Le Capital des Mots.

Le Capital des Mots.

Revue littéraire animée par Eric Dubois. Dépôt légal BNF. ISSN 2268-3321. © Le Capital des Mots. 2007-2020. Illustration : Gilles Bizien. Tous droits réservés.


LE CAPITAL DES MOTS - CAMILLE PHILIBERT- ROSSIGNOL

Publié par ERIC DUBOIS sur 8 Décembre 2011, 13:12pm

Catégories : #poèmes

De l'air.

 

Trop froide l'eau qui monte jusqu'à mi-cuisse ! Tourner les pieds c'est encore faisable, rejoindre la plage et rester sec du torse. Au niveau du nombril une ligne invisible serre et quand cette putain de ligne sera immergée, ce ne sera plus possible de ressortir. Devoir faire gaffe, rester immobile, infuser dans la mer glacée. Ne pas s'enfoncer davantage. Il ouvre les yeux, qu'est-ce que sa femme pourrait sortir de ce rêve, on dit qu'elles sont intuitives. Si quelqu'un pouvait comprendre, ça pourrait être elle... Souvent ce que l'un termine, l'autre l'oublie aussitôt. Rêver ne sert à rien.

 

Quoi, dans sa main la Pelforth est déjà vide. Les doigts serrent le métal qu'il l’additionne aux canettes du milieu de la table. Ne se rappelle pas l'avoir descendue. Faut qu'il lui raconte son rêve. Son gosier râpe, s'en jetterait bien une autre, avant de parler. Depuis le retour du marché, l'ambiance n'est pas marrante. Ca fait longtemps qu'ils ont franchi le seuil avec un caddy. Il avait dit des trucs importants, elle avait jacassé, ce qui compte c'est les actes. Depuis le silence règne dans la cuisine. Son rêve, c'est un bon sujet pour relancer le dialogue. Desserrer les lèvres, enclencher la parlotte, remettre des points sur des i alors que l'océan se délave dans sa tête, descendre sa mâchoire pour lancer un mot, ça crève d'avance. Juste une bière le remettrait d'équerre, pas la mer à boire... S'il en reste encore dans le frigidaire... Faudrait se lever pour vérifier. Une envie duveteuse sort de son crâne pour voleter jusque dans le frigo et rien, y en a plus, il reste rien. Elle s'est jetée la dernière. Dur. Dur de parler. Des hirondelles aux becs pointus ont fait leur nid dans le fond de son gosier (quelle idée nulle), sinon comment expliquer que ça gratte à ce point. Avant que la lune s'efface, ça le botterait de parler de la plage et lui immobile au milieu de l'océan. Minuit, passage étroit avant que les carrosses ne se dézinguent. Ne pas dépasser minuit, pour être raccord avec le lever de jour.

 

Il a fermé la porte à double tour après les courses. Et ça a défilé, une frétillante ribambelle de minutes passées à quoi; quoi qui vaudrait la peine d'être retenu ? L'eau n’arrêtant pas de monter quand ses pieds s'enfonçaient. Remettre la main sur une roteuse, elle va le remettre d'aplomb, éteindre le feu dans la gorge...Derrière la masse scintillante des éclusées, il n'y resterait pas une pas décapsulée, bien sage, qui l'attend. De l'autre côté de la table, posée devant l'autre ignare. Une bien fraiche, avec de jolies gouttes, pas cabossée, la dernière. S'il demande qu'elle lui donne, ça fera reprise de dialogue, ça casserait le silence...autant que la situation se décante d'elle-même. Quand le fruit n'est pas mur, rien ne tombe de l'arbre (oui c'est sa vie en une phrase).

 

Furtivement il l'observe avant de fixer la bière. On n'a pas idée d'avoir aussi peu de lumière dans les yeux. Ou ses yeux s'éteignent quand ils sont réunis. Par instant, y avait une étincelle dans un recoin des pupilles, peut-être qu'ils étaient sur des ondes voisines, des traces parallèles, des envies flottant passagèrement ensemble... avant que leurs mots retombent, comme des pancakes ratent une poêle, avant qu'aplatis, ils fassent pan dans la gueule et qu'après le troisième pack, il préfère se la boucler. D'ailleurs la poêle, elle n'a toujours pas remis la main dessus. Les femmes ont souvent des cerveaux de moineaux. Lui a des envies simples, comme déguster des pancakes. Ils avaient ramené tout ce qu'il faut du marché, sans oublier le lait. Ne plus y penser, effacer ces sacrées pancakes remplis d'air... Ecluser, ça sert à ça. Dans la vie faut faire des pauses et penser à rien. S'il se lance, elle va répondre un truc, pas trop envie qu'elle l'ouvre, du coup il verrait ses dents, au moins celles du dessus. Son incisive n'est peut-être pas tombée finalement, pas de raison qu'elle ne tienne pas, comme un fruit s'accrochant à sa branche. Une p'tite froide pour calmer la gorge, nourrir les hirondelles. Dans la vie, faut viser le milieu, trouver le point d'équilibre: avoir une bonne descente par exemple, mais pas une descente à pic. Point trop n'en faut, sa devise. 

