Le Capital des Mots.

Le Capital des Mots.

Revue littéraire animée par Eric Dubois. Dépôt légal BNF. ISSN 2268-3321. © Le Capital des Mots. 2007-2020. Illustration : Gilles Bizien. Tous droits réservés.


LE CAPITAL DES MOTS n°11- Novembre 2008- Sylvie Durbec -

Publié par LE CAPITAL DES MOTS ( revue de poésie) sur 1 Octobre 2008, 23:03pm

Catégories : #poèmes

 

Une histoire à genoux

 

« La tentation de l’humour : se tirer une balle dans le genou gauche et ensuite une autre, pour la symétrie, dans le genou droit… »

 

 

Lors d’un repas de famille, une expression entendue par erreur a occupé mon esprit au point de m’entraîner toujours plus avant dans le territoire de la folie, territoire que je fréquente en compagnie de quelques amis, toujours les mêmes. Dès que l’ennui montre son nez, ou qu’une béance inattendue s’offre, nous nous engouffrons ensemble dans ces taillis de la raison qu’entre nous nous appelons territoire de la folie et que les gens raisonnables nomment Suisse.

Cette expression entendue par erreur ou plutôt comprise de manière erronée, je l’ai tout de suite reconnue pour une entrée dans le monde souterrain que mes amis et moi aimons à parcourir. Ce qu’elle n’était pas, bien entendu. Mais l’obstination à échapper de toutes les manières possibles à l’ordre, qu’il soit familial, politique ou linguistique, trouve de quoi se nourrir de rien. Ou de presque rien. Quelqu’un devant moi, une jeune pâtissière, avait prononcé l’expression : neige des corps, ou plutôt j’avais entendu ces trois mots alors que pour elle il n’y en avait que deux : neige décor, qui désigne le sucre glace dont on se sert pour napper les gâteaux d’un semblant de neige et les rendre ainsi plus appétissants encore. Et devant mes sourcils froncés, la jeune pâtissière avait réitéré en riant les deux mots pour que j’en comprenne la portée réelle et m’éloigne avec elle du territoire dangereux dans lequel je m’avançais visiblement, à la recherche des fantômes que je venais d’entrevoir : neige des corps, neige des morts.

Quelques jours plus tard, l’expression a rejoint un court récit qu’un jeune homme au nom percé de flèches m’a fait de sa rencontre avec un fantôme. Autour de lui, comme une neige voltigeant autour de son genou, une ombre blanche est passée. Jamais une telle chose ne lui était arrivée, a-t-il dit. Une chamane dont je lui avais donné le téléphone lui a expliqué qu’il subissait un envoûtement, les morts parfois veulent nous entraîner à leur suite et se transforment en flocons de neige les plus légers possible et nous effleurent jusqu’à ce que nos corps cèdent , a-t-elle dit, et seul le lait versé sur la pierre a le pouvoir de les disperser. Le blanc du liquide contre celui de la neige, Ulysse le savait bien, lui, qui descendit aux Enfers et Orphée et d’autres encore, car eux, les morts cherchent à nous atteindre, nous toucher et nous blesser parfois.

(La neige renvoyant aussi au territoire du crayon et de la cendre, et à cette photo de R.W. prise en 1937, tandis qu’il gravit bravement une pente neigeuse)

Ensuite le jeune homme m’a dit qu’il avait ressenti toute sorte de douleurs et s’était tenu immobile pendant trois mois. Une inexplicable souffrance. Dans tout le corps mais surtout aux articulations des genoux. Et puis il avait résolu, face à l’incompréhension des médecins devant ce qui lui arrivait, de reprendre la vie là où il l’avait laissée, redoutant toutefois on ne sait quelle aggravation de son état, mais préférant tenter de vivre plutôt qu’attendre un miracle qui ne venait pas. Entre nous, une voix et une expression.

Neige des corps.

Ces trois mots reliaient le genou et le poignet du jeune homme blessé à une vertèbre fracturée, d’un minuscule territoire à un autre, tout aussi petit, l’un planté d’oliviers où œuvrait une vieille dame inspirée, l’autre, traversé de fantômes neigeux s’approchant à pas de loup des bras et des jambes des vivants.

Et nous revenons vers le corps de R.W., corps vivant, corps en mouvement vers le sommet de la pente qu’il atteindra un 25 décembre quelques vingt ans plus tard, corps mort ensuite et le visage aussi dont les photographies ne cessent de nous offrir la possibilité de les regarder encore et toujours, ces yeux et cette bouche aujourd’hui morts et disparus, et pourtant disponibles et visibles à tout moment.

Et aussi cette chose : la minuscule tache grise sur la manche du pull over blanc acheté à Gênes en hommage discret à E.D. semblait me signifier que jamais je n’arriverais à la perfection, celle qu’avaient obtenue la poétesse américaine en portant du blanc et seulement du blanc, et A.S. qui dans son roman, Les deux sœurs montre jusqu’où peut aller le désir de perfection pour lui, une forme de folie et en même temps l’expression d’un désir entêté de vaincre la mort et le dépérissement. Mieux qu’une action d’éclat, un accident par exemple, la petite tache grise, presque invisible, renvoyait à mon impuissance à m’imposer une certaine règle de conduite, la blancheur par exemple d’un vêtement ou l’ordre sur la table de travail, ou encore l’emploi du temps d’une journée, il y avait là une déroute qu’il fallait voir en face, de même qu’insomnies et douleurs, toutes ces choses d’une vie, le plus souvent tues et en même temps vécues, comme le garçon percé de flèches et de douleurs multiples, lui qui avait senti la nécessité de se remettre au travail et de faire part à quelqu’un de ce qui lui arrivait d’étrange et un peu angoissant, voilà qu’à mon tour j’apprenais de la bouche d’une pâtissière comment il m’arrivait d’interpréter à tort le monde qui m’entourait, la neige décor devenant une manière d’évoquer les corps des défunts qui nous entouraient, neige des corps, et jusqu’à la petite tache grise (de l’encre ?) qui me parlait de mon impuissance à maintenir en ordre le monde dans lequel je croyais vivre. Ainsi tout était fuite, départ, glissement vers un territoire invisible où je me sentais à l’abri en compagnie de quelques amis.

