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I/ Formulette d’élimination



Pique-niquedouille,

Un chemin dans la forêt, rectiligne ; on voit une barrière au loin.
Je me promène à pas lents, monotones.
Un kilomètre à pieds.

Tu n’étais plus sur le chemin, ce jour-là,
Ou bien c’était moi.
Il restera vide,

ça use, ça use.

J’y marcherai seule, demain,
Ou bien ce sera toi.
Ça use les souliers.


Pluie d’été sur les feuilles, sur ma capuche.
Perfusion, goutte à goutte.
Bruits mats, étouffés par les arbres.

Sons métalliques.
Masses vertes charnues.
Surfaces brillantes, sols orange.

Loup y es-tu ?

Des internes passent, vite, importants,
Des stylos dépassent de leurs poches, leurs blouses volent derrière eux,
Vite, infirmières, aides-soignantes, rires, éclats de voix.

Un monsieur en pyjama s’essouffle, courbé sur son déambulateur ;
Et moi ?
Une vieille dame, je crois.

Lente promenade solitaire,
Deux kilomètres à pieds,
Ça use.


Le chemin est rectiligne, c’est une ancienne voie ferrée.
Aiguillages.
Des flèches au sol dans tous les sens, vert pneumo, bleu stomato, rouge rhumatologie, jaune oncologie.
Il ne faut pas se perdre, c’est l’heure. Madame, s’il vous plaît…

Le chemin mène à Chantemerle.
Noisetiers, chênes, marronniers, des aulnes peut-être, je suis si ignorante.
Scan, scintigraphie et fibroscopie, on apprend vite :
Tomographie par Emission de Positons.
C’est beau.

Carcinomes épidermoïde, type trois :
Chacune le sien, pas de jalouse.
Qui est l’andouille ?

Je suis arrivée à la barrière.
Une nouvelle apparaît à l’horizon, il y en aura d’autres.
Attentes indéfinies, rangées de sièges rouges, verts, jaunes, silence de bocal.
Le chemin se souvient de l’odeur inodore de l’hôpital.
.
Am stram gram
Qui y marchera, demain ?

Pic et pic et colégram
Pas moi, le roi ne le veut pas.

Où se trouve la chambre mortuaire, s’il vous plaît, Madame ?

Bour et bour et ratatam

Am
Stram
Gram.


________________


II/ Chat.



La chatte va mourir,
Je le sais.
Terrassée, moustaches frémissant à peine,
Yeux fentes jaunes.

Immobile,
Noire dans la nuit noire,
Elle restait assise sur la fenêtre
Au-dessus de mon lit.

Les nuits d’été sont longues
Dans la souffrance,
Si douces,
Si tièdes.

A-t-elle souffert cette nuit,
Seule ?
Je lui dis je suis là,
Elle n’entend plus.


Sur la fenêtre au-dessus de ma tête,
Deux cercles noirs sous un croissant de lune,
C, c, chat
De mon abécédaire.

Aujourd’hui, entre mes mains,
Son corps tressaille.
Elle a crié soudain,
Cri de bébé droit au ventre.

De mon lit, mon regard la cherchait,
Se rivait à elle,
Paysage d’enfance, rassurant,
Le toit, la cheminée, le chat.

Apprivoiser ce corps qui se révolte, le mien, le sien,
Le bercer,
Le calmer.
Le corps ne veut pas, il hurle.

La chatte était penchée,
Immobile.
Yeux mi-clos,
Elle me veillait.

Je tiens dans mes bras
Sa mort,
La révolte de la douleur,
Est-ce bientôt fini ?


La chatte ronronnait dans la lune d’été.
Elle baillait,
S’étirait
Et déroulait la perfection de son être.


Au-dessous
Recroquevillée, rompue,
Je me tournais et me retournais,
Paquet suant dans les paquets de draps mouillés.


Je disais à mon corps cesse de me faire souffrir, arrête.
Je me penchais pour prendre la cuvette,
Vomir,
Retomber sur le lit.

Soudain la chatte s’élance, griffes dehors,
Hurlante.
Elle attaque,
Quel ennemi ?

Je disais à mon corps
Je veux le sommeil,
Je veux l’oubli.
Fiche-moi la paix, à la fin !

J’ai supplié ne la laissez pas souffrir
S’il vous plaît n’attendez pas,
Piquez-la,
Savez-vous combien dure une seconde quand on souffre ?

La piqûre l’a apaisée.
Elle m’avait longtemps veillée.
Je voulais la toucher, encore,
Moi qui n’avais pu toucher ma mère morte.


Noire souffrance animale,
La sienne,
La nôtre.

________________

III/ Mahalia

Nuit d’été vibrante,
A travers la vitre close,
Je l’entends.

Ici les fenêtres sont fermées à double tour
Chaque soir.
Elle n’entrera pas par là.

La porte s’est entrebâillée,
Bruissement,
Lueur bleutée du couloir dans la chambre sombre.

Passera-t-elle par ici ?

Deux ombres douces glissent vers moi.
Chuchotements, tintement de carafe.

Ça y est.

Elle s’assied, légère,
Sur mon lit.
Elle pose sa main près de la mienne.

Frémissement :
Ne me touchez pas !
Ne me parlez pas !
Ici la voix blesse les oreilles,
la peau fuit tout contact,
Le moindre parfum soulève le cœur, ici.

Elle sait.

Sa peau satinée,
Son visage, ovale noir parfait,
Son odeur de coton blanc, fraîche.

Sa voix profonde de gospel murmure :
Il ne faut pas avoir mal.

Ça y est,
ça y est,
La voilà.

 

 

  FRANÇOISE CARASSO

 

 

 

Elle se présente :

 


Je suis l'auteur de deux livres "Freud médecin", Actes Sud 1992 et Primo Levi, "Le parti pris de la clarté", Belin 1997, ainsi que d'articles dans les revues Esprit et Les Temps Modernes.

Tag(s) : #poèmes

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