 

Il éternue. Des cavités nasales, une matière épaisse glisse et s'écrase sur la langue. Que se passerait-il si, à l'intérieur de sa peau, muscles et boyaux se liquéfiaient ? Disparition des chairs. Une toux secoue, sa main se pose machinalement sur ses lèvres, un crachat s'écrase dans sa paume, il regarde en faisant la grimace. D'une voix de feuille morte, elle demande. Curieux comme cette gélatine verdâtre est sortie de sa bouche. Comment lâcher un truc aussi mou quand on n'arrive pas à faire le vide. Ses doigts se replient sur la glaire gélatineuse.

 

Au bout de la table, le contour de la canette se précise, la netteté du cylindre s'accentue derrière les emballages vides formant une montagne métallique, un truc infranchissable... A défaut de parler, il avancerait le bras vers l'extrémité de la table, sa main flotterait au dessus de la montagne, l'autre ferait semblant de ne pas s'intéresser, continuerait à faire la statue en regardant une tache rouge séchant sur le lino, ou bien elle dormirait, ( comment peut-on roupiller assise ). Elle n'ira pas encore gâcher sa nuit. Cool qu'elle soit en train de cuver, son métabolisme est différent. L'air ne vibre pas d'un pouce. Que le grand Cric le croque s'il ne reprend pas la dernière canette et les choses en main. Ses boyaux dansent la java, ça trépigne dans le bide en pente, il l'avalera pour rassasier et la langue en carton et les piaillements silencieux qui parcourent sa carcasse. Elle lui fera du bien partout, cette connasse. A la saint-glinglin les volatiles avides se seront cassés de son gosier. L'amertume c'est pareil, y a un juste milieu (mais d'où surgissent ces idées).

La dernière goutte avalée ferait un bien fou. De la mousse, du pétillement et tout rentre dans l'ordre, même le regard mort de l'autre et ses reniflements ne seront plus crispants. L'air perdrait sa densité, sa respiration s'allégerait, il reprendrait le dessus une fois pour toute. Une fois la bière avalée et le rêve craché, pourquoi ne pas décoller de la cuisine. Prendre l'air. Scotchée elle va être, une créature engluée ras du sol...Mais est-ce qu'elle le voit encore, il se passe quoi dans sa petite cervelle ? Elle ne sait même pas où est la poêle, ni que les pôles sont en train de fondre...Ni que, des iles, dans pas longtemps, un tas d'iles sera rayé de la carte comme ça...Il claque les doigts.

 

Derrière la fenêtre, elle discerne des trainées grises. Des instants de ciel légèrement fades, du foncé jusqu'au violet, des masses cotonneuses pas pressées, ses yeux n'en finissent pas de suivre leurs avancées floues. Des bouts ouatés qui s'effilochent jusqu'au blanc. Il lance : - Hé, la bière, passe.

 

 

****

 

Dernière minute, encore.

 
      Sans alerte, dans ta vie elle a surgi. Sur l'instant, rien pour la qualifier sa violence. Pas même quelques syllabes surnageant pour la désigner. Ce soir, un claquement de porte qui bat dans le vide et qui t’achève. Un bain brûlant allait détendre ton corps lourd d’une journée banale. Avec de la mousse dans l’eau outremer… ça envahit la baignoire à ras, déborde en murmures…Eponger plus tard. Le shampooing tombe et flotte. Une blatte grise cachée derrière l’étagère file derrière le robinet. Tu fermes les yeux. Tu barbotes dans du chaud comme la mer des Fidji. Douce détente, ça devient tiède, tu cherches le bouchon du siphon et tire. L’eau s’engouffre. Dans le trou obscur, les 70 litres d'eau parfumée se vident dans des slurps. L’aspiration agrippe tes pieds. Tu glisses un peu. Les orteils sont coincés. Dans le tuyau craquant de partout, la peau se resserre, les articulations craquèlent, comprimé tu glisses encore, ta charpente massive obstrue la canalisation qui t’aveugle. Quelle nuit t’engouffre, est-ce tes derniers instants, où vas-tu déboucher ? Ton crâne se compresse et traverse une matière molle, oui la traverse, de l’eau boueuse plein les narines, tu es propulsé direct vers le haut, c'est ce qu'il te semble. Le froid t’enserre jusqu’au torse. A droite d'un hangar en tôle au milieux de champs, un chien tourne au bout d'une corde jusqu'à l'étranglement. Jappant, il délimite autour de lui un cercle de terre pelée. Petits yeux brillants, crocs blancs. Il revient à sa gamelle, lape l'eau puis la renverse. Elle dégouline en rigoles sinueuses jusqu'à une petite mare entourée d'herbes mal peignées, de fleurs de trèfles et de pissenlit. Une flaque marronasse aplatie sous des arbres tordus. Tu viens de disparaitre dans une canalisation et un chien se met à aboyer.