Il y avait maintenant le fantôme neigeux qui avait effleuré le genou du garçon au nom percé de flèches.

Et puis les dessins. Ceux du garçon. Et les miens.

Je ne dessinais que des maisons. Des sortes de maisons, des lignes de maisons. Comme pour tenter de dresser le plan d’une maison où abriter le territoire intime de la folie.

 

Il me semblait, de plus en plus souvent, que ce qui m’attendait était à la fois ardent comme l’invention et inquiétant comme la maladie dont j’ignorais si elle allait me rattraper ou si je parviendrais à la distancer. L’ardeur de l’invention : dessiner, écrire, construire et aussi rire, s’opposait à la faiblesse , à l’épuisement qui nous prenait dès qu’il s’agissait de nous livrer aux tâches normales auxquelles se livrent la plupart des gens. Nous nous laissions aller alors à ce que René Pons appelle « une errance circulaire inquiète », expression qui définit parfaitement notre manière d’éviter ce qu’il nous fallait faire, en passant par le jeu, une manière presque enfantine de dénier une importance aux minuscules faits du quotidien en errant d’une pièce à l’autre, d’un endroit du jardin à un autre ou dans la toile informatique, autre labyrinthe.

Ou en nous consacrant à ces dessins de maisons, d’organes, fabrication d’objets, carnets remplis de dessins, totems inutiles et pourtant triomphants.

Et voilà que notre petite communauté m’apparaissait si forte, si vivante malgré nos défaillances personnelles, au point que la petite tache grise sur la manche blanche, ou la douleur du corps, ou encore le frôlement du fantôme,  les mauvais sommeils, ne pourraient entamer notre désir de mettre debout quelques formes, pensai-je, la verticalité rejoignant et combattant en même temps notre souffrance horizontale commune. Ce que disait si bien I. : le rêve niait le sommeil car le rêve était invention. Cette station horizontale que la fatigue nous poussait à rechercher et en même temps à fuir ne nous effrayait-elle pas autant qu’elle nous séduisait ?

Horizontalité des lits, des tombes. Verticalité de la marche et du sculpteur. L’homme debout de Giacometti contre les gisants des cathédrales. D’où cette proposition d’enterrer les écrivains morts assis, rite observé dans certaines sociétés.

Louise Bourgeois :« Quelquefois on se dit : que faut-il faire quand on est attrapé ? »

Elle ne répondait pas à la question posée mais dessinait une femme cernée de flèches qui désignent ou blessent ses reins, son ventre, son pubis, le pli de ses genoux et elle l’appelle Sébastienne. Son dessin date de 1987. Un de mes fils était né cette année-là et portait un nom qui évoque le saint percé de flèches( le sein percé  de.. ?) et le garçon à la main blessée s’appelait comme le saint peint par Mantegna et Antonello di Messina.

 

Quand on est attrapé, ou qu’on risque de l’être, il faut tracer des lignes jusqu’à ce qu’elles fassent apparaître la protection dont nous avons besoin.

Ici des maisons, ailleurs des fantômes, plus loin des mots.

Mais toujours marchant à l’écriture.

Suivant un chemin, rempli d’ombres.

Traversé de rires.

Sous-bois des terreurs enfantines et îles de papier mâché.

Mais toujours d’un bon pas, poursuivre.

 

SYLVIE DURBEC

 

Sylvie Durbec est née à Marseille, vit et travaille en province, près d'Avignon. 
Entre Ventoux et mer.
 
Bibliographie :
 
POESIE :
 
1995  Marseille, éclats et quartiers in revue Po&sie n°71, éditions 
Belin
 
1997  Extraits de Marseille éclats et quartiers, in revue L’Extrême 
contemporain, Belin éditeur
 
1999  Fontaines, in revue Po&sie n° 89
 
2000  Lisbonne, in revue Bleue n°2
 
2003  Saorge, poèmes en français et traduits en italien in revue 
Scriptions, éditions Le arie del Tempo
 
2005 Les Nuits de Vollezele, les Jours de Flandre, Cousu Main édition
 
2005 Stanze, traduction de Lucetta Frisa in revue Ciminiera
 
2005 : Walser à Marseille, in revue Arca, Gênes.
 
2006 : 3, COUSU MAIN
 
2006 : Promenade de Robert Walser, traduit par Christine Pfammater, in 
revue bilingue franco-allemande, revue NORD-SUD
 
 ROMANS
 
Un été de REINE en Finlande, aux éditions Fayard, 2000
 
L’Apprentissage du détachement, Fayard, 2000
 
Un bon Indien est un Indien mort, Fayard, 2002
 
 NOUVELLES et RECITS
 
2005 : Le noir Metternich in revue Bleeker Street, Abordages, Dumerchez
 
éditeur
 
2006 : Sebald, in revue NUNC, juin 2006
 
2006 : Fughe, édizioni JOKER, Italie, novembre 2006
 
été 2008 : à paraître Territoire de la folie, I & II, aux éditions 
Cousumain, sur Robert Walser et Louis Soutter, gravures de Valérie 
Crausaz
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 

 

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