Le Capital des Mots.

Le Capital des Mots.

Revue littéraire animée par Eric Dubois. Dépôt légal BNF. ISSN 2268-3321. © Le Capital des Mots. 2007-2020. Illustration : Gilles Bizien. Tous droits réservés.


LE CAPITAL DES MOTS n°18- Juin 2009- Maurice Raux -

Publié par LE CAPITAL DES MOTS ( revue de poésie) sur 30 Avril 2009, 23:03pm

Catégories : #poèmes

 

 

 

Camps de vacances

Dachau 1972, Auschwitz-Birkenau 2000. Deux camps, deux dates, deux expériences. Dachau 1972, la route des vacances, mes parents, mon frère, direction l'Autriche, les montagnes, un lac, un hôtel. Sur cette route, un arrêt, une halte, touristique, curieuse, nécessaire. J'ai 13 ans, qu'est-ce que je connais de Dachau? Rien. Un nom? Peut-être et encore je n'en suis pas certain. Je suis sur la route des vacances, pas sur des rails, pas sur un retour et surtout pas sur une découverte. Auschwitz-Birkenau 2000, la route des vacances, une amie, sa fille, direction Cracovie, une ville, un appartement, des tramways. J'ai 41 ans, j'ai tout lu ou presque sur ce camp. J'ai tout vu ou presque sur lui. Je suis sur la route de la confirmation, du vécu, du réel, mais sûrement pas sur la route des vacances. Dachau 1972: un parking, payant. Un gardien, déjà ou encore. Il a un seul bras et l’âge d’avoir perdu l'autre 30 ans plus tôt. Le malaise commence. Auschwitz Birkenau 2000: un parking, des autocars, une organisation, des guides. Je suis en terrain connu, conquis. La visite peut commencer. Je ne suis pas juif, je ne suis pas tsigane, je ne suis pas homosexuel. Je suis juste un blanc de race caucasienne âgé de 47 ans qui n'a pas vécu l'histoire, cette histoire, mais qui l’a rencontrée aux détours de ses vacances. Dachau 1972: une étendue, du gravier, de l’espace, une perspective, des baraquements. En bois. Au fond, une grande bâtisse surélevée. En pierres. Peut-être des fleurs, en tout cas de l’herbe. C’est un jardin public qu’on vient visiter? Auschwitz Birkenau 2000: d’abord Auschwitz. Le camp pour les touristes. Celui que tout le monde prend pour un camp d’extermination. Celui qu’il faut voir si on s’intéresse à l’histoire. Celui qui trompe. Celui qui donne bonne conscience. Celui qu’on est fier d’avoir visité. Celui qui met mal à l’aise parce que c’est écrit dans le guide touristique en

vente à l’entrée. Celui que je commence presque à regretter d’avoir voulu visiter. Dachau 1972: pas de visite guidée. On est livré à soi-même. On est là parce qu’on l’a voulu, ou dans mon cas parce que ma mère l’a décidé. On ne peut pas se retrouver à Dachau par hasard. Pas de garde pour vous diriger. Presque personne. S’il y a d’autres touristes, je ne les vois pas. Le silence, incroyable, irréel. Ou alors je me suis déjà isolé dans une bulle. Je sens qu’il faut que je me défende. De quoi? Je ne le sais pas encore. Quand je le découvrirai, je n’aurai plus 13 ans, j’aurai quitté l’âge des découvertes et

j’aurai atteint l’âge des révélations. Auschwitz 2000: trop tard pour la visite en français. À l’heure pour la visite en anglais. Je le parle, je le comprends, la guide est parfaite. Juste cet accent qui donne un petit air de vérité. On se laisse emmener. On ne demande que ça. Pas de démarche personnelle. Vous voulez de l’horreur? La voila, juste quand vous l’attendez. Votre coeur monte à 80 pulsations à la minute à la vue d’une potence, à la vue d’un mur de

suppliciés. Que la visite est belle, comme dans les livres. Dachau 1972: toujours ce silence. Pourquoi personne ne dit plus rien. On laisse sa voiture au parking. Et la parole, je ne me rappelle pas l’avoir donnée. J’ai envie de

