Le Capital des Mots.

Le Capital des Mots.

Revue littéraire animée par Eric Dubois. Dépôt légal BNF. ISSN 2268-3321. © Le Capital des Mots. 2007-2020. Illustration : Gilles Bizien. Tous droits réservés.


LE CAPITAL DES MOTS- BERNARD FOURNIER

Publié par ERIC DUBOIS sur 7 Décembre 2011, 21:05pm

Catégories : #poèmes

En chemin

 

Je marche sur les hauteurs des bois en avant des promontoires glissants, 

Vers les brouillards d’été qui s’enfument à l’approche des sommets et se lovent sur les parois douces des arbres ;

Je progresse à l’avant des terres cadastrées par les loups et les froids, 

Au-devant des forêts qui s’irritent de me voir traverser les emblèmes de  leurs vertus ;

J’avance seul dans les détroits des fûts qui me regardent avec des yeux absents, 

Seul visible aux orfraies qui ne se souviennent déjà plus de leurs nuits ;

 

Je viens vers les orées qui s’abreuvent aux lacs des vents quand approche l’heure des pâturages ; 

Vers les limites civiles des monts, là où s’aventurent les oiseaux malins et les renards à l’affût ;

Je monte aussi haut qu’il est possible, à la recherche du point culminant qui dirait quelque chose des hommes et des monts;

Qui dirait un peu de l’histoire du monde dans une arche seulement visible au promeneur;

 

J’arrive sur le point où les sommets se rejoignent, où les herbes sont rases pour accueillir les nuits qui s’endorment au creux des roches;

Là d'où les hommes finissent toujours par redescendre de leurs frayeurs imbéciles ou du forfait glorieux de l’heure, 

Après des marches absurdes autant que rassurantes au-dessus des villages ;

 

On est seul là-haut, dans les matins frais qui s’allongent comme jamais dans les longues heures des étés ;

On est seul et pourtant les hommes nous accompagnent ;

 

Je côtoie les crêtes au-delà desquelles s’enveloppent les voilures démâtées de mes espoirs ;

 

Je me tiens aux limites sylvestres, là où les cultures s'interrompent devant les bois givrés; là où les panneaux indicateurs signalent les lieux de l'histoire;

Je m’écartèle pour laisser passer le vent frais des frimas des matins; 

J’attends le soleil dans ma progression volontaire;

Je le force à comparaître devant le tribunal de mon regard qui perce la nuit au-devant des silhouettes en veille;

Je plonge dans l’obscurité des masses aveugles en souhaitant en ressortir plus frais, plus jeune, comme un animal en quête de sa pâture;

  Je m’interromps, le chemin s'arrête aussi aux limites des champs, où les tracteurs entreprennent 
  de frayer la terre;
  On fut leurré, on fut trompé par les lignes des horizons qu'on ne savait pas si basses;

Les chemins se détournent de mes regards,  virent sur la gauche et reviennent vers la ferme;

Il est trop tôt, il est trop tard; les chemins s'enfuient sous mes pieds et je peine à les suivre;

Les coqs s'égosillent dans les cours tandis que le soleil réchauffe à peine la nuque des pluies;

Je souffre de ne pouvoir progresser au-delà des chemins qui se ferment à mon approche, se taisent et s’obscurcissent sous les frondaisons;

 

Je m’arrête un instant, au seuil de la nuit, à l'orée du matin, aux berges des routes sans nom qui disparaissent derrière les baliveaux;

Le temps semble s'arrondir autour de moi pour me confirmer dans la lente et courageuse obstination de mes pieds;

Le voilà qui se resserre devant mes yeux et autour de mes jambes, le voilà qui s'étire vers les horizons hachés des bois et des coteaux;

La boussole s'affole ou bien c'est moi qui perds le nord; je ne me convainc pas de progresser au-delà des heures civiles quand une âme m'attend;

