Le Capital des Mots.

Le Capital des Mots.

Revue littéraire animée par Eric Dubois. Dépôt légal BNF. ISSN 2268-3321. © Le Capital des Mots. 2007-2020. Illustration : Gilles Bizien. Tous droits réservés.


LE CAPITAL DES MOTS - DANA SHISHMANIAN

Publié par ERIC DUBOIS sur 24 Décembre 2011, 08:13am

Catégories : #poèmes

Schizophrénie

Ma double vie si chère si mie

tant que s’écoule de ses plis

le sang d’un crime non puni

le crime de vie

mes dents recommencent à mâcher

cet air fluide et élastique

un coup très petit un coup immense

mon corps balance mon cœur s’élance

s’échappe par la gorge à cri déployé

tel un oiseau battant affolé

de ses ailes qu’on lui a coupées

(le bruit est pourtant si terrible

et le vent si sifflant

que je trébuche comme si je portais

ma propre tête sur un plateau glissant

(vas-y avance ne t’attarde pas ne regarde pas

dit le chambellan Hermès en me poussant par les épaules

alors que mon Eurydice d’ombre me lâche j’en suis sûre

oui elle s’est défaite et flotte rendue à elle-même

et je sais que jamais plus je ne mettrai la main dessus

à moins que j’accepte de prendre sa place dans le shéol

mais alors c’est lui qui partira lui le « moi »

concomitance dans des espaces disjoints jamais toucher

ô amour impossible qui brisera enfin mon sinus/cosinus

corpuscule/onde plus/moins infini

je ne cesserai jamais de tourner sur un ruban de Möbius

 

Vendredi à l'orange

Lent lent lent métro pesant traînant

entre les pattes d’un éléphant géant

le temps l’instant mourant s’étend (et devient éternité

(je vis dans le cadavre du temps mon temps à moi

depuis l’après-midi d’été où je n’ai plus pu

vivre un instant de plus

Assez ! Trêve de bavardage il est grand temps

de plonger dans l’océan de paroles

dites depuis le début de l’humanité

à supposer qu’un début existe de quoi que ce soit

sinon d’un poème et encore

(car où commence la première ligne elle est nulle part

surgit de nulle part (ma mère m’attend

au fond de l’eau avec son sourire qui me faisait peur

dans ce rêve

répété où elle me quittait à un coin de rue

dans la ville enfouie où je me débattais chaque nuit

en proie à des poursuites sans fin (comme alors je rêve

de m’envoler (mais c’est pas pareil car alors je volais vraiment

(la pression de la peur pousse soit au réveil soit

au sommeil profond

celui où tu arrives à faire des miracles sur toi-même

Jésus et grabataire en même temps (vole : et je vole

c’est aussi simple que ça (comme un bouchon de champagne

au fond… physique de sémiotique de matière première



Vendredi soir une orange vint tomber dans mon sein.

 

Striptease sur un échafaud

Je dépose mes sens comme un manteau blanc

qui m’enveloppait sans que je le sache

je reste nue dans le noir

dans la nudité de la chair de l’âme

une perception d’espace feutré élastique collant

co-extensible avec mes mouvements

tout en les prolongeant

comme une perspective inversée

je bouge on dirait « je tâtonne »

mais quoi avec quoi j’ai pas de bras

pas de jambes pas de bouche

pourtant je malaxe je taillade j’avale

cet espace qui est moi en deçà de mon corps

sans être corporel

je me travaille comme une matière première

nuances de gris de noirs me heurtent

aux reflexes des dénivellations

et recourbures inattendues

j’avance je touche me touche par le dedans

tel l’escargot dans sa coquille

souvenirs de sons d’éclairs de couleurs

se bousculent puis s’envolent

persistent encore des traces

d’odeurs de goûts et de touchers

velours pierres et bois

le dos d’un chat les pattes chaudes

d’un oiseau sur mon épaule

le métal froid et enfin l’eau

giclant de la déchirure des cordes d’un violon



je me retourne

une goutte blanchâtre monte dans ma gorge

traverse ma tête par derrière

se perd dans la lune

une autre descend de nulle part

et se dépose à la racine de ma langue

en fendant au passage

mes yeux révulsés vers mon front

mon souffle est un animal terré apeuré aux aguets

à peine palpitant sous mon diaphragme immobile

qui porte comme un plateau

ma tête sans visage

invisible

 

