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VIDE, VOIX ET SILENCE


« …L'amour, ce mouvement à la merci d'un passage à vide". Sa voix est rauque et concentrée. Je me demande un instant s'il s'est mis à citer un de ses auteurs affectionnés en prolongation de confidences à demi-phrases, mais pas du tout, une hésitation superposée à son timbre me persuade qu'il se lance en solo dans le registre des considérations. Le niveau de la bouteille ( la troisième) a bien baissé depuis la fin du déjeuner. Autant de liquide fougueux passé dans son corps (un peu dans le mien aussi) ne favorise pas la mémoire mais l'improvisation. La sienne est de type lyrico-laconico-amer. Nous sommes dans une chambre sous les toits, dehors il vente après la pluie, ça craque et grince assez souvent, j'ai l'impression que l'espace nous bouscule et balance, si je voulais me lever j'aurais du mal et tanguerais, mieux vaut rester rivé à mon siège (chaise ou fauteuil, je ne sais plus) et laisser la pensée aller son erre, paresseuse, traversée d'images lisses qui glissent et plissent, tapissent des questionnements sans réponses nécessaires.

"... De vide". Je viens de proposer une retouche. Il se tait. Capable, je le connais, de se lever en colère, de tenter de m'en coller une, ou de m'embrasser, comme moi d'ouvrir une des fenêtres et de foncer vers le vide par peur du vide (un soir il m'a retenu de justesse par les chevilles, c'était dans l'appartement de son ancienne amie, au quatrième d'un immeuble chic, il riait, moi aussi mais après.)

J'ai toujours aimé ça. De longs silences ponctués avaricieusement de bribes, ou les ponctuant avec munificence. Parler alors n'est plus jamais que mettre de menus signes d'existence sur la durée qui file.

Non, il se tait toujours. Mais pas détendu pour autant. La tête ailleurs ? Il a changé de longueur d'ondes, attentif à autre chose, que je ne parviens pas à identifier. "T’as pas entendu ?", d’une voix basse et sourde qui laisse aux sons toute leur place. J'ai beau dresser l'oreille, rien. Le regarde interrogateur. Il s'est déplacé à pas de loup vers la fenêtre éloignée donnant, comme les deux autres, sur une plate-forme qui trois mètres plus bas fait visière aux fenêtres des duplex de dessous. Je lui adresse une mimique lasse qui veut dire "Non, toujours rien pour moi". Alors il s'énerve et rugit sourdement sur un mode comminatoire-angoissé que je ne lui ai jamais connu : "Mais écoute, bordel !! Une voix... Cette voix toute petite!" (ton légèrement radouci sur ces derniers mots).

Je me suis rapproché de lui et, après une hésitation commune, nous regardons aussi bas que possible à travers les vitres. "Rien, je te dis, tu déconnes." C'est fou ce qui se joue à travers les mots, ces rapports de force, escarmouches affleurant sur fond d'amitié. "Si tu dis encore quelque chose, c'est le coup de boule !!", a-t-il éructé. L'alcool n'est pas tout à fait évaporé car nous voilà aux prises, mains aux collets, silencieux et rageurs, munis de coups qui ne demandent qu'à sortir.

"... Ta petite voix, t'as entendu ?" Ai-je bien été obligé de lui dire. Il m'a semblé presque déçu, ça doit être grave. Nos mains superposées sur l'espagnolette, nous ouvrons les deux battants, nous penchons, nous redressons aussitôt pour nous fixer l’un l’autre, hagards. Un même éclat visuel nous a pénétrés. Plis de petite robe, chaussettes blanches à des pieds qui marchent. Panique et paralysie alors qu'il est urgent d'agir. A présent monte une rumeur, du moins ne l’avons-nous pas perçue auparavant, faite de voix entremêlant morceaux de phrases, exclamations et cris retenus. On s'appelle, on se répond. Ca vient de l'immeuble d'en face et de plus bas, de la rue probablement. Témoins qui ont vu, qui voient, qui informent, des gens qui questionnent. Quelques bribes distinctement audibles, tendues et précautionneuses. "Se rend pas compte!" "Ne surtout pas l'appeler", "Faudrait que quelqu'un l'approche, mais tout doux", "Bon Dieu, mais regardez comme elle marche", "Rit et bat des mains!", "Mais enfin, pas un moment à perdre et personne fait rien!"... Nous scrutons ensemble à nouveau vers le bas. Une toute minette, dans les trois ans peut-être, déambule, parallèle hésitante à la lisière du vide, à peine en retrait. Elle y va de sa petite voix chantante, comme si de rien n’était. En une seconde je comprends, comme lui sans doute, ce qui a dû arriver : la petite s'est glissée par la lucarne à hauteur de sol, sur le palier entre les deux étages, que sa mère, concierge et préposée au balayage des escaliers, personne revêche et distraite, entrouvre souvent pour secouer son instrument, et se limite parfois à mal repousser.

