Le Capital des Mots.

Le Capital des Mots.

Revue littéraire animée par Eric Dubois. Dépôt légal BNF. ISSN 2268-3321. © Le Capital des Mots. 2007-2020. Illustration : Gilles Bizien. Tous droits réservés.


LE CAPITAL DES MOTS - CLARA RÉGY

Publié par ERIC DUBOIS sur 15 Février 2013, 08:27am

Catégories : #poèmes

 

 

 

 

 

Dix-sept heures pyjama petite odeur de nuit, musicale aussi

le mur des bureaux ne brille pas c'est samedi l'adret et l'ubac restent sombres

ma fenêtre se penche rien n'est triste ni gai

caresses pour le chat et autres sucreries

et je pense

-ma mère ses grands bras dans la tombe

pliés comme linge vide

chamailleuses fourmis sur la pierre l'été ramènent à la vie

dansent et dansent encore toutes de noir vêtues

mais l'hiver pas là

en excursion peut être

 

et j'attends une lettre

 

 

 

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tournevis à la main flics et hommes en noir le visage dernière fois plus fatigué qu'hier

il est temps de partir

et les hommes s'activent sur la boîte toute neuve

le temps est doux on dirait le printemps mais les arches du pont dans la Loire encore grise

ce n'est que février

leurs gants vissent silencieusement n'aurait pas supporté

il est temps de partir

auto-mobile mécanique fenêtres ouvertes crie et chante variétés

-ne pleure pas encore-

elle me suit

le temps est doux on dirait le printemps mais les arches du pont dans la Loire encore grise

lui avais choisi robe bleue broche collier bien ensemble

le temps est doux on dirait le printemps mais les arches -encore-

 

24 février qui ne veut pas partir

 

 

 

 

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-lavomatique- linge voyage tournant hublots brûlants

choses de rien habits du corps

kilomètres de couleurs synthétiques animales végétales

arrachées aux grands sacs plastique

la lessive toute pâle et la crasse parfois un peu de honte au bout des bras

elle mettait au jardin le linge parfumé le vent

le soleil parfois

la pluie se mêlaient à l'ouvrage

aujourd'hui soleil

les gens ont l'air heureux sur les terrasses

chaise de fer

 

comme eux

 

 

 

 

 

 

Le bar musique/ poussière

trop de bière

partie de baby-foot

hommes nains ridicules

en short couleur bois

mais au bas de ma joue

un peu d'eau tiède salée

épaisse comme la boue

 

-chagrin-

 

 

 

 

 

-----

 

nue

pliée dans la baignoire

je paysage genoux blancs

pieds rougis

mon corps

froidement

rien à dire

vivant

les bains dans la bassine

lavande sudiste/eau de Cologne

parfums du voyage

sous les longues mains

banales effluves

babil charnu de petite fille

je caresse mon genou

bienveillant

et regarde

fuir l'eau

 

facile

 

 

 

 

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robes à fleurs habillées d'un pas trop grand pour moi collée

dans leurs feuillages mêmes bruits odeurs paysages

chaque fois la Loire basse moyenne haute grise bleue transparente : là !

-encore la crue ça faisait peur et j'aimais ça-

la télé cowboye d'un Stetson plein de sueur

doublage c'est la voix de Don Diego de la Vega 

 

une seule voix pour tous ces hommes là ?

 

 

 

 

 

 

j'ai mis tout mon amour et tout mon fric aussi

sur le comptoir de marbre du magasin de fleurs

douze têtes droites souriantes :

qu'elles chantent douze mois coqs joyeux fiers et dociles

mais le gel a ravi les chants les plumes les pétales les couleurs

du chrysanthème jaune imbécile et menteur !

acheté petit cyclamen dans un pot rouge

 

sans plume !

