Le Capital des Mots.

Le Capital des Mots.

Revue littéraire animée par Eric Dubois. Dépôt légal BNF. ISSN 2268-3321. © Le Capital des Mots. 2007-2020. Illustration : Gilles Bizien. Tous droits réservés.


LE CAPITAL DES MOTS - CHRISTOPHE MARCHAND-KISS

Publié par ERIC DUBOIS sur 5 Septembre 2013, 13:50pm

Catégories : #poèmes

 

 

 

(sans titre, extraits)

 

 

 

 

9

 

c’est vert, dans la cour, sur le chemin, ou dans la classe, dans la cour, c’est vert, sur le chemin, c’est vert, et sur la véranda, dans l’encoignure, la porte ouverte, c’est vert, on allusive, poche trouée, sur le chemin, ou dans la cour, on sent, du veau ou du bœuf, des épluchures, dispersées, sur la table, un couteau, flous, on inonde, dans l’encoignure, sur le chemin, dans la cour, dans la classe, dans l’encoignure, cartable entre les jambes, imperméable mouillé, frotté de vert, buissons, ronces, écorces, on prend son temps, la table, les épluchures, le couteau, l’évier, et les fourmis, flous, on inspire, on meurt, c’est un carré, vert, et deux bandes, entrecroisées, marrons, c’est la couleur, c’est marron

 

[…]

 

 

 

 

27

 

bouchon contre bouchon, stylo, le même, et corrige, dessin punaisé, au mur, et bon point des fables, l’estrade, l’oreille tirée, et les tours, de cour, la course, la course en tête, seul, autour des peupliers, princesse avec un c, apercevoir un seul p, et le verbe être — au passé, au fond, zéro, monsieur, ou au milieu, zéro, de la rangée, zéro, pour un dix ou un neuf, donner l’exemple, estrade, prinssesse, oreille tirée, appercevoir et éttions, au passé, l’œil collé au tableau, noir contre noir, et un soulèvement, l’encrier vide, pupitre qui claque, bouchon rouge contre bouchon bleu, s’il s’aperçoit que le verbe, le verbe apercevoir, ne prend qu’un p, une gifle, dessin dépunaisé, bon point sans fable, et les lèvres, en silence, sifflent

 

[…]

 

 

 

 

36

 

on, c’est un on, lucide, évasif, incomplet, on veut, et on prend, on séduit, on veut séduire, on LA séduit, on l’embrasse, l’embarque, l’enferme, culotte après pantalon, pull après chemise, et les chaussettes, et les chaussures, des courbes, seins, fesses, sexe, et on y va, on ahane, on sue, et en finir, en finir, en finir, maintenant, un élancement, ou un je t’aime, et on y va, on ahane, on sue, et en finir, vite, en finir, c’est un ho, ou un ha, un élancement, pantalon après culotte, chemise après pull, et les chaussettes, et les chaussures, et un je t’aime, on l’embrasse, on s’élance, on vit, et on y va, dans la voiture, et on lui dit, lucide, évasif, incomplet, qu’il y a l’autre, et même, plusieurs

 

 

 

45

 

personne, son personne, là, là-maintenant, et c’est juré, c’est — c’est dit, le lit défait, chair qui dépasse, dépassée, niée, c’est, ce n’est pas, c’est, il lui dit, lecture-et-maintenant, maintenant dormir, dormir et demain, demain, demain, demain, se défaire d’aujourd’hui, pour rejoindre demain, et l’apaisement, la vérité, personne enfin, deux oreillers, et son oreille, son sexe, pendouillant, l’heure juste, l’heure sonnée, avancée, l’heure visible, et recommencer, son nez, sa bouche, et ses épaules, dans un rectangle, grimaçant, ses seins, ses jambes, ses pieds, et se gratter, ou se rendre, et se laver, ou manger, ou pisser, et oublier, son personne, sa nuit avec personne, sa nuit, soudain, dérangée, par le rentré, l’entêté, le suspect

 

[…]

 

 

 

 

54

 

qui s’est détaché, inconnu, dès lors, inconnu, adolescent contre adolescent, ce lien, ténu, superficiel, de même, dit-il, le détachement, désiré, forcé, outré — grimé —, de l’adolescent, mâle contre mâle, sa résistance, son cri, inexpérimenté, tout cela : ø, à remplir, d’un aveu, muet qui parle, rien qui devient tout, pour des années vides, soudain récitées, par cœur, ou ânonnées, en voilà une, cette vie, qui romance l’oubli, défait les cicatrices, les remplit de juin, et de noël, et déborde, et s’écoule, et pue, finit par puer, pue si on la prononce, pue si on la tait, pue quand rien ne remplace rien, pue, et continue, résolument, de puer

 

 

 

 

 

 