    Lumière dorée, sable, bouts de bois flottés, tu émerges. Un roulement de tambour s’amplifie, tes tympans qui vibrent, une multitude de frottements sous la plante des pieds. Détaler à toute berzingue, genoux en dedans dans l’haleine salée de la mer, bondir plus loin, oublier quelques secondes les murs liquides mouvants. Pouce ! Réveille toi, c’est pas du jeu. Cap sur le bord de la plage. C’est ardu d'avancer avec toutes ces vagues, la lourde qui vient d’exploser sur ta nuque, la frémissante grisâtre qui se relève au loin, la verdâtre qui fait le dos rond quand tu frissonnes, une lointaine à l'imperceptible silhouette grondante dont le poids se pressent au courant visqueux dans les reins. Juste le temps de te retourner, les jambes s’entrechoquent, courir dans l’eau, tu ralentis, de filandreuses tentacules frôlent tes chevilles, tes mains plongent vers le fond pour t’en dépêtrer. Renoncer à l’océan, la plage est où ? La longue bande de sable blanc n’est plus visible entre les rouleaux, chair de poule, te remettre à courir en forçant sur les genoux pour sortir du liquide. Tu t’assèches de l’intérieur pendant qu’une barre de vagues surgit de l’horizon jauni, progresse dans une ritournelle de fracas. Cœur enfoncé autant que pieds emballés. Tu glisses, les algues, courir encore vers le sable, mains en avant. Tes genoux s’entrechoquent dans l’aspiration du reflux. Dans le fond, ça se rétracte ou vacille, ton estomac gargouille. Les aboiements n'ont pas cessé ni baissé en intensité. Une famille de ragondins nagent dans un eau aussi sombre que leur pelage. La mare est leur océan. Le ciel très bleu, ou nuageux, l'orage arrive vite. Le garçon s'accroupit sous un arbre et lance des cailloux dans l'eau boueuse.

La limite blanche du rivage est plus distante, l’écume qui borde la plage s’enfuit à la vitesse d’un cheval au galop. Tu tangues. Dans le grondement, tu cries : Pas du jeu. Tu as avancé, logiquement tu devrait déjà être arrivé sur du sec. Tes doigts de pieds plantés en griffes dans une base molle. Tes jambes devraient s’élever avec légèreté, pas etre engluées dans ces foutus courants. Où te réfugier. Comment dégager, mais ça n’empêche pas de regarder derrière, vaut mieux prévenir que s’engloutir, tu commences à tourner la tête. Une dizaine de secondes avant de la voir, tu l’entends. Son flasque craquement qui se déplie avec la rondeur d'un accord majeur, parfum de moisi, afflux d’algues poisseuses qui frôlent les mollets. La vague s'écrase, dans la poitrine, explosion argentée. Rien ne vaut l'eau qui stagne as-tu le temps de penser avant que tout disparaisse à nouveau dans l'ombre de la prochaine déferlante. Très loin, un miroir d'eau sombre où se reflètent les feuilles des platanes et la tête ronde du garçon. Herbes flottantes sous la surface, mousses croupies et  têtards qui affleurent, il  plonge ses mains dans la mare pour les attraper...  Une libellule stagne en hélicoptère de survie. Comment ne jamais oublier les multiples moirés de sa légèreté ?  Un courant boueux glisse entre ses doigts grassouillets,  il part  prendre un sceau pour attraper les têtards, contourne le chien, rêve de les observer jusqu'à leurs transformations en grenouilles. Elles s'échapperont du sceau pour troubler l'eau qui dort.  

