Le Capital des Mots.

Le Capital des Mots.

Revue littéraire animée par Eric Dubois. Dépôt légal BNF. ISSN 2268-3321. © Le Capital des Mots. 2007-2020. Illustration : Gilles Bizien. Tous droits réservés.


LE CAPITAL DES MOTS- DOMINIQUE SAMPIERO

Publié par ERIC DUBOIS sur 9 Août 2013, 17:43pm

Catégories : #poèmes

 

 

 

 

Lettre du samedi

 


 

J’ai usé le vide entre mes mains, mot à mot comme on efface un visage, jouant à mourir au plus près des ombres qui vont et viennent autour du souffle et qu’on ne regarde plus à force, l’ombre des arbres, l’ombre de l’ombre, l’ombre des maisons, l’ombre invisible de l’orage quand un voisin me parle de sa femme par-dessus la haie, celle qui a tout quitté, un soir, gommant un à un le nom de ses enfants de sa mémoire, j’ai usé le contour des phrases pour rendre le poème plus creux, plus vaste, serrant entre mes mains les livres comme des frères, m’endormant chaque nuit avec un titre à mes côtés, une présence de papier, un souffle blanc silencieux, épaule de neige dont le rêve dépose des flocons sous mes paupières, figeant ma salive sur des baisers de brume et d’étang.

 

Abusant du ciel, je n’ai rien fait qu’apprivoiser ma fièvre et le mouvement de la nuit dans mon sang, apprendre à regarder en face l’invisible et le vide qu’il ouvre parfois dans l’immobilité de l’air, suppliant l’âme de frôler mes lèvres pour incurver ma bouche dans le langage nocturne, faire scintiller mes consonnes, m’ouvrir les yeux à cette sévérité de la chair devenue lumineuse.

 

J’ai su que marcher, aimer sur terre à chaque seconde rassemblerait les vivants et les morts autour d’un même trouble, celui de la présence ou de l’absence, onde de choc secrète que certains nomment Dieu, d’autres la vacuité, et que la plupart tuent doucement dans leur désir, effaçant le parfum subtil de l’éternité dans l’odeur des jouissances.

 

J’ai répété mes limites à voix haute, effaçant mes contours dans la vibration des phrases qui n’en finissent pas de ricocher sur un lieu inconnu dont l’écho me révèle l’existence, là-bas, entre mes yeux et la poussière de mon lit, là-bas, d’où personne ne revient jamais, là-bas, où les mères transforment l’œuf en ce qui deviendra nos bras, nos jambes, notre âme.

 

J’ai tout perdu, un geste à la fois, et même le sens des phrases, dans un bégaiement entièrement soumis à cette disparition, épelant mot à mot le long mouvement de la lettre écrite aux quatre murs de ma vie.

 

J’ai senti qu’être ici n’en finissait pas de se perdre, de se retrouver, usant la lumière de mes yeux sur le papier plié en quatre, reprenant tout à chaque fois par le début, enfant insoumis à toutes les règles sauf celle de la blessure.

 

J’ai renoncé à dire je, l’écrivant sous une forme tombée du ciel sur la ligne, gonflé d’éclairs, de nuages, de pluies diluviennes et chuchotantes, étreinte avec le rien, le minuscule et le dérisoire, un jeà perte de vue, autant précis qu’incertain, petite armoire pour penser l’au-delà, cercueil du moi flottant dans la descente vers la nuit scintillante.

 

J’ai accepté qu’autre chose se murmure autrement, privé de la décision qui assemble la main et l’âme, recopiant tel un forcené l’incantation, convaincu d’avancer dans un espace où parler est comme donner la vie, la reprendre et j’ai compris que vivre cherchait un épuisement, un abandon tendre à l’usure, un oui je vais partirsans aucune résistance, m’abandonnant à la fonte des neiges sur le bouffant, au soupir de la pluie sous la terre et à la pure présence de s’effacer entre les mains des amants qui, se caressant, frôlent leur mort, inconscients rejoindre le contour des âmes quand elles quittent le corps.

 

Et si jouir et mourir se touchent pourquoi faire comme si résister nous protégeait d’atteindre ce dernier souffle sorti de nos lèvres aimantes ?

 

J’ai appris à dire jejusqu’au vertige, son effacement, armure blanche, transparente et friable, geste entre moi et moi encore, multipliant à l’infini l’écho d’être au monde, embrassant le tout ce qui me quitteet se détache pour vivre ailleurs, souffle, enfant, mot et phrase, salive ou graine. De quelle absence ma pleine conscience se gorge, radieuse comme un fruit mûr ?

 

Les yeux ouverts, je ne vois plus ce que les autres me décrivent, les mots tombent en poussière, le texte a vidé mon regard de ses pensées d’iris et de pupilles et ce calme plat à la surface de la nuit est la seule présence possible ; je laisse en suspens le point final, le désir de la chute et ce doux bruissement du livre qu’on referme.

 

J’ai choisi de m’effondrer comme une maison dans la ruine de son repos, laissant ronces et orties décider du rythme de mon usure puis de mon recouvrement.

 

Ce qu’un mot tendre nomme sommeil vacille comme une flamme derrière mon front, complice du glissement de toutes les nuits sur mon corps.

 

J’attends celle qui me recouvrira de sa chair nue et chaude, poussant la porte de ma chambre par surprise pour me cambrer en elle et ne plus jamais fuir.

