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FILER

 


Il les avait aux trousses depuis au moins une heure et le savait. Emilien savait ce genre de choses bien à l'avance. Obscurément mais avec certitude. La clarté lui venait après. Cette fois elle était précoce : il avait remarqué d’emblée les deux silhouettes et les avait reconnues derrière lui à plusieurs reprises, dans la rue puis sur les quais du métro. Déjà familières au troisième repérage. Il en était ainsi par ailleurs des scènes captées au fil de ses déambulations. Souvent anodines, parfois pittoresques, vite enregistrées. Traduites aussi, comme ce jour-là : les deux inconnus avaient très tôt signifié "danger".

Il s’était rendu à Stalingrad et, sous une arche comme d’habitude, la transaction n'avait duré qu'un moment – regards vifs, hochements de tête, rapide échange, l’argent convenu contre les trois sachets de poudre, presque tout dans le tacite. Après quoi il avait un temps flâné, rassuré par ses doses en poche et friand des reflets sur l'eau le long des quais du canal peu encombrés de promeneurs malgré le printemps splendide, car ce jour, ouvrable pour la majorité supposée des gens, était comme tant d’autres vacant pour lui. Resté sur le qui-vive mais sans plus rien noter d’inquiétant et se sentant d’excellente humeur, il avait observé les signes de la saison qui l’enchantait. Et comme il se retournait vers une jeune femme bien balancée sur des jambes souples, la nuque auréolée d'une blondeur moussante, il les avait de nouveau surpris en vision latérale, croisant leurs regards d'un air entendu et pas assez furtif pour ne pas être lisible.

Alors fini le farniente. Emilien avait mobilisé la sûre combinatoire de ses repères et, sans le laisser paraître, enchaîné des transitions habiles jusqu'au métro. Dans les recoins de la station, ses carrefours brusques, ses variations possibles de trajectoires offertes aux connaisseurs des lieux, son labyrinthe en somme dont l'enfouissement souterrain le rassurait, là était la solution, sa garantie de fuite indéfinie et de mêlée dans l'anonyme. Y disparaître, s'y fondre, en ressortir essoufflé mais plus neuf, il savait faire, il avait souvent fait. Mais après la descente peu à peu accélérée du premier escalier, après la montée faussement anodine dans la première rame dont l’ébranlement avait coïncidé par chance avec son arrivée au pas de course, passé deux changements de direction, passé encore quelques stations vite identifiées à travers les vitres sales et cliquetantes, il n'avait pu que se rendre à l'évidence : les deux profils fuyants ne le laissaient pas fuir.

La tension était montée en lui et il la sentit tourner à la panique. Tant qu'il avait encore les idées claires, le souffle léger, il lui fallait d'urgence les planter. Il repassa mentalement, très vite, des "trucs" déjà éprouvés. Opta pour descendre au prochain arrêt encombré par la foule, se coula dans le flot de passagers contrarié par un autre en sens inverse, se laissa porter jusqu'à un carrefour en rectangle où petits commerces et étalages à la sauvette fixaient des groupes provisoires de badauds, se dissimula enfin derrière un kiosque de presse. Entre les journaux qui faisaient persiennes, il vit ses poursuivants passer à vive allure, puis allonger encore le pas jusqu'à courir en se désignant l'un à l'autre une direction plus avant. Alors il rebroussa chemin et reprit le métro dans le même sens que précédemment.

Emilien suait à présent. Garder le regard fixe, non appuyé, ni vers le sol ni vers le plafond, comme s'il était programmé, usager tranquille, pour la descente coutumière quelques arrêts plus loin. Au bout d'une quinzaine de minutes, l'air de ne pas en avoir, il retrouva le quai et remonta vivement à la surface. Il n'était plus loin de chez lui mais mieux valait ne pas y retourner tout de suite. Vérifier d'abord, vérifier. Il tourna un peu sur la place où le conduisaient au quotidien ses habitudes de café – elle était, dans ce quartier retiré, presque déserte alors. Rien de suspect. Il changea de trottoir, enfila une rue donnant après une centaine de mètres dans la sienne ; et c'est alors qu'il les revit, dans une voiture roulant sans bruit à sa rencontre. Elle ralentissait. Lui se trouvait près d'un passage dont il connaissait l'autre sortie. Il s'y engouffra, traçant à toutes jambes, s'entendit héler, quelque chose comme "Toi, là-bas ! !", accéléra à fond, les coudes au corps, sans penser, foncer tout droit puis à gauche et ensuite à droite une fois sorti, ensuite au feu un peu à droite encore, se faufiler dans une courte impasse, pousser au fond la double porte jamais tout à fait fermée d'une arrière-cour, ressortir par le défaut de clôture d'un chantier, encore à droite et encore juste après, et le revoilà près de la place.