parler mais rien ne vient. Que font mes parents? Que fait mon frère? Ils regardent comme moi. Il n’y a rien à voir, mais beaucoup à sentir. Comment est-ce possible d’entendre autant de cris dans un silence total. Où sont ces gens? Auschwitz 2000: visite chirurgicale. Les groupes se suivent, se croisent. Tiens, j’ai perdu le mien. Non, le voila. Les mines sont de circonstance, défaites, contrites. Je ne fais pas mieux. Je ne sais pas ce qui me met le plus mal à l’aise. Mon indifférence, ou tout ce monde, ou l’impression que je me suis trompé. Je fais face, j’ai l’air recueilli. J’en veux pour mon argent. Un camp de concentration c’est fait pour vous marquer. Alors oui, je saigne. Oui je pleure, mais de honte. Dachau 1972: a-t-on visité un baraquement? Je ne m’en souviens plus. Sûrement. On visite un édifice en pierre, le four crématoire. Dans l’antichambre, des graffitis sur les murs. Ou plutôt des mots, des pleurs, des larmes, tout est inscrit dans la pierre. Et l’acoustique est excellente, tout est restitué, pas une note qui ne manque. Il faut sortir,

vite, ou alors on est perdu, on est happé, on va s’enfoncer dans ces murs. Il faut choisir, la vie pour continuer ou la mort pour les rejoindre. Comment autant de souffrance peut-elle rester dans un endroit après tant d’années? Ces murs, ce sont comme des coquillages: si on colle son oreille dessus on entend les vagues à l’âme de ceux qui sont morts ici. J’étouffe, je brûle, je sors. Auschwitz 2000: allez, regardez-moi ce mur. Et ces amas de cheveux. Et les lunettes, vous les avez bien vues? Et ces valises? Exactement comme pour partir en vacances. Moi je cherche la sortie. J’ai du me tromper. Où sont les âmes de ceux qui sont morts ici? Je crois qu’elles ont déserté ces lieux pour les laisser aux vivants, enfin ceux qui croient vivre. Où sont-elles allées? Ont-elles trouvé le repos? Pourquoi vient-on ici? Pour essayer de les extirper de ces bâtiments? De quel droit suis-je là? Je veux qu’elles chantent pour moi. Je suis sur qu’il y a des élus qui rentrent en contact avec elles. Pourquoi pas moi? C’est injuste. Je suis venu pour elles. Dachau 1972: bon, il faut y aller. Oui, dans la grande bâtisse en pierres tout au bout de l’allée. Je n’aurais pas dû. J’en avais assez vu. Pourquoi avoir rajouté cela? Par ignorance? Par sadisme? On n’aurait pas dû. J’étais trop jeune. Ce n’est pas parce que d’autres ont souffert au même âge qu’on doit souffrir aussi. On n’aurait pas dû. Auschwitz 2000: voila, fin de la visite du camp n°1. Oh, tiens c’est l’heure de manger. C’est vrai ça creuse tous ces escaliers. L’air de rien on piétine. On a le droit à un peu de repos. Alors, n’oubliez-pas: rendez-vous à 13h30 devant l’entrée, un car nous emmènera à Birkenau. Merde, 13h30! On a à peine le temps de manger et sûrement pas le temps d’une petite sieste dans la voiture. Tant pis, je vais essayer de faire un effort.

Dachau 1972: nous y voila. Des photos. En noir et blanc. Beaucoup de photos. Grandes. Avec du texte. C’est bizarre, ces gens sur les photos, ils ont l’air reposés, épanouis. Ils ont passés 2 à 3 heures dans une eau glacée. C’est écrit là. Dans quel but? Je cherche à comprendre. A 13 ans, l’âge des pourquoi n’est pas si loin. Et celui-là, comme il a l’air serein. C’est quoi déjà une trépanation? Je regarde mes parents, j’attends une explication, elle ne vient pas. Je relis les textes, je comprends ou plus exactement cette fois-ci j’accepte de comprendre. Je vais défaillir. Dites moi que ce n’est pas vrai. Moi je suis parti en vacances. J’ai même vu des photos du village où on doit aller. Elles étaient différentes, remplies d’arbres, d’animaux, de maisons et de

montagnes. Dis maman on ne va pas se faire torturer dans l’hôtel?