Elle ne me convainc pas non plus de m'arrêter aux hésitations des haies et des huttes;

Les branches sont nues dans cet été mouillé et me noient plus que les brouillards frais de la fin de l'été;

 

Je suspends le pas, je me suspends aux étoiles invisibles, cachées par les brumes, 

Elles m’invitent à leurs crocs de lumière, 

Elles sont trop fines dans le ciel à vouloir me harponner tel une marionnette;

Je me surprends à l'étonnement des renards qui épient chaque feuille pour tenter une fuite;

 

Mon coeur s'arrête dans sa course, il frémit au passage du vent de la vallée;

Les oiseaux ne s’y fient pas, ils montent dans l'air du matin pour espérer des cimes meilleures;

Il y a de grands airs dans les bois, 

Des nuages passent au-dessus des faîtes et noient le soleil où il faisait bon vivre;

 

*

 

Les marches de terre sont recouvertes de baisers abandonnés et il règne dans l'atmosphère quelque chose d'inhumain que seule la brise peut écarter de temps en temps ;

Alors, par-delà les nuages, s'enfoncent des visages aux figures oblongues qui narguent de leur rictus les âmes fragiles après la nuit;

 

Les marches s'étagent en avant des promontoires illustres couronnés par les ans mais déchus dans leurs sombres vêtements de feu;

Les marches descendent vers les fleuves pour s'abreuver du sang de leurs roches primaires;

Et des animaux de toutes sortes s'engouffrent dans les plaies de la terre avec le seul souci d'y trouver de quoi boire :

On peut s'étancher d'une once d'herbe et s'allonger sous les feuillages des rivières qui chantent faux au passage des grèbes;

Mais, Ô forêt primitive, entends le chant des errances qui s'évente à la moindre peur offerte par les nuages;

 

*

 

Je descends des hauteurs humides vers les villages adoucis par la lumière que j'accompagne;

Je suis allé chercher les petites mines, les plus petits indices de la naissance du jour, les témoins de la giration de la terre;

 

Je cherche un point de convergence entre le ciel et la terre, un lieu où je puisse me reposer et laisser mes jambes au calme de leurs nerfs;

 

Y a t il quelque chose dans le ciel qui corresponde à cette borne inscrite dans les roches métamorphiques?

Ou est-ce moi qui rêve à d’opulentes façons de voyager à travers les âges?

Je rengaine mes jambes qui fatiguent à parcourir l’espace creux de signes.

 

J’attends les cloches silencieuses des villages sans églises, le bruit des tracteurs ou des chiens qui jappent aux troupeaux,

J’entends malgré moi les cris des bêtes qu’on mène et dont il faut bien se nourrir;

Je suis à l’écoute des renards ou des chevaux qui dressent l’oreille à mon odeur portée par le vent;

 

*

 

Je ne suis pas un pèlerin, je ne cherche pas la foi, ni les reliques, ni aucune indulgence;

Je ne visite pas les restes des saints, les derniers os de nos ancêtres, 

Je ne mange pas au pain des dévots :

Je ne pérégrine pas, je ne veux pas de la foule,

Je ne marche pas avec les combattants de l’heure et des moyennes;

 

Si j’emprunte un chemin, c’est celui de mon âme, qui redoute l’espace ;

 

 

 

BERNARD FOURNIER


Membre de l'Académie Mallarmé, de la Société des lecteurs de Jean Paulhan, de l'Association des Amis de Jacques Audiberti , du Cercle Aliénor.
Animateur du Mercredi du poète, café le François Coppée, Paris.
Chroniqueur de poésie pour, Poésie sur Seine, Poésie Première, Lieux d'être, Diérèse,
Europe, etc.
Livres :
Marches, Librairie Galerie Racine, 2005
Marches II, Le Manuscrit.com
Promesses, Encres vives, 2010
Maison de ombres, L'Harmattan, 2011
Marches III, Aspect, Nancy, 2011
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