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GARAGE


D'un bond furieux il sortit du bureau, claqua la porte que sa femme essayait de retenir en terminant une phrase que lui de toute façon n'entendrait pas, se rua vers le fond du garage. Des jurons lui échappaient encore à flots, vomis par sa colère et ponctués de gestes en tous sens. Avec violence il cracha, du bien raclé à fond de gorge qu'il écrasa de la semelle au passage. En sueur, la main sur le toit luisant de la 403, peu à peu le calme lui revint. Contact lisse de carrosserie dépolie couleur bleu ciel très clair. Une caresse rendue à la voiture : c'était toujours comme si elle en premier accueillait, flattait sa main.

Il ouvrit sans bruit la portière, se coula à l'intérieur et referma. Ça sentait le vieux cuir. Le volant était haut. Il aimait ça. Il aimait aussi le crissement du siège dans ce silence, lorsque dehors tout restait à sa place, ailleurs, plus loin, comme nulle part, et qu'il pouvait se perdre dans un rêve éveillé où les heures ne défilaient plus. Bien sûr il n'oubliait pas le reste, la montre, les allées-venues liées aux réparations, le bureau foutraque que sa femme tentait depuis longtemps d’arranger à sa manière, suscitant chez lui des crises d’exaspération, leur trois-pièces attenant, aux lambris de pin blond, où il se sentait plus dans la crasse qu’au long des heures de cambouis, de poussière et d’huile passées au garage. Chez eux il biaisait, comme elle, comme leur fils, comme les parents et amis de visite, il biaisait du regard, des mots, des gestes, de tout son corps, pour ne pas s’avouer dans un accès de clarté que si personne n'en pouvait plus il faudrait bien simplement un sacré foutu jour tout envoyer en l'air et que leurs routes se séparent. Ça lui poissait la tête. Dans l'atelier, apparent capharnaüm où rien n’échappait pourtant à son attention constante, il pouvait aller droit aux choses, examiner, entreprendre, essayer, réparer, modifier. Etre seul, oublier. S’oublier.

Il tapota l'anneau parfait du volant, cercle de cercles, bakélite crème et métal argent, encore un peu souillé, comme le reste du tableau de bord qu'il comptait bientôt finir de remettre à neuf. Il regarda un instant dans le rétroviseur, y trouva son visage sur fond de panneaux à outils, détourna les yeux. Sa veste en grosse toile plissait dans son dos ; il l'enleva et la plia sur le siège du passager. Puis il tourna sans hâte la manivelle de vitre côté conducteur, laquelle, docile, descendit puis remonta, l’isolant de nouveau dans un glissement chuchoté. Il se cala, prit le volant à deux mains, joua du levier de vitesses, n’était pas loin de se mettre à imiter le bruit du moteur comme, enfant, lorsque son père lui accordait ces simulations après avoir retiré la clef de contact.

La première voiture de ses parents avait été une 4 chevaux grise et son acquisition la deuxième heure de gloire consommatrice de la famille après celle, quelques années auparavant, d'un immense réfrigérateur Ford transporté en brouette jusqu'à la maison avec l'aide d'un ami. Pour la 4 chevaux, les parents, sa soeur et lui, endimanchés, solennels et fiévreux, étaient allés à pied au garage pour prendre possession du petit véhicule qui lui semblait si imposant. Le retour jusqu'à leur rue dans l'odeur de voiture neuve restait indissociable du premier voyage de vacances, l'été suivant. L'ouverture des ailettes avant et des demi-vitres coulissantes de l’arrière, lorsque la fournaise espagnole emportait la décision paternelle, tenait du religieux. Aux étapes, le grincement bref du frein à main intervenait comme un point apposé à la fin d'une phrase bien écrite.

Revenu au présent, il concentra son attention sur le grain fin des pare-soleil pivotants. Jamais il ne les avait encore essayés. Il fit pivoter un peu puis ramena celui du conducteur, puis l'abaissa. On ne voyait plus la verrière du garage mais seulement, jusqu’à mi-hauteur, la grande porte coulissante du fond vers laquelle était tourné le véhicule ; le champ de vision semblait gagner en largeur et par là en intimité. Il était vraiment bien, dans son espace à lui, espace conquis, apprivoisé au long des séances prélevées sur ses loisirs pour observer, manipuler, démonter, régler le moteur et le reste, et depuis peu pour nettoyer le plancher, les sièges et astiquer, lustrer les commandes du véhicule.