Mercredi entre deux peurs

L’attirance de l’angoisse vient sans doute

de ce qu’il est plus rassurant de se rétrécir

que de s’exposer au large

la peur protège de la vraie peur

la peur c’est quand on se fait petit sous les autres

la vraie peur c’est de fondre dans la félicité

se perdre ne plus pouvoir distinguer

non je refuse de joindre les deux

je resterai au milieu tant que je pourrai

tenir au bout de mon souffle

ce corps de signes qui me remplace

 

Le corps de résurrection

Un corps d’écoute dont chaque pore est ouïe

plus de membres plus de sens d’organes distincts

même expérience qu’avec la manne mais plus subtile et plus

complète

des plis des pans au vent tornade vertige

ce pédoncule profond tiré des heures d’antan

mes pleurs d’arbres mes désirs mes angoisses

puis-je encore comprendre dans la nébuleuse de mon

incompréhension

quelle électrique métamorphose fait de mon exquis cadavre

auditeur

un corps de résurrection – le mien le tien le sien

éclosion de substance sonore éternelle dans l’instant

poussée sauvage trépidation trépanante

ma tête est la salle – boîte crânienne à résonance étendue

wwwwwaaaiiiiaooooh !

débauchée au quatre vents mon âme se déchire

dans mille cris gonflés comme mille voiles

d’un unique bateau volant dans tous les sens à la fois

tirant à lui seul la mer déchaînée que je suis

 

 

Dans la cuisine de l’être

Racler la peau endurcie

de la réalité

récurer à fond

la gorge profonde

renverser la marmite

sortir par les bouts des orteils

se dissiper dans le courant d’air

parfois

revenir siffler dans les oreilles

des dormeurs

qu’est-ce qu’on est venu dire

est-on venu dire quelque chose

est-on venu

dire

est-on

venu

est-on

est

on

non. oui.

oui ? non. non ?

non.

 

À l’affût

Un poème frôle

autour des vapeurs d’une tasse

sur la terrasse

d’un café perdu

un autre se coagule lentement

avec la neige

sur les branches de tes plantes de jardin

rabougries

un autre encore

hante ton esprit la nuit

mais ne viendra jamais

à ta table

tu guettes des battements d’ailes

de papillons

tu attends qu’une musique s’insinue

qu’un mot se présente à la porte

parfois personne

juste l’attente

et de là naît une fleur qui contourele non-dit

oui le vrai contenu est toujours absent

et pourtant

 

 

 

DANA SHISHMANIAN

 

Extraits du recueil Mercredi entre deux peurs,

L’Harmattan, décembre 2011 (Accent Tonique)

 

 

 

Née en Roumanie, diplômée en philologie de l'Université de Bucarest avec une thèse de maîtrise spécialisée en littérature comparée, Dana (Popescu) Shishmanian vit en France depuis 25 ans et travaille comme ingénieur informaticien. L'écriture et en particulier la poésie l'ont accompagnée avec intermittence au travers des expériences de la vie.

 

Un recueil publié aux éditions Hélices en 2008 : « Exercices de résurrection »

 

http://helices.fr

 

Un autre publié chez L'Harmattan en 2011 : "Mercredi entre deux peurs"

 

 

http://www.editions-harmattan.fr

 

 

Anthologies : "Poètes pour Haïti" ( avec Khal Torabully ) Editions L'Harmattan, 2011

 

"Esprits poétiques n°4- Sortilèges" Hélices , 2011

 


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hassiba 24/12/2011 15:21


Merci au chagrin qui m'a fait découvrir ces mots perles.


Une belle poésie.


Un grand merci, je reviendrai certainement.

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