Le Capital des Mots.

Le Capital des Mots.

Revue littéraire animée par Eric Dubois. Dépôt légal BNF. ISSN 2268-3321. © Le Capital des Mots. 2007-2020. Illustration : Gilles Bizien. Tous droits réservés.


LE CAPITAL DES MOTS n°14- Février 2009- Dana Shishmanian-

Publié par LE CAPITAL DES MOTS ( revue de poésie) sur 1 Janvier 2009, 00:03am

Catégories : #poèmes

 

Même quand un oiseau la mangera


De temps en temps

oui il faut faire des gestes

comme tendre la main

jeter des mots par la fenêtre

les déposer dans des boîtes aux lettres

inconnues

est-ce que les semences elles

se soucient de la terre où elles tombent

c'est la tâche du vent et encore

il n'en a que faire

c'est Jésus le moissonneur

et il moissonnera

ce qu'il a semé… ou pas

la semence est toujours là



Le brin d'herbe


Lire les poèmes des autres

comme si c'étaient les tiens

lire tes poèmes comme si c'étaient

ceux des autres

qui est le lecteur qui est l'auteur

qui est le fauteur de trouble

dans l'osmose entre pierre et esprit



L'eau au fond du puits


Un plan d'eau

une feuille qui tombe

une parole détournée

déjà un haïku

nul besoin

que tu bouillonnes dedans

pour tout gâcher

avec tes maladresses tes envies tes projets

tes innovations

la nature subtile de l'eau

tu ne la connaîtras jamais

Mais si je la connais justement

je la suis

seulement je me retiens

par égard à ton ignorance

qui tombe en moi comme une pierre

dans un puits sans fond

tu n'arriveras jamais

à y goûter



La fugue


Ma joie vous ne la connaîtrez pas

là où je danse vous ne me suivrez pas

mes pantoufles usées vous ne les retrouverez pas

mes plaisirs vous ne les éprouverez pas

mes poèmes vous ne les lirez pas

j'ai décidé de partir

en moi-même

dans mon rêve à moi

dans ma vie à moi

dans ma mort à moi

dans ma pensée à moi

dans ma langue à moi

n'y entreront

que des gens que je ne connais pas

des gens qui ne me connaissent pas

qui n'ont cure de moi

ma porte cachée ne se fermera pas

ne s'ouvrira pas

elle sera là

pour qui entre et sort

sans passeport

 


La biche


Elle vit de si peu

mais si rare si fragile

à peine un semblant de souffle

entre néant et pensée

entre moi et toi et soi

ce n'est pas un mélange

ce n'est pas une osmose

ce n'est pas quelque chose

pourtant cela se nourrit de soi-même

comme d'une substance

super-substantielle

la manne oui c'est une façon de dire

le corps du christ pourquoi pas

qui en goûte en a toujours faim

cela ne rassasie pas

c'est pour cela d'ailleurs que cela se multiplie

à l'infini

pour que tous les affamés à jamais

en soient toujours à en demander

et moi et moi et moi

arrêterai-je arrêterai-je pas

c'est ma vie ma mort ma mie

je mange et je pleure je mange je mange je crie

 


'Verweile doch…'


Parfaitement blanc

mon corps – âme – esprit

en ce moment

aucun déversement

tout aligné synchronisé optimisé

pas de volume

de perspective

d'écart

pas de mouvement

l'é-motion s'est fondue dans le contour

je suis dans l'épaisseur du trait

un univers à l'instant virtuel

d'équilibre entre le big-bang et le big-crunch

un instant sans durée

qu'on peut aussi appeler éternité

est-ce si facile de mourir

ou me trompe-je à mort

y a pas d' passeport

juste une exécution suspendue

l'instant sans durée

qu'on peut aussi appeler

éternité



Portrait de femme assise


Frêle nerveuse alcoolique

elle a un tic

optique

et bouge les mains

l'une contre l'autre

comme pour caresser un piano absent

en guise de bébé imaginaire

elle rêve d'un homme

qui la rendra féconde

autant qu'elle l'est

d'elle-même

possédée par son propre esprit

masculin

frustrée jusqu'au sang

elle se met du sel sur les blessures

elle se punit

de ses masturbations

ses doigts longs transparents

quel gâchis de grâce

et pourtant

le piano absent résonne on l'entend

il se déverse en mille concertos

écrits ou pas – présents

dans leur potentialité fugace

elle ne les connaît pas elle-même

mais les engendre

comme les avortons de ses fauches-couches à répétition

que va-t-elle faire à la fin

se jeter sous un train

ou s'immoler dans le train-train quotidien

ou enfin jouer son propre personnage

d'auteure qui survit à l'ablation volontaire

de son œuvre

comme d'un sein malade du cancer



La syllabe


Creuse creuse crie le fou

tes mots au plus profond du trou

j'irai fouiller à l'abattoir

m'interdisant manger et boire

je retournerai ciel et terre

et je déchirerai ma chair

jetant mon œil à l'infini

guetter les gouttes dans mon ouïe

des sons d'antan des cries de fée

alors que tombe dans ma bouche bée

un peu de manne comme une syllabe

de la main de l'astrolabe

jouvence d'instant de vie de mort

si frêle si éternelle si tort

aurais-je de croire

qu'elle m'a choisie pour mon pourboire

même si je sais qu'elle n'est que moi

autrement coiffée

maquillée pour l'éternité

descendant larme du soleil

syllabe meurt dans mon sommeil


(extraits du volume inédit Divagations)




DANA SHISHMANIAN


Née en Roumanie, diplômée en philologie de l'Université de Bucarest avec une thèse de maîtrise spécialisée en littérature comparée, Dana (Popescu) Shishmanian vit en France depuis 25 ans et travaille comme ingénieur informaticien. L'écriture et en particulier la poésie l'ont accompagnée avec intermittence au travers des expériences de la vie.


Un recueil publié aux éditions Hélices en 2008 : « Exercices de résurrection »


http://helices.fr



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