En juin de l'année précédente un résident du village, installé depuis peu comme quelqu’un venant de prendre sa retraite, avait-il pensé, était venu lui proposer de le lui céder , ainsi qu’une 405 encore en bon état, sa énième voiture dont il disait s'être lassé, contre remise sur l'achat d'un véhicule neuf plus grand et de plus haute gamme (il vivait pourtant seul, cela avait attiré son attention sur le moment). Grand vieux sec à moustache et au regard un peu fatigué mais ouvert. Ses chaussures de cuir marron luisaient au soleil de l'entrée du bureau. Visage maigre, tiraillé de rides que ses sourires rapprochaient. Mains fines, corps bien taillé. Vêtu simplement, non sans distinction. La parole aisée mais sobre, avec des silences. La 403, depuis longtemps inutilisée, l'avait accompagné dans ses déménagements, somnolant de garage en hangar, s’ankylosant sous la poussière. Il l'avait désormais assez vue. Bien révisée ou réparée, elle pouvait intéresser un amateur. Voulait-il venir la voir ? Alors il était allé observer le modèle et son charme encore à réveiller l'avait séduit, couleur de joie pâle et lignes à l’élégant arrondi d'une extrémité à l'autre de la carrosserie. Du travail en perspective, mais pour une jolie pièce. Quant à l’autre voiture, dans un premier temps il la mettrait en attente jusqu’à ce que peut-être la même attirance passe d’elle à lui. Ils s'étaient mis d'accord, transaction honnête. Lui n'aimait pas berner. Remise globale de quarante pour cent. Sa femme en l’apprenant avait haussé les épaules puis resserré en quelques gestes nerveux un chignon d’habitude plutôt lâche ; c’était son signe ostensible et fréquent d'agacement ou de désaccord. Lui n'en avait plus rien à faire.

Au printemps, vers la mi-mai, on lui avait appris le décès du vieux, accidenté sur la route. Le journal rapporta qu'il s'était agi d'un choc inexpliqué contre un platane dans la très longue ligne droite du plateau des Vernes, au petit matin. L'expertise avait conclu à une cause non mécanique. Il savait par des collègues que le vieux confiait l'entretien de sa nouvelle voiture à un autre garage sérieux, là-bas en ville, plus près de son domicile. La nécrologie précisait que, ancien représentant en vins et spiritueux, l’homme avait travaillé pour de grandes caves. Lui s'était dit qu'un tel métier, par tous les déplacements supposés, avait par définition beaucoup à voir avec les voitures.

Il était bien. Aucune envie de ressortir. Champ visuel avant rabaissé, plus large. Pour qu'il le soit, large, encore plus ou qu’il en donne l’impression, il rabattit aussi le pare-soleil côté passager. Une enveloppe délogée par la petite manoeuvre glissa en douceur et tomba sur le siège. Elle était longue, papier blanc jauni, ni mince ni épaisse, fermée, non collée. Il la saisit. Il put lire : "Novembre-avril 196..." Adresses ou comptes à l'intérieur, décida-t-il. Il en sortit, pliés en trois, quelques minces feuillets. Des notes espacées s'y suivaient, la plupart de quelques lignes, certaines très brèves. Par endroits, seulement des mots. Stylo-bille bleu. Caractères aisés, nerveux (ce qui ne facilitait pas la lecture) de quelqu'un d'habitué à écrire. De pressé peut-être. Il laissa ses yeux les parcourir puis relut plus attentivement, bientôt absorbé, sautant quelques bribes indéchiffrables car soigneusement raturées.

(15 nov. 196...)
Cette route qui n'en finit plus. A. doit m'attendre et suis impatient de la serrer contre moi. Pourtant qqch (…) d'attachant dans la distance.

Tournants arbres maisons se ruent sur moi et au dernier moment m'épargnent en s'esquivant. Après coup du mal à croire que j'aie pu éviter les dangers.

(8 déc.)
A. m'a dit de penser à elle en regardant le paysage. Je le fais. Mais parfois, souvent même, je l'oublie et m'oublie. Plus personne.
(…)
Volant magique. Pour un peu, vivre ou y passer.

(5 janvier 196…)
Entre visites, ne parle ni ne pense.
Conduis.
Points. Lignes.

(7 janv.)
Table de café bord de la Nationale... Immobile et habité par la vitesse. Du mal à noter. (…) Mal nécessaire. Me fixer.

(21 ou 22 janv.)
Conduire. Automaticité qui me sidère. Gestes coordonnés et moi très loin au-dessus, qui plane.
A., te dédie sans en être l'auteur, sinon un peu par le regard, maisons qui à la nuit tombée luisent sur mon passage.
(…)
Désir de tourner brutalement le volant, pour VOIR, m'a moins pris. Voudrais un jour ne plus même avoir à l'écrire.