Birkenau 2000: allez, on y va. J’ai un timing à tenir moi. Tiens c’est bizarre, elles sont parties où les autres personnes du groupe, on était beaucoup plus nombreux avant la pause. Je ne comprends pas. Pauvre pomme: on est là pour dire qu’on a visité Auschwitz Birkenau. Pas la peine de s’emmerder avec Birkenau. Personne n’ira vérifier que tu n’y es pas allé. Mais c’est vrai

ça, c’est pas idiot. Si on part maintenant, on sera vers 16h à Cracovie, juste pour le goûter. Bon, je me reprends. Alors, il part ce car! Dachau 1972: mon oncle, le frère de ma mère. Mort en 1944 de la polio. Sa fiancée l’a

peint sur son lit de mort. Ce tableau je le vois tous les jours chez mes parents. Les photos, c’est lui. La même position, la même sérénité, la même intensité. Il parait que physiquement je lui ressemble. Alors c’est moi aussi sur ces photos. Je suis déjà mort dans ce camp? Des centaines de fois?

La sortie, où est la sortie? Birkenau 2000: les voies ferrées. Elles sont à Birkenau ce que la tour Eiffel est à Paris. Un repère pour les touristes. Bon alors, ces baraquements, ils sont comment? Combien par châlit? Incroyable! Je crois que je n’écoute plus. Mais qu’est-ce que je suis venu

faire là? Je savais tout. Je me suis trompé. Je voulais revivre l’expérience de Dachau. Prendre contact, écouter, sentir. Mais voila, je me suis trop préparé. J’ai perdu la vérité et l’innocence qui m’habitaient 30 ans plus tôt. Il ne me reste plus qu’une enveloppe, vide, inerte. Les ondes ne passent pas dans le vide, c’est bien connu. Le car est parti. On rentre à pied vers la voiture. On suit la voix ferrée. Mon amie boîte. Il fait chaud, je sens une présence qui nous entoure. Peut-être pour nous dire allez-vous-en. Je ne

crois pas. Je ne sais plus. Je n’ai rien compris. Dachau 1972: fin de la visite. C’est quoi ce qui vient de m’arriver? On est obligé de vivre ça une fois dans sa vie? J’ai quel âge maintenant? Qu’est ce que je vais écrire quand

on me demandera de raconter mes vacances. Waou, c’était super, j’ai communiqué avec des morts et ils m’ont raconté plein d’histoires horribles. Non, je ne dirai pas ça. Je dirai que j’ai passé de merveilleuses vacances à la montagne. Que j’ai pris l’air, un très bon air d’ailleurs, et qu’on s’est fait des belles ballades touristiques. Oui, je dirai ça. De toute façon, les morts, c’est à moi qu’ils voulaient parler. Auschwitz Birkenau 2000: fin de la visite. Retour à Cracovie. Tu as de la monnaie pour le péage? Bon, j’espère qu’on va moins galérer au retour pour la route. Attends, avant de partir je vais acheter un livre de photos, j’aime bien les photos. Voila, on va retrouver la fille de mon amie à Cracovie. Nous n’avons pas voulu l’emmener pour ne pas la traumatiser. Naïveté ou réelle inquiétude? Allez, en arrivant on se fait le tour de la ville en tramway. Dachau puis Munich 1972. Je ne connais rien à l’histoire mais j’ai l’impression qu’on fait les choses à l’envers. Ou bien le but c’est peut-être de remonter le temps. Les uniformes ont changé. Marrant ces casquettes bleu ciel. Et ce stade tout neuf avec ce toit translucide. L’Allemagne joue la transparence. Nous, on joue les prolongations. Le

meilleur est encore à venir. Oswiecim puis Cracovie 2000. Visite du quartier juif de Kazimierz. C’était quand déjà la fin de la guerre? Si loin? Alors pourquoi tous ces regards? Y aurait-il encore des comptes à régler? Qu’est-ce que je suis venir faire en Pologne? Ah! ça y’est je me souviens: mon arrière grand-père était polonais avant d’émigrer aux Etats-unis. Pourquoi a t’il fallu que je retourne à mes racines? Pour faire comme tout le monde? Ou

pour être sur que la greffe n’a plus aucune chance de prendre? Il faut partir, c’est urgent. J’ai besoin d’air. Munich puis Saint-Johann in Tyrol 1972. Charmant petit village. Les vacances peuvent commencer. Il fait chaud. Venez les enfants, on va boire quelque chose au café sur la place.