 

Je t’attends, tu l’as compris, toi vers qui toutes ces phrases rampent comme des couleuvres éprises de lumière dans les hautes herbes de la parole. Viendras-tu toi qui, sans visage, me parle de si loin et dans le murmure de mes pupilles depuis que j’ai ouvert les yeux ?

 

 

DOMINIQUE SAMPIERO

 

 

 

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Dominique Sampiero est né dans l’Avesnois (Nord).

 

Textes brefs / POESIE

Gallimard

Un livre s’écrit tôt le matin ( 2000. L’arbalète Gallimard )

L’idiot du voyage ( 2001. L’arbalète Gallimard )

Celui qui dit les mots avec sa bouche ( 2002. L'arbalète Gallimard )

 

éditions Lettres Vives

La fraîche évidence ( 1995 ).

Les pluies battantes ( 1996 ).

Retour au sang ( 1997 ).

La chambre au milieu des eaux ( 1998 ).

Le ciel et l’étreinte ( 1999 ).

Sainte Horreur du poème ( 2001 )

Patience de la blessure ( 2002 )

Carnet d’un buveur de ciel ( 2007 )

Le maître de la poussière sur ma bouche ( 2009 )

Bégaiement de l’impossible et de l’impensable ( 2012 )

 

Chez d’autres éditeurs

Sève, la nuit des Sources ( 1987. Cahiers Froissart).

Pluriel Silence ( 1988. Unimuse).

L'homme suspendu ( 1989. Paris. Editions Kupfermann ).

Terre pour une légende ( 1991. Cheyne. Prix Kowalski ).

La vie pauvre ( 1992. La Différence. Prix Max-Pol Fouchet ).

Lettre par la fenêtre ( 1995. Dumerchez).

La claire audience ( 1995. Cherche-Midi ).

épreuve de l’air ( 1998. éditions du Laquet ) .

La chair de l’image ( 1998. Paroles d’Aube ).

La page claire ( 1999. Alfil ).

Ame sœur ( 2001. Marais du Livre éditions )

Evening Land ( 2002. Ed Filigranes. Photos de Bernard Descamps)

La vie est chaude ( 2013. Ed Bruno Doucey. Prix Omar Khayyam.)

 

Nouvelles

Centre Ville ( 1995. Paroles d’Aube ).

Histoires à deux. Ou presque. ( 1995. La Bartavelle )

Territoire du papillon ( 2009. Alphabet de l’espace )

 

Récits

La lumière du deuil. ( 1997. Verdier ). ( Folio / Gallimard )

Le dragon et la ramure ( 1998. Verdier ). ( Folio / Gallimard )

Le temps captif ( 1999. Flammarion ).

Femme buvant dans une cour ( 2000. Flohic )

 

Romans

L’odalisque ( 2000. Flammarion ).

Les fruits poussent dans les arbres ( Sept 2002. Flammarion )

Le rebutant ( Sept 2003. Gallimard. Prix du roman populiste )

Le dieu des femmes ( Mars 2004. Grasset )

Holy Lola ( Octobre 2004. Grasset )

La petite présence ( Mars 2006. Grasset )

Les encombrants ( 2009. Grasset )

 

Essai

L’espace du poème ( 1998. Entr. avec B. Noël. P.O.L ).

 

Littérature Jeunesse

P’tite mère ( 2001. France Culture. Atelier du perce oreilles. Ed Rue du Monde. Prix Sorcière 2003. Prix Marguerite Audoux 2004 des collèges).

Poule ou coq ( 2001. France Culture. Atelier du perce oreilles).

Tête à flaques ( 2001. France Culture. Atelier du perce oreilles ).

Contes de la page claire ( Alfil éditions. 2001. France Culture. At du perce oreilles).

Les anges n’ont pas de sexe. ( Sept. 2006. La Martinière Jeunesse. Prix Tatoulu 2007)

Le jeu des 7 caillloux ( 2011. Grasset Jeunesse)

Le bruit des vagues (2012. Bayard. Je bouquine )

 

Théâtre

La révolte des outils ( 2000. Forbach . Inédit)

épreuve de la terre ( 2000. Production France Culture )

Femme à la fenêtre ( 2000. Production France Culture. Inédit)

Celui qui dit les mots avec sa bouche ( Oct 2002. Théâtre Molière )

P’tite mère ( Compagnies Vies à Vies / Avignon 2012 )

 

Scenari — Longs Métrages

Ça commence aujourd’hui. (1997. Réal : Bertrand Tavernier. Ours d’or à Berlin. )

Un ange à la mer. ( 1999. 2000).

Le radin ( Comédie. 2001 ).

Holy Lola ( Réalisation Bertrand Tavernier. 2003. Prix international de la critique)

Fils unique ( 2012. Prod Entre chien et Loup. Réal Miel Van Hogembemt. Prix Festival d’Arras )

Les mains bleues ( Real Bruno lajara / en cours )

 

REALISATION COURTS-METRAGES

Notre dame des Locques ( prod Jean Rostand / Ecriture et réal : 8 mn)

On est méchant avec ceux qu’on aime ( prod Jean Rostand : Ecriture et réal : 12mn

 

TELEFILMS

Cet été là (Prod MFP – France 3 )

 

DOCUMENTAIRES

Volcan, mon amour ( Documentaire. Production Boréales )

L’héritage du silence ( Sur Jacques Bonnaffé / Prod Cercle bleu )

 

éléments de bibliographies

Le silence parle ma langue. Jean-Claude Dubois (1998. Rétroviseur)

Jean-Michel Maulpoix ( 2001. Préf du cat. Bibliothèque de Lille )

La revue Nord ( N° 47. Avril 2007 )

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