81

 

la nuit, sans date, sans nuit, dans un bar, dans une boîte, deux hommes, deux femmes, et lui, lui seul, après un verre, après deux, ou trois, ou etc., deux hommes, deux femmes, et lui, dans leur voiture, effleuré, embrassé, caressé, branlé, dans la maison, effleuré, embrassé, caressé, branlé, puis forcé, puis sodomisé, puis attaché, puis torturé, deux hommes & deux femmes, un doigt, un crayon, une bouteille, de l’essence, deux hommes & deux femmes, et deux jours, et deux nuits, dénudé, deux jours, et deux nuits, volets, néon, verrou, volets-néon-verrou, verrouillé, et son corps, à tous, puis tout, tout ce qui, et quoi, et encore, et encore, jamais, pour sans cesse, il l’avait dit, il a dormi, il suspend tout

 

 

 

 

***

 

 

51 amours, sinon rien

 

 

« Disposition favorable de l’affectivité et de la volonté à l’égard de ce qui est senti ou reconnu comme bon, diversifiée selon l’objet qui l’inspire. »

Le dictionnaire tue l’amour (c’est clair).

Vous savez quoi ? J’aime.

Les patates ou une fille, c’est pareil. On dit j’aime.

J’aime les patates.

J’aime cette fille. Au pluriel, aussi.

Mais la fille n’est pas d’accord pour le pluriel.

Elle dit : je suis monogame. Sa conception de l’amour.

Heureusement que les patates ne parlent pas.

Si je veux manger dix patates, je peux. Elles ne sont pas jalouses. Entre elles.

Une patate peut se faire cuire avec une patate.

Une fille avec une autre fille ? Ça arrive. Mais il ne s’agit pas de cuisson.

Il s’agit d’amour. Mais faire l’amour n’est pas aimer. Débrouillez-vous.

Les patates n’aiment personne. Pas même entre patates. Elles ne disent rien, les patates. Elles poussent. On les récolte. Et on les bouffe.

Je vous vois venir : les patates, les filles, c’est pareil.

Non : c’est le verbe aimer qui est pareil.

À vos amours, par exemple, c’est après un éternuement. Ça complique encore les choses.

Vous seriez un amour si…

Vivre d’amour et d’eau fraîche.

Les patates, par exemple : beaucoup d’amour, dans les cendres, et un peu de Bordeaux. Pas d’eau fraîche. C’est ainsi. Je vous aime.

Mais qui ? Je n’ai pas trouvé. Aimer : à peu près tout, sauf la cuisine au beurre. Le maïs en boîte. Je n’aime pas le maïs en boîte. Je n’aime pas Sarkozy non plus. Mais le maïs et Sarkozy, ce n’est pas la même chose. Et je ne connais pas Sarkozy comme je connais le maïs en boîte. Pourtant, bouffer du Sarkozy, ça se dit. Ils se bouffent le derrière : ils ne s’aiment pas. Les patates n’ont pas de derrière. Elles ignorent l’amour. D’accord.

Trouver un devant et un derrière à une patate.

À une fille, oui. C’est pourquoi elles n’ignorent pas l’amour. Pas toutes.

Gertrude Stein ?

Pas une patate (encore que).

Pas une fille (encore que).

Un devant, un derrière comme Aunt Pauline.

Vous devenez désagréable.

Avec vos patates.

J’aime.

J’ai la patate parce que j’aime.

Ça se défend.

Si la fille n’est pas un sac à patates (vous voyez : vous êtes misogyne).

« La fille que j’aime est le contraire d’un sac à patates ».

Ou tout le contraire : pour la rassurer.

On ne badine pas avec l’amour.

On ne ramasse pas les patates avec des badines.

Mais faire l’amour avec des badines ? Pourquoi pas ?

Ou des ballerines. Pas avec Gertrude Stein. Non.

Si la fille garde ses ballerines, ce sera rapide. Même si c’est une ballerine qui marche à la badine. Ou à la baguette. Une patate, celle-là. Un sac à patates après le corsage.

Personne ne porte plus de corsage. Que des chemises. Ou des robes. Des champs.

C’est dans un champ que la ballerine n’a pas ôté ses ballerines. C’était rapide.

Faire l’amour n’est pas amour tout court. Mais ça peut l’être. Les deux ensemble.

Comme la fille que j’aime qui fait l’amour en aimant. C’est ce que je me dis.

Sinon j’ai la haine.

 

 

 

 

CHRISTOPHE MARCHAND-KISS

 

 

 

 


Christophe Marchand-Kiss, écrivain, traducteur, ancien directeur de collection (L'oeil du poète, éditions Textuel). Dernier ouvrage paru : Normal. , éditions Marie Delarbre. A paraitre : Kanji (avec Hervé Vachez), Bureau des Paysages, Paris.

 

 

 

 

 

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Mahdi 12/06/2020 16:03

Fort, juste, émouvant; en un mot : beau; Yasmina Mahdi

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