Le Capital des Mots.

Le Capital des Mots.

Revue littéraire animée par Eric Dubois. Dépôt légal BNF. ISSN 2268-3321. © Le Capital des Mots. 2007-2020. Illustration : Gilles Bizien. Tous droits réservés.


LE CAPITAL DES MOTS - FRANCIS DENIS

Publié par ERIC DUBOIS sur 2 Décembre 2012, 11:15am

Catégories : #poèmes

AU CROCODILE BLEU




Jennifer est chanteuse de cabaret, ouvreuse, serveuse, strip-teaseuse et parfois même, femme de ménage à l'improviste.
Elle aime être rien et tout à la fois.
Cela la protège du dehors et des autres , des regards gourmands, des mains trop curieuses et des pensées trop charnelles.
Jennifer n'est pas un jouet. Elle n'appartient qu'à elle-même.
C'est une grande personne, responsable de ses actes et qui a choisi ce drôle d'endroit pour s'épanouir, petite fleur des champs que le vent a un peu trop poussée jusqu'à la ville.
Il ne lui a pas fallu longtemps pour s'imposer dans le milieu un peu glauque mais transpercé de mille faisceaux du « Crocodile Bleu ». Une appellation quelque peu exotique pour un simple bouge au cœur des bas quartiers. Là, pour qui cherche le contact humain, c'est un peu comme un avant-goût du Paradis.
Jennifer est une solitaire dont le seul compagnon est la foule des anonymes, des sans-grade, de ceux qui tuent le temps et l'ennui à grandes gorgées d'alcool et enfouissent leur esprit dans la brume de tabacs frelatés.
Sa recherche d'humanité, elle l'exerce avec brio au contact de la clientèle cosmopolite et déjantée où elle se baigne jour et nuit et à qui elle procure des étincelles de rêve, un ersatz de bonheur éphémère et à bas prix.
Robert, son employeur, sait qu'il a trouvé la perle rare et lui octroie un traitement de faveur qui aiguise la jalousie de ses collègues de fortune ou d'infortune, tout dépend de la conception que chacun peut avoir de sa vie.
Il semblerait même qu'il fasse preuve d'un certain respect à son égard, respect où la crainte et le désir se mêlent pour lui tricoter un drôle de pull autour du cœur et de l'esprit.
Jennifer se sent en position de force mais n'en abuse pas pour autant. Son amour des autres, son attachement à la liberté et à la dignité des êtres lui permettent de garder la tête froide et de ne pas céder à la tentation du pouvoir, aussi restreint soit-il.
Une plastique irréprochable avec une beauté évidente dans la dissymétrie de ses traits et de son regard en font la reine du quartier.
Et puis il y a la douceur, la douceur dans la voix, les gestes, le déplacement de son corps le long du comptoir, la lenteur des regards et du déshabillage quand elle œuvre sur la scène, le parfum qu'elle dégage jusqu'au plus profond des respirations.
Elle les tient. Elle les tient tous à fleur de peau, à fleur d'amour, à fleur d'impossible.
Même les autres femmes se laissent subjuguer et entrent dans le jeu de la séduction, certaines n'hésitant pas à lui faire des avances et à lui déclarer les flammes d'un amour qu'elle savent improbable et trop inaccessible pour ce qu'elles sont.
Mais Jennifer leur procure une si grande espérance et une si grande soif de reconnaissance qu'elles se sentent prêtes à tout pour s'oublier un instant au contact de la belle, quitte à en perdre ce qui leur reste de bon sens et de fierté.

Jennifer s'est bâti son royaume dans une minuscule chambre à l'étage. La seule qui donne sur la rue et son flot incessant de voix, de cris, de rires et de pleurs. Un journal ouvert sur une toute petite partie du monde mais qu'elle prend grand plaisir à feuilleter, penchée à la balustrade de sa fenêtre, petite princesse du peuple qui n'attend pas son prince charmant. Aucun destrier ne viendra fendre la foule pour venir s'échouer au bas de la façade où clignotent les lampes noircies : « Au Cro.odile Bl.u ».
Ce n'est pas ce qu'elle attend.
Pour l'instant, elle vit au jour le jour et se contente de la richesse des bonnes et mauvaises rencontres, des instants de bonheur minimes à partager autour d'un verre lorsqu'elle fait s'envoler comme plume au vent le méchant blues qui assaille ses interlocuteurs et ses interlocutrices.
Tous n'ont pas la parole facile et il lui est parfois impossible de lutter contre leur verbiage incontrôlé et sans signification ; des brides de misère ou de colère, parfois ponctuées d'appel au sexe misérables et désespérés.
Mais Jennifer tient bon la route et se construit un chemin de lumière au milieu du désert.
Il y a tant de fleurs et d'herbes cachées, tant de sources somnolentes, tant de graines enfouies et d'espoirs latents !