(29 janv.)
L'espace qui s'ouvre au-delà de toute (…) attente et m'aspire. Voilà ce qui m'enivre. Je bois si peu de vos vins et liqueurs.
Lointains.

(30 janv.)
Auto-stoppeur pris entre R. et P. Autre silence. Qques paroles. Soulagement et gêne. Etudiant.
Il pleuvait.

(7 fév.)
Serpent, serpentin. (…)
Serpenter.

(11 fév.)
Sensation d'être, ma voiture et moi, un point minuscule près de disparaître. Alors qu'à l'arrêt elle semble si spacieuse.
Doit être la fatigue. (…) Tendance à retarder freinage, changements de direction. Tenir. A. m'attend.

(24 fév.)
Suspension.
Ornière.
Pourquoi m'arrêter alors que le temps presse. Du vide. Rien que deux ou trois mots.
(…)
Des moments où me demande si ce n'est pas la route qui me parcourt.
Ou par quel pouvoir la voiture lisse le ruban des routes, l'étire dès qu'elle atteint ses noeuds.
Rubans d'A., rubans.

(3 mars)
(…)
M'arrive de parler seul ou de chanter, moi, si peu loquace (...) Le volant m'est témoin.

(15)
Puissance de l'air. Cette fois, semble obstacle croissant avec la vitesse.
Du mal à (…) comprendre.
La main, sortie par la fenêtre.

(28 mars)
Air aussi, ce sur quoi je roule. Si l'air a cette consistance, que dire du reste. De ce qui me (…) prend et ne me lâche pas.

(4 avril)
Virages relevés, vitesse au corps. Courbes sont difficiles mais réveillent – surtout de nuit.
(…) De virage à visage.

(17 avr.)
Un baiser qui nous leste, A. Me sens cette fois bizarrement léger.
Ce poids que rouler efface et fait sentir. Vais changer de voiture.
Ne pas m'habituer.

Deux majuscules correspondant aux initiales du vieux se détachaient vers la droite au bas du dernier feuillet.

Il replia le tout et le plaça dans l'enveloppe. Glissa celle-ci sur le pare-soleil, l'ayant relevé. Il était toujours bien et calme, pensif aussi. Le vieux indirectement et par-delà les années semblait un peu lui parler, sans comparaison avec la fois où il était venu le voir au garage, par le simple fait d'avoir confié au papier oublié ces notes rapides. Et lui ne se sentait pas indiscret. Il savait qu'il referait glisser l'enveloppe ; pour ressortir et lire ou non les feuillets, peu importait. Il était loin d'en avoir tout saisi même si le malaise contenu dans ces notes lui était, encore obscurément, perceptible, mais le temps ne manquait pas. Et seule comptait au fond cette présence constante, là, au-dessus du pare-brise, à portée de main.

A présent la blondeur du trois-pièces lui était revenue. Le soir approchait, une semi-obscurité baignait désormais l'atelier. Etait-ce la fatigue ou la faim, il eut envie de rentrer. A l'instant d'ouvrir la portière, la tête encore un peu de côté, il s'aperçut que sa femme se tenait tout près. Le regard sur lui et comme songeuse, elle était presque imperceptiblement inclinée, à peine en retrait. De là et sans qu'il le sache elle aurait pu lire elle aussi, elle avait peut-être un peu lu avec lui par-dessus son épaule. Sa chevelure, en chignon défait, bouclait à toucher la vitre.

 

 

CLÉMENT G. SECOND

 

 

 

 


Né en 1944 au Maroc, qu’il quitte pour la France en 1958.
Professeur d’espagnol, documentaliste puis personnel de direction de l’Education Nationale.
Vit en Espagne.

Ecrit depuis 1959 : poèmes, nouvelles, notes en cours sur la pratique de l’écrit. Quelques communications artisanales à diffusion confidentielle et sous pseudonyme.

Lit d’autres poètes, auteurs de nouvelles et romanciers de toutes époques, dont la nôtre (via les livres et internet) et s’intéresse aux autres formes d’art (photographie, peinture, musique en particulier).

Echange avec quelques proches et amis (rencontres, correspondance).

Aime fréquenter toute écriture qui « donne à lire et à deviner » (Sagesse chinoise ), dans laquelle « une seule chose compte, celle qui ne peut être expliquée » (G. Braque), et qui relève du constat de Camus : « L’expression commence où la pensée finit ».

Jamais vraiment publié jusqu’ici, souhaite l’être par besoin d’une plus grande ouverture.

 

 

Mail de l'auteur :

 

 

a1944 (at) hotmail.fr

 

 

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