de déchirer la laideur>> commente-t’il. Ou bien, s’ébrouer, loin dans le lac, à la limite d’un retour possible… <<Je lave la grisaille>>

Mais, faut expliquer…

Tout petit, il a perdu sa famille dans un incendie - Oui ! Quelques fois, Dieu est bien insatiable ! - Depuis ce jour, Pâques et Noël sont pour lui des jours ordinaires… Il ne met jamais un pied à l’église, jure abominablement, joue aux cartes avec le curé, mais reçoit plus de confidences que le confessionnal…

 

Alors, alors !

<<Octave, c’est du velours !>>

Oui ! Avec la doublure en satinette de Maubeuge…

Il a le tempérament rasé de frais et sent bon la compagnie aimable…

 

Après tout, c’est une histoire… Alors, il faut imaginer... Imaginer les peines et les joies, imaginer l’émotion, et ça, c’est difficile, l’émotion…

 

 

 

 

 

JEAN-CLAUDE CAILLETTE

 

Jean-Claude Caillette, acteur artistique de la vie parisienne.
 
Anime l'émission littéraire "le lire et le dire" sur FPP 106.3
Participe aux exposition de ses oeuvres picturales "collages en cadeaux"
A publié plusieurs recueils de poèmes, nouvelles et un roman "Net plus ultra"
En janvier 2011, une biographie de Gaudi; "Antonin Gaudi - Un architecte génial. Edit. l'Harmattan
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