Elle ne sait jamais poser la question : à savoir ce qui l'avait menée jusque là et pourquoi elle ne voulait pas quitter cet endroit du bout des gens, cette pente abrupte donnant sur la noirceur de l'inconnu et de la déchéance.
Un équilibre précaire sur le fil du rasoir entre le ciel bleu et la chute dans le vide dont elle seule peut se préserver.

Ce soir, il verse au-dehors, il entre des gens mouillés, habitués ou non, avec une odeur de chien et de plastique,ça leur colle à la peau comme un habit de scène.
Tout cela manque un peu d'entrain et les rires sont aseptisés, les regards biaisés, les têtes basses, les mines renfrognées.

Il faut leur battre les cœurs, faire rosir leurs joues et rendre pulpeuses leurs pensées. Il faut les déshabiller de leur dehors et mettre de la lumière en dedans.
Elle va faire de son mieux pour détendre l'atmosphère et dérider les âmes.
Les verres aidant avec des sourires décochés à la ronde, sa chair un peu plus chair, frémissante dans les parfums d'alcool. Chasser la misère à grands coups de fraîcheur et d'innocence.
Il ne lui faudrait pas grand-chose pour qu'elle les aime, ces errants du soir, ces chercheurs de fantômes, ces avaleurs de cataplasmes à quatre sous.
Ils sont un peu la famille qui lui manque, un réconfort sans prétention qu'elle puise dans leurs habitudes de chats perdus.
C'est ceux-là qu'elle préfère. Ceux qui viennent avec leur misère sur le front, portant leurs larmes à bout de bras et se construisant des cabanes de fortune au cœur de la jungle.
Les autres, les touristes de la nuit, les aristos du malheur, les amateurs de sensation et de dépaysement, ceux qui mènent une double vie, ils ne font en fait que partie du décor.

Lorsqu'elle tourne à moitié nue autour de sa chaise et que son regard croise le leur, elle effleure sans le vouloir une impression de sacrifice et d'abnégation. Elle s'observe de loin, se protège de ses propres émotions et laisse son corps prendre le dessus.

Ce soir, son protégé est là. Il a su braver la pluie et la grandeur de son admiration se calcule à la hauteur de tissu trempé qui domine au-dessus de ses chaussures qui bâillent et couinent sa pauvreté.
P'tit Jacques lui écrit des poèmes comme on mange des salades, avec des mots que l'on trouve dans les journaux et que plus personne n'a envie de lire, des pages délavées et des nouvelles oubliées, des rubriques nécrologiques aux faits divers en passant par des grilles noircies et gribouillées. Combien de mains, combien de bouches, combien d'yeux fatigués ont parcouru ces squelettes du quotidien ?
Il est fier de lui. Il a sa muse et se sent l'âme d'un poète !
Chaque fois qu'il s'assied auprès du bar et que le monde se met à fondre autour de lui, il la regarde avec l'empressement et la soif d'un enfant impatient de découvrir son nouveau jouet au pied du sapin. Toujours un premier Noël ! Toujours un premier bonheur !
Il n'aime pas trop les paroles salaces ou les mains qui se perdent lorsqu'elle frôle d'un peu trop près les autres clients mais cela fait partie du jeu et il sait, lui, qu'il est un privilégié, que ce qu'elle offre à tous n'est qu'éphémère et que le meilleur lui reviendra.
C'est en tout cas sa propre vision des choses.
Mais le danger est grand, et ses désirs vastes et cruels comme une boîte de Pandore.

La soirée touche à sa fin. Les irréductibles ont enfin décidé de lever le camp et leurs pas traînent et les entraînent au milieu des mégots écrasés et des tâches sur le plancher.
Derniers regards jetés sur leur sirène d'un soir, dernières effluves et derniers soupirs, et les voilà qui s'engoncent dans le tissu rigide de la nuit.

Lui, reste encore un peu, heureux de profiter de cet instant d'intimité tandis que Jennifer passe l'éponge sur les tables, trempe et rince les verres abandonnés, vide les cendriers de leurs derniers vestiges sentant le tabac froid et la fin des plaisirs. Les lumières s'éteignent une par une.

Inconsciemment, il espère en vain qu'elle lui dise de monter. Que son sourire se transforme en un message charnel, une invitation à l'amour.
Elle le remercie pour son dernier poème et l'embrasse comme une sœur, déposant ses lèvres écarlates sur ses joues de petit frère.
Il lui sourit, puis s'en va, penaud, avec un énorme bouquet de fleurs fanées dans le cœur.

Il reviendra.
Tant que Jennifer dansera.
Il reviendra.

 

 

 

FRANCIS DENIS

 

Il se présente :

 

 

Pour info, mon premier recueil de nouvelles doit sortir aux Editions Kirographaires .

Voir lien ci-dessous:

 
http://www.edkiro.fr/les-saisons-de-mauve-ou-le-chant-des-cactus.html

 



( D'autres nouvelles à lire sur : http://wizzz.telerama.fr/regardeurs/blog )

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