   Tranchant de l'instant où, déployant ses tonnes d’eau sans hâte, la vague sculpte sa courbe, s’épaissit, s’élève, elle arrive. Te surplombe, retombe, chape qui se déverse. T'écrase. Vif. Plus d’oxygène dans tes narines…Déploiement d'une immense bouche d'écume, la tienne s'ouvre pareil. Lampée d’océan, tes genoux raclent le fond irrégulier, piqure du sel dans l’œsophage.A genoux, assommé, la bête ne prend pas le temps de t’achever, juste te chopper entre ses murs aquatiques qui s’effondrant broient ton crâne. Planquée des fins fonds, venue d’on ne sait où, la vague t’a retrouvé. L’engloutissement replie ses ailes. Si jamais tu avais cru pouvoir goûter encore à la plage, être allongé comme d’autres sur une serviette éponge, retarder le moment de se jeter à l’eau car ses remous t’hypnotisent, oublient. La broyeuse t’est tombée dessus, tes tripes s’emmêlent. Gorge asséchée qui ne peut plus déglutir. Rétractée, langue qui hurle silence. Peau tendue qui craque, déversant des laves suintantes. Epaules qui se hissent pour protéger tes oreilles. Cou s’affaissant parce que l’ancienne peau ne peut plus. Cage thoracique pétrifiée. Cloué net et aucune articulation qui ne bouge. Quelques misérables sursauts, en apnée, tu vomis pendant qu’un liquide piquant coule le long des jambes. Elle ne se suffira pas de ta carcasse. Tremblements suffocations uppercuts te creusent au plexus. Le cœur va basculer. Ça broie dans la poitrine. Que s’arrêtent ses battements. Qui cautériserait la brèche qui n’arrête pas de se creuser le long du tube digestif ? Alors que certains têtards sont arrivés à l'âge adulte, six exactement qui viennent de plonger sous le vieux saule. Les yeux du garçon s'illuminent.

   

    Le cœur tangue et se disloque. Tu bascules, personne ne te regardera plus dans les yeux, on ne te serrera plus la main, se contentant de te saluer par des mouvements tremblés. Ta dépouille ne rassasiera pas ses mâchoires, pas assez encore payée de douleur si c’est une conjuration. Perdition enclenchée. S’extirper de l’insaisissable glaciation c'est pas au programme, tu le réaliseras plus tard. Aspirée par l’imperturbable étreinte, ta chair erre sous ta peau. Sang, bile, lymphe refluent, aspirés par l’inlassable essorage. Des microfissures apparaissent dans tes cellules, une après une en surchauffe, elles se vrillent. Hors de la chair siphonnée, ton esprit se recroqueville, devient un point, un grain, un rien. Ton corps de sédiments survivra sans toi. Quand ton œil gauche s’ouvre dans un bouillon, des bulles, un éclat écarlate clignote vers le ciel. Coup de talon, réflexe hasardeux, et tu te propulses vers le haut comme un batracien. Sans cesse appuyer sur la plante des pieds pour ne plus être choppé et repartir vers les profondeurs. Contre l’aspiration de chaque reflux, tu luttes. Du bouillon sortir. Tu tends les bras devant pour amortir les vagues de tes doigts écartés. Dans les tourbillons flasques, de saut en avant en tremblement, t’extirperas des vagues sans que ralentisse le débit dans tes veines. Tu progresseras lentement vers une plage déserte, rêvant de passer tes mains sur tes paupières pour enlever le mélange de boue et de sable collé aux paupières. Recouvrant les aboiements sourds d'un chien tirant avec forces sur sa corde pour chopper un ragondin, des tonnes mugissantes d'eau salée préparent leurs prochaines charges, brassent coquillages tranchants, méduses et canettes vides. Une nappe de nuages assombris se déploiera à l’horizon et ça deviendra presque encourageant. Tu flageoleras quand du stable sous tes pas. Démarche lente, jambes écartées. Un air vivifiant irriguera à nouveau ta carcasse. Tu chantonneras. Tu retourneras chez toi. Quel soulagement. Tu veux prendre ta masse, celle qui t’a servi il y a deux mois à casser le placoplâtre de la salle de bain, tu vas serrer son manche, tu iras à la salle de bain pour exploser la baignoire, la réduire en miettes. Encore faudrait-il qu’à l'extrémité de tes bras, il y reste quelque chose. Ou tu rêveras de retourner à la mare pour porter un sceau lourd d'eau boueuse où tournicotent quelques têtards. Encore faudrait-il que tes mains soient encore là.

 

 

 

 

CAMILLE PHILIBERT-ROSSIGNOL

 

  Banlieusarde, après des participations au roman télématique Avatars et l'exposition les Immatériaux, Camille Philibert écrit des nouvelles dans les revues Dyptiques et Distorsions, ainsi que des textes dans les807.blogspot.com, leconvoidesglossolales.blogspot.com, ainsi que sur son blog camillephi.blogspot.com.

 


 

http://camillephi.blogspot.com/

 

 


 

On trouve ses textes dans Le Capital des Mots sous le nom de Camille Philibert.

 


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