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© Agnès Delrieu

 

En regard d'une photo d'Agnès Delrieu.

 

 


 

 

EN SORTIR

 

 

Alors, profitant d’un instant de distraction générale, par la porte la plus proche – peut-être la seule, il ne se souvient pas –, d’un glissement subreptice il est sorti.

 

Il est sorti et se dit aussitôt que non, il est comme rentré dehors, encore enfermé et encore une fois comme si souvent et depuis si longtemps harcelé par une menace, aimanté par une promesse que, ni l’une ni l’autre, il ne sait plus identifier avec des mots qui feraient la clarté.

 

Mais nommer à présent n’est plus ce qui importe. Il y va de quelque chose de bien plus décisif : d’une survie quasiment, de sa capacité à poursuivre, jusqu’au bout si cela existe – au moins jusque là où passer un autre seuil sera peut-être enfin se libérer.

 

Il est debout, immobile dans un haut couloir à l’étroitesse renforcée par la pénombre. Une sorte de débouché plus clair attire vers le fond son regard. La partie visible d’un mur peint en blanc – en forme de T coupé verticalement et dont la moitié de barre visible doit se prolonger vers la droite au-dessus d’une apparente embrasure qui semble donner sur un autre couloir décalé –, cela attire aussi ses pas. L’endroit a quelque chose d’intime et de noble. Ces pans comme songeurs autour et devant lui l’encouragent, semblent l’inciter à dissiper l’hypothèse d’un labyrinthe – à quoi pourtant en sourdine il pense.

 

S’arracher au surplace malgré la vibration parasite de son incertitude, avancer même en lenteur comme à présent le rassurerait plutôt – mais au fur et à mesure de sa progression une peur contradictoire le presse de freins un à un desserrés. Il voudrait que seule compte la projection en avant, même malhabile, de ses jambes alternées, or cela se complique bientôt car il perd ses moyens, un effet de l’immobilisation longue et de l’affaiblissement par la faim, n’estime plus au juste sa vitesse, s’égare dans un brouillard évasif qui maintenant l’entoure de près puis l’envahit, compliquant, allongeant, infléchissant la distance.

 

Il a le temps quand même, avant de ne plus la garder que sous forme de regret, de se concentrer sur la perception aiguë qu’il a eue, après avoir refermé la porte, de la beauté énigmatique du couloir et de son improbable débouché, le temps de la retenir, de la fixer en lui pour revenir à elle un jour si possible, ne serait-ce que pour le plaisir, il ne sait pas quand.

 

Ensuite, obscurité ou faiblesse ou les deux combinées, il ne voit plus grand-chose, pour ainsi dire plus rien. Le grain fin du mur aux minuscules aspérités douces au bout des doigts rassure un peu ses tâtons, l’aide à s’orienter ou à garder l’impression de le faire, au moins à se raccrocher à une bribe du réel. Ses mains guident ainsi un maître sans vision, il espère qu’elles savent le chemin car lui finit par confondre les directions, qu’il aille à peu près droit ou qu’il tourne. Un vertige panique tambouriné par les battements de son cœur l’absorbe et s’y évanouit la notion d’espace.

 

Combien de temps encore, se psalmodie-t-il, avant d’en finir quelle que soit l’issue. Poser son sac de tripes pantelantes dans quelque recoin impassible et ne plus rien savoir, à jamais.

 

Du temps s’écoule encore, beaucoup de temps à suivre le grain du ou des murs par pans et arêtes confondus dans une stupéfiante dilution où il veut garder la capacité de s’avouer exécutable, mot qui lui vient du souvenir de films où le héros épuisé, même s’il reste en vie, n’en finit pas de succomber à chaque seconde par surexposition à la mort.

 

Oui, exécutable, il s’avoue comme tel d’un aveu qui le mobilise, qui lui fait décliner longuement, avec le soin dont il est capable, son indignité. Brinquebalant pitoyable, il s’humilie.