Il me donne une bourrade et décide : "C'est toi qui sautes". Moi, effaré : "Moi ?" "Oui, toi, c'est toi le plus souple, et en avant!". Il devrait dire "En bas!". Il a raison, raison majuscule, et je n'ai, moi, que de petites raisons pour ne pas y aller. D'une, si je me ramasse mal je peux plonger dans la rue. Deux, même si je ne tombe pas, la petite peut prendre peur et y passer. D'autres sont plus obscures, et ne se démêleront pas faute de temps. Mais ses paroles m'ont déclenché. Je me sens subitement plus calme et passe à l'initiative. "Va chercher ta corde d'escalade", ordonné-je en fermant toute possibilité de contestation. Et j'argumente : "Tu attires son attention en lui parlant par la fenêtre de droite (depuis laquelle aussi la plateforme est visible deux ou trois mètres plus loin), et de mon côté je descends discréto par celle-ci. Ensuite, c'est mon affaire." Il s’exécute. Le cordage trouvé, je le noue à l'espagnolette et me glisse à l'extérieur, descendant lentement le nez contre le mur, attentif à sa voix dosée et aux réponses babillantes de la petite fille. Quand j'atterris et me retourne, elle le regarde en l’écoutant. Elle se tient à un mètre environ du bord. Je suis à trois mètres d'elle, elle ne m'a pas encore remarqué, je dois faire au plus vite. Elle me tourne à moitié le dos, sa nuque moussant de petits cheveux blonds qui s’agitent. Sans lâcher la corde, je vais devoir raser le mur et l'agripper.

Autour de moi c'est devenu le brouillard et je n'entends plus les voix d'en face et d'en bas, qu'elles s’espacent ou persistent. Les yeux me font mal à force de fixer Poupette, de me concentrer sur le geste sûr qui doit la ramener. ...Encore quelques petits pas et l'affaire sera conclue. Mais voilà, elle se lasse de mon copain, regarde autour d'elle, me découvre. Un pas vers le bord ! Petit pas agile et mal assuré. Le vent s’est un peu calmé mais quand même… Il a dû lui parler sans le ton qui captive, je suis en train de le maudire. Et voilà que j'entends une voix et que c'est la mienne, comme si elle sortait toute seule de ma bouche. Ma voix qui chante ! Et c'est "Petit Papa Noël". Mais qu’est-ce qui m’a pris ? Plus ringard, tu deviens sourd… Ah, comme c'est nul. Mais efficace aussi. : Fillette se plante là et sourit, deux quenottes au soleil, battant des menottes, radieuse, entre chemin de future femme et petit cadavre écrabouillé au sol. Ma main droite rythme la chanson, ouverte et s'avançant doucement vers elle. Ça dure un temps et puis je me tais sans savoir pourquoi, et elle, surprise, risque un pas vers moi. Ma main continue de rythmer sous forme d'invitation. Je dois être, au fond, là où je ne saurais me rejoindre sans ces circonstance très particulières, oui, tout au fond de moi, je dois être en train de prier comme je sais si mal le faire, c'est noué (par le fil sans doute auquel la scène tient tout entière), et je m’entends fredonner de nouveau le même air. Et cela dure et dure, je veux, j’implore d’autres petits pas, puis je redeviens d’un coup désespérément muet, plus rien à faire. Cette fois Babette n’est visiblement pas d’accord, mon silence subit lui déplait. Comme il dure, ce silence indésirable, elle se plante et me toise, son regard se fait insistant, impérieux, yeux qui me dardent et me pétrifient. Elle est si tendue. Je me dis en un éclair que du décisif est imminent… Et sans élan, de toute sa force minuscule, elle me fonce dessus et se blottit convaincue dans mes bras.

Après notre remontée par les soins des pompiers et les remerciements humides des parents et voisins qui ne s'attendaient pas à ça de nous, si mal vus dans l'immeuble à cause de nos frasques bruyantes, nous nous sommes retrouvés seuls dans la chambre à finir la bouteille. M’ayant bien charrié sur ma mémoire des grands tubes nases la chanson, vers l'ultime gorgée, celle qui accable et soulage, il a repris sa tendance sentencieuse d’avant l’épisode en soliloquant : "…À la merci d’une voix." Et moi, au bout d'un moment : "D’un silence..." Il m'a dévisagé fixement, songeur. Nous nous sommes explorés un bon moment derrière les regards, et j'ai fini par me dire que nous pouvions ensemble avoir raison.

 

 

CLÉMENT G. SECOND








Il se présente :

Né en 1944 au Maroc, qu’il quitte pour la France en 1958.
Professeur d’espagnol, documentaliste puis personnel de direction de l’Education Nationale.
Vit en Espagne.

Ecrit depuis 1959 : poèmes, nouvelles, notes en cours sur la pratique de l’écrit. Quelques communications artisanales à diffusion confidentielle et sous pseudonyme.

Lit d’autres poètes, auteurs de nouvelles et romanciers actuels (via les livres et internet) et s’intéresse aux autres formes d’art (photographie, peinture, musique en particuler).

Echange avec quelques proches et amis (rencontres, correspondance).

Se sent proche de toute écriture qui « donne à lire et à deviner » (Sagesse chinoise ), dans laquelle « une seule chose compte, celle qui ne peut être expliquée » (G. Braque), et qui relève du constat camusien : « L’expression commence où la pensée finit ».

Jamais vraiment publié jusqu’ici, souhaite l’être par besoin d’une plus grande ouverture.

Tag(s) : #nouvelles

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