Le Capital des Mots.

Le Capital des Mots.

Revue littéraire animée par Eric Dubois. Dépôt légal BNF. ISSN 2268-3321. © Le Capital des Mots. 2007-2020. Illustration : Gilles Bizien. Tous droits réservés.


LE CAPITAL DES MOTS n°11- Novembre 2008- Marie-Florence Ehret-

Publié par LE CAPITAL DES MOTS ( revue de poésie) sur 1 Octobre 2008, 23:03pm

Catégories : #poèmes

DITES-LE AVEC DES FLEURS

 

 

 

 

L'arbre

 

Doucement, doucement… Aïe, aïe ! Oh ! Attention... ! Six mois ! Vous vous rendez compte ! Six mois que je prends racine dans le Parc des Longues Allées ! Et maintenant, vous voilà !

Enfin, vous ou d'autres, les humains se ressemblent tous tellement…

« On s'arrache», dites-vous.

On s'arrache, c'est facile à dire. Les racines c'est fragile, c'est tendre, c'est délicat, vous ne vous rendez pas compte ! Ça ne s'arrache pas comme ça !

Le premier soir, quand vous m'avez laissée, je vous ai attendus en faisant les cents pas. Vous vous souvenez ? C'était pour le festival de la Nouvelle ! Nous étions une dizaine d'auteurs venus des alentours pour participer à ces deux jours de fête. J'avais assisté à la représentation d’un conte africain, superbe, et je m'étais un peu éloignée pour faire un dernier tour entre les arbres avant d'aller me coucher. J'étais allée vers le fond du parc, là où se mêlent les odeurs de mousse et de champignons. Je me suis assise, je crois, au pied d’un arbre. Je me disais, le théâtre, ce devrait toujours être comme ça - une fête, une rencontre entre les arbres - je pensais aux amis qui n'avaient pas pu venir, à mon fils qui préparait son bac... Et puis, petit à petit, le silence s'est fait en moi. Je ne pensais plus à rien. J'aime bien les arbres, depuis toujours. J'écoutais des frissonnements entre les feuilles, des craquements, par terre, dans les branches, partout... J'entendais des éclats de voix, un peu plus loin. J'ai dû m'endormir un peu. Quand je me suis réveillée, la lumière de la lune inondait la clairière. Il n'y avait plus personne qu'un chat qui a pris la fuite en me voyant. Je suis revenue vers l'entrée. Il n'y avait plus une voiture dans le parking, personne nulle part.

Je me disais, ce n'est pas possible, ils n'ont pas pu partir sans moi. Ils vont s'en apercevoir, ils vont revenir me chercher...

Au début j'ai pris ça très mal.

Vous vous rendez compte. Avec tout ce que j'avais à faire ! C'est bien simple, j'ai cru devenir folle. Je faisais les cents pas le long de la pelouse. Je devais participer le lendemain à une lecture de poésie dans le XVIIIème arrondissement, à Paris, j'étais attendue dans des écoles, j'avais un rendez-vous avec le dentiste, une lessive à étendre, il fallait répondre à l'assurance, rapporter les livres à la bibliothèque. Sur le répondeur les messages allaient s'accumuler, le courrier s'entasserait sur mon bureau.

Et mon fils, qu'allait faire mon fils si je ne rentrais pas ? Et son père, et ma mère et mes amis, mes amoureux  et, et, et...

A la fin, je me suis allongée dans l'herbe, complètement épuisée. J'avais dû faire au moins dix kilomètres rien qu'en allers-retours le long de la clairière déserte.

Quand je me suis réveillée, j'avais des fourmis dans tout le côté droit. Du moins ai-je cru que c'était des fourmis, mais en réalité c'était déjà des radicelles...  Alors je me suis installée confortablement, les pieds dans la terre. J'ai laissé le vent jouer dans mes cheveux. J'ai pensé que la bande du répondeur serait bientôt remplie. Que mon fils avait dû passer son épreuve de philo, que son père lui aurait dit : «Encore un coup de ta mère. Disparaître comme ça, sans rien dire, la veille de ton bac ! Ça ne m'étonne pas d'elle ! »

Normalement une telle pensée aurait dû me mettre en colère, mais là, rien... Ou bien juste un léger frémissement, comme un rire de gorge, un trille...