 

Et peu à peu la terreur mêlée de honte, si elle ne le quitte pas, ne le possède plus ou plus autant, il ne fait plus un avec elle et cette distinction aurait quelque chose de presque jubilatoire au fond de la détresse. C’est vrai qu’il a perdu, qu’il n’a cessé de perdre, et même qu’il s’est fait perdre, peut-être bien aussi qu’il en a fait se perdre, et sans doute même est-il perdu. La différence à présent : ne faisant plus corps avec cette perte, quelque chose en lui est peut-être sauvé, que rien ni personne ne pourra lui reprendre. Quelque chose d’inatteignable à sa culpabilité chevillée à une mémoire à éclipses, comme à sa déréliction repentante.

 

Il recommence à se traîner le long du ou des murs à l’aveuglette. L’errance toujours péniblement interminable prend une autre tournure, mieux endurée, traduite en preuve qu’en avançant il l’assume. Il n’attend plus désespérément qu’elle cesse, ne cherche pas à anticiper la suite, il est dans le présent attaché à ses pas.

 

Et puis bien plus tard encore, subitement comme un verdict ou une grâce, dans les deux cas inattendu et bouleversant, glisse sous ses doigts puis occupe la paume de sa main ce qui ressemble à une poignée de porte dont la rondeur ovale le concentre. Attentif il la palpe, dubitatif vérifie son contour, caresse le petit bouton central qui commande l’ouverture, comprend qu’il lui faut agir et ne sait que faire, n’arrive pas à se consulter, n’entend rien de l’autre côté du mur, brûle de désir et de peur panique, se recule tout tremblant.

 

Cela a duré, mais il est enfin parvenu à appuyer sur le bouton pour tourner la poignée et a ouvert l’espace à l’irruption d’une lumière intense qui transperce sa rétine et le fige ainsi sans défense, aveugle, surexposé.

 

Puis l’intensité diminue ou bien son regard s’habitue, comme saurait-il, et peu à peu il reconnaît la pièce qu’il a cru quitter pour toujours après y avoir été si longtemps enfermé. « Tout ça pour ça », parvient-il à se dire avec les bribes de force mentales qui lui restent tout en identifiant les silhouettes de ceux-là mêmes qui ne le quittaient pas, qui s’imposaient à lui... Même pas déçu, ce serait une sorte de luxe, une distance qu’il n’est plus en mesure de garder. Seulement interdit, pétrifié, sidéré. Et sidéré plus encore, comme à l’envers, lorsque l’atteint par le côté, dans un souffle, la douceur d’une voix très familière :

 

Oh chéri, pourquoi allumer déjà, que se passe-t-il ? J’ai sommeil, tu ne crois pas qu’il est un peu tôt ?

 

 

 

Janvier 2013

 

 

CLÉMENT G. SECOND

 

 

 

Clément G. Second

 

Né en 1944 au Maroc, qu’il quitte pour la France en 1958.

Professeur d’espagnol, documentaliste puis personnel de direction de l’Education Nationale.

Réside en Espagne depuis fin 2007.

 

Ecrit depuis 1959 : poèmes (sonnets, formes brèves, autres), nouvelles, notes en cours sur la pratique de l’écrit principalement. Quelques communications artisanales à diffusion confidentielle et sous pseudonyme.

 

Six sonnets, une suite de Brefs et trois nouvelles parus récemment dans Le Capital des Mots d’Eric Dubois.

 

Lit d’autres poètes, auteurs de nouvelles et romanciers de toutes époques, et s’intéresse aux autres formes d’art (photographie, peinture, musique en particulier).

 

Autour d’Agnès Delrieu, artiste photographe, s’est engagé avec d’autres auteurs dans la production croisée de textes en regard de 15 de ses œuvres dans le cadre de l’Œil et l’Encre, des textes sur des images( http://angiedelsur.blogspot.com.es )

 

Partage impressions et découvertes avec quelques connaissances et amis (rencontres, correspondance). Les textes parus en revue ont suscité des échanges et des liens.

 

Se sent proche de toute écriture qui « donne à lire et à deviner » (Sagesse chinoise ), dans laquelle « une seule chose compte, celle qui ne peut être expliquée » (Georges Braque), et qui relève du constat d’Albert Camus : « L’expression commence où la pensée finit ».

 

N’avait jamais été vraiment publié jusqu’en fin 2013. A souhaité l’être par besoin d’une plus grande ouverture.

  

 

a1944@hotmail.fr

 

 

Tag(s) : #nouvelles

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