Le Capital des Mots.

Le Capital des Mots.

Revue littéraire animée par Eric Dubois. Dépôt légal BNF. ISSN 2268-3321. © Le Capital des Mots. 2007-2020. Illustration : Gilles Bizien. Tous droits réservés.


LE CAPITAL DES MOTS n°19- Septembre 2009-AUM SHISHMANIAN

Publié par LE CAPITAL DES MOTS ( revue de poésie) sur 7 Août 2009, 23:03pm

Catégories : #poèmes

 

Le départ des poètes


Nous voici rendus à un carrefour; nous autres poètes avons fait notre temps. Oh! bien sûr nous continuerons d’exister, entre nous, en petit comité. Mais notre ouvrage auprès des masses est terminé. Nous n’avons plus de rôle à jouer. Nous étions gardes-malade ; le malade - l’humanité - est mort et nous sommes au chômage technique. L’échec surréaliste en matière d’engagement en est la preuve éloquente. Nous n’avons aucun pouvoir sur la destinée des hommes, nous ne pouvons que les regarder sombrer dans le chaos, les rats quittent le navire dira-t-on, mais je me fiche bien des « qu’en dit-on ». Que le capitaine coule avec son rafiot si cela lui chante, moi, ça m’est égal. Céline avait raison et Aragon n’était qu’un imbécile, il n’y a plus d’avenir dans le métier, mieux vaut fermer boutique « et qu’on n’en parle plus » comme dirait l’autre. Nous les derniers hommes n’avons guère mieux à faire que de nous retirer sur nos montagnes, retourner à nos tours d’ivoire et nous y enfermer à double tour. Lucrèce avait raison, oui, vous aviez tous raison, vous qui vous retiriez dans vos tours et qui regardiez la bête courir et agoniser. Le noble peuple des poètes retourne à ses montagnes qu’il n’aurait jamais dû quitter. Oui! En vérité, tout fout le camp et bon sang, nous aussi. Nous avons fait notre travail et quoi qu’on en dise, nous l’avons bien fait. Oh! il y a eu des écarts, des excès et de mauvais choix, mais tout ce que nous avons fait, nous l’avons fait avec honneur et dignité car enfin, on y croyait. Que dieu et les hommes nous pardonnent, nous, nous ne leur pardonnerons pas, pas par haine, ni par rancune, mais parce qu’autrement, ce ne serait pas juste. Les hommes nous ont trahis, balancés pour trente deniers, nous leur offrions l’infini et ils ont choisi l’infiniment borné. En vérité je vous le dis, quittons cette terre morte et ces âmes mortes qui errent en quête d’un dieu mort. Ils ne nous pardonneront jamais le bien que nous leur avons fait, et nous, nous pauvres hères sans terre, sans toit, nous ne leur pardonnerons pas, comme ça, par dignité. Car finalement c’est tout ce qui nous reste, à nous à qui on a tout pris, tout volé, tout brisé, il nous reste la dignité. Cyrano est mort heureux car ses vieux ennemis n’ont pas pu lui arracher son bien le plus cher, son panache, son nez.

Ainsi, ridicules et affublés, nous quittons la troupe et, sans prendre le temps de nous démaquiller, de quitter ces fards, ces costumes et ces déguisements, nous partons, dieu oui, nous partons. Adieu donc, et vous voyez comme il est difficile de dire adieu; comment cela a-t-il commencé, je l’ignore. Qui fut le premier à s’engager? Ce fut Alexandre, pour le Beau et le Sublime. Car oui, Alexandre était des nôtres. Nous avions nos plumes, il avait son épée. J’ai envie de pleurer, c’est trop bête, vous avez tout gâché. Je le dis froidement, simplement, sans amertume ni colère, je constate et je remarque.

Aussi vilaine Légion, je te demande une chose, nous t’avons donné, accorde-nous ceci: ne touche pas à nos cercles.


*******

 



monde d’immonde

poèmes



To the Great Dictator


La mort plantée sur ton torse,

Brandissant sa faux à la lame effilée,

Sa face, immonde, grimaçante, putride!

Une vraie charogne!

Tu hurles, grand dictateur,

Tes vagissements appellent vers toi,

Le démon qui t'engendra,

Il te prend sur son sein,

Et, vierge grotesque, te berce

Et te chante une rengaine de propagande.


Souviens-toi!

Tel est le hululement de l'Horloge,

Le hurlement de terreur et de désespoir

Que poussent, en même temps

Six millions d'âmes.

Hommes, femmes, enfants,

Tout y passa.

Écoute!

Le carillon sonne!

Le coucou pointe son bec!

Et juge divin, il clame,

MEURS VIEUX LACHE, IL EST TROP TARD!




Orgasme

À Justine


Les deux corps enlacés se séparent,

La jouissance d'un instant a pris fin.