Il faisait jour et nuit et jour... Je découvrais la douceur de la pluie, ses mille doigts caressants, le goût délicieux dont elle parfumait la terre. Le vent aussi me révélait la douceur dont il était capable, et l'exquise violence de son étreinte. Il me pénétrait tout entière, se glissait entre mes branches, m'enveloppait, me chevauchait et m'abandonnait épuisée. Puis vint le soleil et je me sentis pousser des ailes, de petites ailes vertes qui se mirent à jouer avec le vent et multiplièrent la volupté de nos étreintes.  Des oiseaux vinrent faire leur nid dans mes creux. Une question idiote me tourmenta pendant plusieurs lunes : saluaient-ils la mort de la nuit ou la naissance du jour, la mort du jour ou la naissance de la nuit ? Aube et crépuscule les faisaient également piaillants. J'aimais sentir contre mes feuilles l'air brassé de leurs cris. Avec le soleil vinrent les promeneurs. Aucun d'entre eux ne me prêta une attention particulière. Ils ne m'intéressaient pas non plus. Ils me paraissaient pâles et lointains... Vraiment, c'est à peine si je me souvenais avoir été un jour leur semblable. Les jours que j'avais tant aimé voir s'allonger me semblaient maintenant trop longs... J'attendais la nuit et sa fraîcheur. Mes feuilles me fatiguaient, bruissant à la moindre brise. Elles rougirent et tombèrent, je retrouvais avec joie le contact vigoureux de l'air sur mes branches allégées. Et les mille et une caresses de la pluie.

Mais voilà que vous débarquez aujourd'hui, criant partout un nom que je croyais oublié de tous et de moi-même.

Vous m'appelez et malgré moi, je vous réponds. Comment faire autrement ?

Vous êtes venu me chercher, dites-vous. Mais pourquoi ? C'est trop tard, je ne suis plus un homme. Ni une femme. Juste...

Mon fils ? Mon fils... Il est là ?

Voilà que ça me revient tout doucement, mon fils, mon roman, mon amoureux, le dentiste… Oh la la !

Mon fils a eu son bac ? Tant mieux, je suis bien contente.

Et Pascal Roze a eu le prix Goncourt ?

Ah, les examens, les prix, les concours... Quel travail ! Quel souci ! Il a eu son bac... C'est bien, c'est très bien, mais qu'est-ce qu'il va faire maintenant ?

Quel souci !

J'étais plus tranquille en arbre…  Le vent, la pluie, les oiseaux. Un arbre ne s'ennuie jamais. Il ne s'inquiète pas non plus. Ici, c'est bien pour un arbre. La région est humide, on ne souffre jamais de la soif. On est rarement seul. Toujours un courant d'air, des branches qui frémissent. Et puis on a la peau dure ! Les amoureux peuvent toujours graver leurs initiales sur notre tronc, c'est juste une chatouille.

Mais pourquoi est-ce que vous venez me chercher maintenant ? C'est trop tard. Arbre je suis devenu, arbre je veux rester.

Pour écrire… Mais pourquoi voulez-vous que j'écrive ? Il y a déjà tant d'écrivains. Tant de livres, toutes les semaines, dont on annonce la sortie dans les journaux, et tant d'autres dont on ne parle pas, et tant d'autres encore, qu'on ne publie pas. Tant de mots dans les livres, les journaux, qui s'accumulent, si vite, si nombreux... Tant et tant de récits. Tant d'invention, d'art, de travail, de jeu, de joie, de désir dans chaque livre. Chaque livre, tous les livres. Un livre sur l'autre. Les livres s'entassent. Les désirs avortent à peine nés, aussitôt remplacés par d'autres désirs pour d'autres livres. On ne lit plus les livres, on n'a plus le temps. On lit les comptes-rendus. Tout va trop vite.

J'étais écrivain. C'est vrai, vous avez raison, je me souviens. J'étais écrivain, j'écrivais, des livres, des nouvelles, des poèmes. Je me demande bien pourquoi je faisais ça. Est-ce qu'il ne vaut pas mieux boire un café à une terrasse sans rien faire ou jouer à la belote avec des amis de toujours, découper des champignons en fines lamelles, relever, torse nu des filets chargés de poissons frétillants, étendre du linge au soleil... Quand on est arbre, on n'a pas besoin de lire, on n'a pas besoin de courir, on n'a pas besoin de naviguer. On n'a pas besoin des hommes. Ce sont les hommes qui ont besoin des arbres. Pour faire du papier, des bateaux, des cercueils. Vous êtes sûrs que vous ne préférez pas que je reste un arbre ?