 

 

 

 

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tricot de laine rêche -aiguillées qui me serrent un peu le cœur si bas

et la vois surgir len/te/ment

peu de chair beaucoup d'ombre

le voisin du dessous n'ouvre pas à sa mère

ivre mort ou simplement vivant

parce qu'il n'a plus le choix

et qu'il en a le temps

la mère crie le silence de l'immeuble

-reviendra demain

sacoche de chagrin

et vieux vélo grinçant

et la lourde grille

 

de notre cimetière

 

 

 

 

 

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la flamme du « candle » de Harlem flacille

flacille à haute voix

images odeurs « you're welcome »

vols « cancelled » Sandy violence

nature plus forte que les hommes

photo de ma mère

baptême de l'air : deux amies

tendresse maladroite encoudées embrassées

penchantes et radieuses

c'était soleil pour la pose

 

-joyeuses-

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

le code est imbécile 4 chiffres à suivre

jeté cigarettes

bouche vide mains vides

c'est un film

paravent sans couleur volants mauves vivants

son corps

il semble que demain

le sourire fléchira

mais on croit

voir bouger le regard les gestes

le vide sous les mains

soulever le décor

se combler et partir

pour la dernière fois

la petite enfant pleure /nuit

aujourd'hui presque hier

cigarettes reprises

-elle n'aurait pas aimé-

 

extérieur froid !

 

 

 

 

 

-----

au dessus des voies,

je cours

heureuse d'avoir deux jambes

sur le pont poussée par le froid

plus vite que ma tête

dépasse

les travailleurs de l'aube ont semé tant de sel

pour repousser les chutes,

je cours

épuiser moins de temps qu'hier

pour atteindre

la perte du chagrin

retrouver l'équilibre

je cours

et tout à coup

je tombe

mais

mon corps

ne dit rien

tout au dessus des voies

 

c'est un nouveau matin

 

 

 

 

 

 

 

 

 

la libraire m'a offert

pois rouges et blancs un crayon d'enfant

grands voyages passés des cartes j'écrivais

toujours beau temps

c'est parfois rassurant

les enfants

je ne t'écrirai plus

je ne t'écrirai plus

c'est fini

 

maintenant

 

 

 

 

 

-----

n'a pas souffert

à l'école des mots

l'on apprend à dire

à l'école des mots

des gens de l'hôpital

où meurent ceux que l'on aime

loin de nous

de nos bras

n'a pas souffert

comme proverbe

mot doux

sur carte postale

n'a pas souffert

 

et l'on y croit

 

 

 

 

 

-----

d'énormes camions

s'amusent sur la route de pluie

roulent de front

brûlent les cieux de leurs phares de lune

jeux de garçons sans doute

ne pas dire qu'elle pleurait

beaucoup souvent

parfois la tentation

de se noyer

tout contre

 

puis non

 

 

 

 

 

 

une chanson idiote

dégouline sur ma joue

le chat semble comprendre

j'ai l'alliance trop grande

ou le doigt trop petit

la paresse essuie

d'un revers de manche

j'ai une main d'oiseau

baguée d'or et de temps

 

mais ne sais pas voler

 

 

 

 

 

-----

 

 

dix-sept heures pyjama petite odeur de nuit, musicale aussi

le mur des bureaux ne brille pas c'est encore samedi l'adret et l'ubac restent sombres

ma fenêtre se penche rien n'est triste ni gai

caresses pour le chat et autres sucreries

et je pense

-ma mère ses grands bras dans la tombe

pliés comme linge vide

chamailleuses fourmis sur la pierre l'été ramènent à la vie

dansent et dansent encore toutes de noir vêtues

mais l'hiver pas là

elles reviendront peut être

 

j'ai reçu une lettre

« l'absence n'est pas l'oubli ».

 

 

 

 

clara-regy.jpg

 

© Clara Régy

 

En attendant les fourmis …

 

 

CLARA RÉGY

 

 

 

Clara Régy écrit depuis toujours, souvent des choses et des choses... Elle a écrit ceci qui est en fait un grand poème pour sa mère dont elle fêtera l'anniversaire de la mort tout bientôt ! Comme un cadeau, elle veut lui montrer que la vie, les bars, les lavomatiques … continuent à tourner : l'oubli ne menace pas cette vie là...


Clary Régy enseigne la bonne langue de Molière et raconte à ses élèves qu'elle lit de nombreux poètes qui ne sont même pas morts : le comble !

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