Les cloches ont sonné,

Les bombes ont sauté,

Tout est noir dans cette fine agonie de l'âme,

Les deux amants reviennent à la vie, après cette petite mort extatique,

C'est-à-dire à la mort, après ce spasme vif, à vif


Et ainsi s'éteignent cris et chuchotements




Bis repetita


Pense à moi,

Lorsqu'au milieu de tes mômes, piaillant, chialant,

Bourgeoise établie,

Avec un mari,

Tu liras ces vers,

Et tu penseras à moi,

Et tu diras,

" Ixion me célébrait du temps que j'étais belle."

Et tu ajouteras:

"J' m'ennuie à en crever!"



Le Sud

A Photis


Une main lubrique descend sur ton Sud,

Et écarte l'humide feuillage de l'olivier,

Un serpent édénique se glisse et se faufile

Il mord à belle dent à un fruit éphémère,

Tu halètes, un doux mistral sur mon visage,

J'allaite, un lait blanc sur le tien,

L'horizon éteint d'une douceur bleue,

Une lumière, une pureté, un Sud de volupté



A une fâcheuse, qui se croyait belle


Oui vierge aux beaux seins, oui créature aux joues fraîches,

Oui, en vérité, de tes charmes je suis las.

Vierge infortunée, vierge de Naxos, nombreuses, hélas, sont tes compagnes,

Compagnes de deuil et d’affliction.

Tant de larmes, tant de sang, coule de leur sein entrouvert,

Leur gorge offerte, leurs larmes amères, leurs cris déchirants,

Rien, jamais, ne retint un cœur hivernal,

Qui, comme la bise, siffle sur la glace.

Oui vierge aux beaux seins, oui créature aux joues fraîches,

Oui, en vérité, de tes larmes, je suis las.



A une passante

Hélas, petite pouliche affairée, te voilà perdue.

L’éternité, tu la vis pourtant, tout à l’heure, il y a un moment, jadis…

Sotte!

Pareille à ces cailloux qu’effleure en passant le marcheur du bord de l’abîme,

Tu chus, et le vide seul fut ton tombeau.

Hélas, gentille chatte, nulle grâce, nulle coquetterie, rien plus rien à présent…

Car le vide est un dieu amer et morne, qui jamais ne voit le jour.


L’Être et le Vide



Seul dans le jour obscur.

Seul et debout sur le bruissant chêne de Dodone.

Seul et morne sur le sein aride de la vierge.

Seul je flotte, ancré dans l’encre ténébreuse.

Seul dans le vide silencieux et solitaire.



*

* *


Seul je pleure et rêve à ma belle, ma très belle Annabel Lee, seul, dans son sépulcre, seul, au bord de la mer…



Arthur


Vaincre et périr.


Mon Amour et mon Honneur, me l’ont pris

Le fier chevalier et la jeune reine aux seins délicats.

La Cause,

La Cause erre là-bas, aux quatre coins de la morne Angleterre…

Pareil à l’acier flamboyant, je fus battu par le destin, dans le feu et dans la forge.

Seul à présent resplendit, l’incandescent éclat,

D’un fer bien trempé et d’un sombre roi vengeur.



Hélas


Hélas, hélas, je l’ai bien connu le temps jadis.

Ce temps sombre, beau et obscur; et qui n’est plus.

Hélas, preux chevalier, te voilà bien seul, maintenant,

Seul à galoper dans le désert, seul à guerroyer dans le vide.



Beau Danube Bleu


Le beau Danube, silencieux se retire

Humectant le rivage d’un limon fertile.

Ainsi doucement il abdique son empire,

Mais s’agitent les remous de sa toge virile!


Le matin pâle, en ce fier pays de Loire

Perce diaphane l’ombre d’un ténébreux lavoir.

Là, seules parmi les splendides nénuphars,

Belles et douces s’agitent les vierges sans fard.


Vois! là se dressait un empire vicieux.

Vaste et somptueux, le Tigre boit l’Euphrate,

Irrigant de ses méandres silencieux

De Babylone les sommeillantes strates.


Seul il navigue sur l’Amazone au long cours,

Le sombre Aguirre sur le fleuve sans retour,

Mais en vain l’audacieux tire sur la rame,

Car inexorable est le flot, triste et sans âme.


Mais coule l’Indus, au royaume des sages,

Là passa jadis, un jeune dieu sans âge.

Des Indes éternelles, le superbe Gange

Lance à dieu: « Ravale tes merdiques anges! »




AUM SHISHMANIAN 





  Textes dans "le Capital des mots".

Né en décembre 1989 en région parisienne, Aum Alexandre Shishmanian a eu son baccalauréat série L en juin 2007 avec mention "B" et poursuit ses études dans le cadre des classes préparatoires littéraires, spécialité langues classiques ; il a remporté en 2007 un troisième prix national à un concours européen de grec ancien organisé par la Grèce. Passionné de littérature, de musique (pratique du piano), et de théâtre (a joué dans la troupe du lycée, notamment le rôle de Lysandre dans Le songe d'une nuit d'été de Shakespeare, et le rôle du roi Dushyanta dans Shakutala de Kalidasa), il écrit des poèmes et des récits en prose.


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La Miurge 05/12/2009 02:26



Oulalala que c'est comique !! Tu te prends pour un philosophe ? T'es qu'un HYPPIE.

Anais.



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