ne ris pas, s'il te plaît, je sais que ce n'est pas très sérieux mais
je compte t'emmener au paradis, ce sera mon paradis à moi, différent
des autres mais mon paradis quand même, je l'ai construit, figure-toi,
avec mes mots, ces mots qui sont comme des papillons qui se fanent un
peu partout, je les attrape avec des filets grands comme ça puis je
les mets dans un petit sac bleu avant de les disperser dans la nuit et
alors ils s'altèrent selon les rêveries de tes lèvres et de tes mains
douces, si douces, mon paradis à moi c'est un peu toi, c'est ta peau
qui me rend un peu fou, c'est ton âme, si dénuée, si pure, qui
parachève les deuils de la mer, dans mon paradis à moi, il n'y a pas
grand-chose à faire, on se contente de se regarder, dans les yeux,
tout au fond des yeux, et on s'aime et ça dure longtemps, très
longtemps, comme une éternité et c'est fort, tellement fort qu'on a
envie de sautiller, de courir, de s'envoler, dans mon paradis à moi,
on n'a ni soif, ni faim, on ne vieillit pas et on n'a surtout pas
peur, il n'y a qu'une chose de vraie, de vraiment vraie, c'est qu'on
s'aime, encore, très fort, très très fort, dans mon paradis à moi, ne
ris pas, s'il te plaît, on ne parle pas ou très peu, on aime bien le
silence, c'est beau le silence, le silence cache tellement de choses,
de choses merveilleuses, c'est comme ces pierres précieuses qu'au
découvre tout à coup au fond d'une mine, pierres éblouissantes,
pierres qui n'arrêtent pas de scintiller et, vois-tu, je compte rendre
mon paradis à moi encore plus joli, capturer d'autres mots, des mots
plus vivaces, plus folâtres ou plus sages, des mots qui te ressemblent
et mon paradis sera tellement joli alors qu'on pourra y convier toutes
les personnes qu'on aime, ceux qui croient encore à l'innocence, ceux
qui aiment jouer et rire et ce qui est vraiment bien dans mon paradis
mais c'est difficile d'en parler c'est qu'il n'y a pas de toi et de
moi, tout est un peu confondu, mélangé, on n'a plus vraiment un corps
parce qu'on se disperse dans les autres corps, c'est étrange mais
c'est beau, on se sent bien, on comprend que nous sommes tous un peu
pareils et que c'est notre cœur un peu aveuglé, un peu rouillé qui
nous empêche de voir, de comprendre, mon paradis à moi c'est un peu
toi, mon ange, fascinante et inaccessible et je sais que tu ne m'aimes
pas mais ce n'est pas grave car ces mots qui composent mon paradis
émanent de toi, mots qui sont comme une vieille photo ou une vieille
gravure, qu'on a oubliée dans un placard, mots qui serviront à
rappeler au temps, à la mort, que je t'ai aimée, pendant un temps,
combien de temps, je ne le sais, mais que je t'ai aimée et que c'était
fort, plus fort que tout et qu'il n'y avait, alors, rien, sans doute,
de plus important, rien.




UMAR TIMOL



Umar Timol vit à l'Ile Maurice où il est né 1970. Il a fait des études à University College London. Il est l'auteur de La Parole Testament (l'Harmattan), de Sang (l'Harmattan) et publiera bientôt un nouveau recueil, Vagabondages, chez le même éditeur.

Tag(s) : #poèmes

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