Le Capital des Mots.

Le Capital des Mots.

Revue littéraire animée par Eric Dubois. Dépôt légal BNF. ISSN 2268-3321. © Le Capital des Mots. 2007-2020. Illustration : Gilles Bizien. Tous droits réservés.


LE CAPITAL DES MOTS n°20- Octobre 2009- REBECCA WENGROW-

Publié par LE CAPITAL DES MOTS ( revue de poésie) sur 1 Septembre 2009, 23:03pm

Catégories : #poèmes



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LE PIANO DESACCORDE

 

 

Lize tournait autour du piano. Elle le laissait ouvert aux envies des uns et des autres, mais surtout ouvert pour lui. Quelques mois plus tôt, elle l’avait fait venir exprès. Il fallait qu’il compose. Dans l’urgence, elle fit donc venir un piano d’étude dans la maison. Lize avait pris soin d’installer dessus, portées et crayon à la mine affûtée. Les murs avaient résonné alors d’inspiration retenue en l’esprit depuis trop longtemps. Le piano portait plus la marque du temps que celui de la justesse, mais il faisait de son mieux pour contenter le jeune compositeur. Au fil des jours, une composition en tierce mineure naissait, grandissait, pour s’épanouir dans une mélancolie si propice à la nature de Lize. Chaque note la récompensait de son amour sans condition. Allongée derrière lui, elle scrutait son dos posé dans une droiture qu’on avait dû lui répéter maintes fois de tenir. La cambrure de ses reins dénonçait un fessier léger, à peine assis, juste assez pour donner la puissance aux jambes de porter leurs poids sur les pédales. Lize fermait les yeux et restait assise des heures durant, à l’écouter, à le voir, à l’aimer. Dans sa maturité, elle se savait perdue d’avance parce qu’inévitablement, sa jeunesse le porterait ailleurs. Mais Lize ne raisonnait pas, elle vivait. Quand la composition en Tierce mineure eut fini de remporter tout le succès mérité, le jeune compositeur commença à se plaindre plus fortement du désaccord du pauvre piano. Elle pressentait son départ. Elle promettait avec le temps, une grande maison avec en son milieu un quart de queue. Elle promettait aussi un enfant. Lize promettait pour retarder son départ. Mais le désaccord du piano avait fini par gagner. A présent, l’instrument de son amour trônait au milieu du salon dans un mutisme insupportable. Il n’avait plus de raison d’être dans cette maison. Dessus, le début d’une composition en deux parties, laissée là, suspendue. Il s’en était allé sans savoir lui-même s’il reviendrait. Peur des mots sans retour. Au début, plusieurs fois par semaine, Lize soulevait les pages porteuses de blanches et de noires et, dans un soupir, passait un chiffon dessous et les reposait. Mais, le temps passant, elle se rendait à l’évidence, il ne reviendrait pas et le piano désaccordé se taisait définitivement, souffrant lui aussi de l’absence. Dans sa tourmente, Lize avait d’abord songé à le tuer à coups de hache, puis à le vendre, pour finalement l’abandonner à sa poussière comme elle s’abandonnait petit à petit à sa résignation. Le piano perdait de sa vie pour gagner du sacré. Comme une statut immuable. Ce n’était pas tant la différence d’âge, mais son incapacité à rendre l’amour qui l’avait fait fuir. L’amour de Lize, bien trop grand à supporter. Elle, en équilibre sur un fil tendu entre leurs années, elle devenue funambule.

A présent, dans le sac ouvert, elle finissait d’installer les quelques vêtements qu’il avait réclamés. Il n’avait besoin de rien d’autre. Ni d’elle ni des partitions. Pourtant, elle fit ce geste alors si repoussé depuis des mois, de saisir les feuilles crayonnées et de les placer dans le sac prêt au voyage. Geste précis et rapide, pour en finir des symboles et surtout pour ne plus laisser le temps aux larmes de s’installer. Dans son départ, il n’avait pas présumé du désespoir immense de Lize. Elle ferma le sac puis le piano. Elle se savait capable désormais de retourner dans la vie. Mais le savoir ne rejoignait pas encore le sentiment qui accompagne la renaissance. Il lui faudrait encore bien des gestes avant de renoncer entièrement.

Quelques mois suivant le départ du sac, le piano fut sorti délicatement de la maison et emporté dans le camion qui l’attendait. Lize ferma la porte de sa maison pour la dernière fois.

Quelques mois suivant le départ du camion, le jeune compositeur s’approcha de la nouvelle porte de Lize. Une porte bien plus grande le laissant penser à la promesse tenue, celle du quart de queue. Il fit une pause. Ne sachant s’il devait faire demi-tour ou tirer sur la cloche qui se cachait sous la glycine. C’est dans ce questionnement, sur le trottoir, devant chez elle, qu’il l’entendit alors. Sa mélodie. Sa Tierce mineure. Il voulait s’en assurer. Les yeux fermés, il perçut alors le désaccord du Mi. Son piano, son pauvre piano d’étude désaccordé vivait de nouveau sous les doigts débutants et maladroits de Lize. Il ressentit alors combien le désaccord lui avait manqué. Le jeune compositeur rouvrait les yeux sur elle pour la première fois. Il dirigea sa main vers la petite corde encore neuve et tira dessus sans aucune hésitation, dérangeant à peine la naissance du jasmin dans ce printemps revenu.

 

 

 REBECCA WENGROW


http://www.m-e-l.fr/fiche-ecrivain.php?id=456



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