Cinq minutes, dix minutes, un quart d’heure. Voila un quart d’heure que j’observe le manège de la serveuse. Elle nous évite. Non, ce n’est pas le terme approprié. Nous lui faisons peur. Pour elle, nous sommes des revenants, des survivants. Sauf qu’en 1972, on ne s’attend plus à voir arriver des rescapés. Alors je me mets à sa place. Je crois que moi aussi j’aurais peur. Je crois que moi aussi je ne voudrais pas qu’on me rappelle

les non-dits de mon père, par une belle journée d’été. On abrège ses tortures, on s’en va. De toute façon je n’ai plus soif. Cracovie, puis Zakopane 2000. Les Carpates pour un bon bol d’air. Mais qu’est-ce que font tous ces nouveaux riches dans ce village. Une caricature. Aucun respect pour les

touristes comme moi qui recherche l’authentique. Allez, une petite randonnée pour se remonter le moral avant les 2000 kilomètres de route qui nous attendent. Payant? Comment ça payant? Je veux juste marcher sur un chemin moi, rien de plus. Un dernier restaurant, une dernière danse folklorique et puis retour à la case départ, celle que je n’aurais jamais du quitter. Saint-Johann in Tyrol puis Paris 1972 : retour d’une seule traite. C’est quoi notre itinéraire maman? L’autoroute, directe! On va pouvoir compter les camions avec mon frère. Une sieste. La frontière, l’appartement, mes grand parents. Alors mon petit chéri c’était comment l’Autriche? Génial grand-mère. C’était un retour aux sources. Je suis prêt à reprendre l’école, je suis reposé.

Paris noël 2005 : mes parents, mes frères, ma soeur, enfin toute la famille. Chacun parle de ses souvenirs de vacances. Mon tour arrive. Vais-je en parler? Vais-je oser? Trente-trois ans déjà et les rencontres faites ce jour-là ne m’ont jamais quitté. Je peux enfin me livrer, j’en ai l’occasion. J’ai peur qu’on se moque alors je me cache, je dérive,je louvoie. Mon meilleur souvenir de vacances? Le pédalo sur le lac en Autriche. J’invente, je brode. C’est si loin que plus personne ne se souvient vraiment de ce qu’on a fait. Pourquoi ne pas avoir dit tout simplement: mon meilleur souvenir de vacances

mais c’est la visite de Dachau bien sûr. Ce fut merveilleux, enrichissant, bouleversant. Je n’ai jamais été aussi vivant que ce jour là.

Je n’ai rien dit. Si personne ne dit rien, alors ces photos elles auront été prises pour rien. Lyon 2006: Dachau à jamais marqué dans ma mémoire. Auschwitz-Birkenau à jamais marqué dans mes souvenirs. Merci maman de m’avoir emmené visiter ce camp. Merci pour ces vacances. Je me suis construit ces jours d’été 1972, même si j’ai mis très longtemps à le comprendre. J’espère avoir la force de te le dire un jour.

 

 

 

 

MAURICE RAUX

 

Maurice Raux, 50 ans, né à Paris, installé depuis 2002 à Lyon.

 

Gestionnaire de projet en industrie pharmaceutique.

 

Ecrit des nouvelles et des pièces de théatre depuis 2006.

 

Une nouvelle est parue dans le numéro 133 de la revue Verso.

 

Pièces de théatre montées et jouées en étroite collaboration avec Muriel Carrupt, comédienne et metteur en scène et avec la MJC de l'arbresle dans le Rhône. Ces pièces de théatre ont été ecrites pour les enfants, les adolescents ou les adultes. Deux pièces seront jouées en juin 2009, écrites pour un groupe d'adolescents et un groupe d'adultes.

 

 

 

 

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