Elle était calme et pour ainsi dire vide, prête pour sa veillée aux lampadaires. Quelques pas encore, rapides mais sans hâte manifeste, et il se retrouva dans sa rue. Impossible que les deux autres l'aient pisté. Rapide à la course, sans en être vraiment fier il appréciait d'avoir des jambes, elles lui avaient servi ce soir plus que jamais. Il traîna un peu sans rien noter d'inquiétant alentour. Le cœur battant moins fort, à présent que sa sueur séchait il commençait à avoir froid et sentait sa fatigue. Il n'avait plus peur, n'était pas loin de la colère, ou en avait simplement assez. Composa le code de son immeuble, monta l'escalier à pas de chat, dressant l'oreille à chaque palier. Des bruits familiers transpiraient des portes, le vieux parquet grognait à peine, Emilien progressait vers son espace propre par un espace partagé à la banalité rassurante. Arrivé à son étage, tout en haut, il jeta un nouveau regard en arrière, se figea aux aguets, ouvrit enfin sans bruit, se glissa dans son studio obscur et, sitôt la porte refermée, se précipita à la fenêtre. Le front contre la vitre, il scrutait la rue en se laissant aller à la détente. Rien ni personne. Une fois de plus il s'en était tiré. Il commençait à avoir sommeil, ne songeait qu'à oublier. Mais il lui fallait ressortir pour planquer les doses ailleurs, comme il ne manquait jamais de le faire. Ne rien garder chez lui qui puisse le compromettre.

Avant de remettre son manteau qu’il avait retiré pour plus d’aise, il plongea machinalement sa main dans la poche droite et sentit le froissement attendu des sachets. Non, d'un seul… Il vérifia. Il n'en restait qu'un en effet sur les trois achetés tout à l'heure, et encore était-il ouvert puisque ses doigts touchaient une maigre poudre. Un seul ! Il se rappela qu'en sortant brusquement du métro un homme bousculé par mégarde s'était tenu à lui pour garder l'équilibre, puis avait marché un moment derrière à quelque distance.

Il décida par prudence de se débarrasser de ce reste de poudre en retournant la poche qu’il brossa soigneusement au-dessus du lavabo, dans lequel il fit ensuite couler une abondante eau chaude. Puis il vaporisa la pièce au désodorisant et ouvrit la petite fenêtre.

S’étant savonné et essuyé les mains, Emilien passa au bilan : ce regrettable épisode ne l’assombrissait pas trop car il lui restait de quoi retourner s’approvisionner à Stalingrad. Il lui faudrait simplement se montrer cette fois plus vigilant sur le trajet…

Comme souvent chez lui hors des moments où il lui fallait réfléchir et combiner, il se laissa aller à songer… Lui revint en mémoire la fille du quai, sa chevelure moussante et sa démarche élastique. Il aurait bien aimé avoir assez de temps pour tenter de l’aborder…

… Il allait se préparer un café réparateur lorsqu’on sonna. On essaya d’ouvrir la porte en tournant la poignée.
– Police !, ouvrez ! insista-t-on.
– Oui, voilà, voilà.

À présent devant lui et non plus à ses trousses, ils ne l’impressionnaient pas. D’ailleurs ils semblaient curieusement hésiter. Bons pisteurs mais pas assez fins pour me coincer, se dit-il. Probable que, le sourire aux lèvres, il les regarderait bientôt par la fenêtre, s’éloignant bredouilles.
Il ne vit pas arriver la première gifle.




  CLÉMENT G. SECOND

 

 

Il se présente :

 

 

 

Né en 1944 au Maroc, qu’il quitte pour la France en 1958.
Professeur d’espagnol, documentaliste puis personnel de direction de l’Education Nationale.
Vit en Espagne.

Écrit depuis 1959 : poèmes, nouvelles, notes en cours sur la pratique de l’écrit. Quelques communications artisanales à diffusion confidentielle et sous pseudonyme. Deux nouvelles et six sonnets parus récemment dans Le Capital des Mots.

Lit d’autres poètes, auteurs de nouvelles et romanciers de toutes époques, dont la nôtre (via les livres et internet) et s’intéresse aux autres formes d’art (photographie, peinture, musique en particulier).

Échange avec quelques proches et amis (rencontres, correspondance).

Aime fréquenter toute écriture qui « donne à lire et à deviner » (Sagesse chinoise ), dans laquelle « une seule chose compte, celle qui ne peut être expliquée » (G. Braque), et qui relève du constat de Camus : « L’expression commence où la pensée finit ».

 

 


Contact : a1944@hotmail.fr

 

 

Tag(s) : #nouvelles

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