Quand on est arbre, on n'a pas besoin de lire, on n'a pas besoin d'écrire, on n'a pas besoin de se faire de souci pour son enfant, on n'a pas besoin d'aimer, on a juste besoin de terre, d'air et d'eau. Et de lumière. On n'a pas peur de mourir.

Pourquoi revenir me chercher maintenant ? Il fallait me laisser, avec mes racines et mon immobilité d'arbre.

 

**

 

Les huissiers 

 

« Les huissiers ! », j’ai pensé quand j’ai entendu les coups à la porte. Des coups brutaux, sans complicité, sans tendresse. Des coups.

Derrière ma tête le radio réveil indiquait en rouge 06:52. Même pas 7 heures… Non, les huissiers ne passent pas si tôt. Et puis, mes contraventions avaient dû être amnistiées. Le nouveau président l’avait bien dit dans son programme : rétablissement de la peine de mort, pas d’amnistie, sauf pour les PV.

C’étaient d’anciens PV qui dataient du temps où mon mari était encore vivant. Nous avions une vieille Ford avec laquelle nous allions à la campagne les jours d’été. Pour aller travailler c’était pratique aussi, vu qu’il changeait tout le temps de chantier, et que c’était toujours dans des banlieues avec un autobus toutes les demi-heures. Le problème c’était de la garer. Une fois sur deux, il ne trouvait pas de place, alors forcément… et puis il y avait eu l’accident, un glissement de terrain imprévisible avaient dit les experts. Mon mari était mort. J’avais vendu la voiture. Les contraventions étaient restées. Je recevais une lettre recommandée de temps en temps, avec une injonction de paiement. Un jour, une dame était venue, une huissière. Elle avait pris note de « mes biens ». Je m’attendais tous les jours à ce qu’ils viennent les chercher mais les mois ont passé sans que j’ai de nouvelles. Et puis il y avait eu l’amnistie donc les huissiers ne viendraient pas emporter « le lot de livres » hérités de ma mère, ni surtout la télévision grand écran dont j’avais fait l’achat après la vente de la voiture, et qui était désormais ma seule compagnie. Alors qui était-ce ?

Une nouvelle série de coups secoua ma porte, coupant court à mes réflexions. J’enfilai précipitamment un peignoir en criant : « J’arrive ! ».

Deux hommes en blouson de cuir noir se tenaient debout sur le seuil. Le plus petit avait un peu de ventre et son blouson remontait. Il fit un pas en avant, m’obligeant à reculer dans le couloir.

-   Vous avez été prévenue par courrier que, vu les difficultés de logement auxquels sont confrontés les Français, tous ceux dont les deux parents ne sont pas français seront reconduits dans les meilleurs délais dans le pays d’origine du parent étranger dont ils sont issus, déclara-t-il d’une voix froide et mécanique. Veuillez vous préparer rapidement.

J’avais comme tout le monde reçu la déclaration de notre président. Elle avait en plus été diffusée dans toutes les radios, toutes les chaînes de télévision et même sur les chaînes internes des grands magasins, usines, écoles etc. Je l’avais entendue bien sûr, mais je ne m’étais pas sentie concernée. Moi, je suis femme de service au Collège Gérard de Nerval. Née de mère alsacienne et de père inconnu. Où donc prétendaient-ils me conduire ? J’ouvris la bouche pour dire…, mais dire quoi ?

Je me souvenais bien du jour où j’avais reçu cet avis. Quand j’étais arrivée au collège, je n’osais pas trop regarder les collègues, je me demandais si elles l’avaient reçu aussi. J’étais la seule française de France de l’équipe alors j’étais plutôt gênée. Le directeur était entré dans notre vestiaire et il avait lu le communiqué. Naïma avait éclaté en sanglots.

J’avais envie de lui dire « T’auras qu’à venir chez moi ». C’est vrai, je l’aimais bien, moi Naïma, seulement avec son mari et ses 3 enfants dans mon 18m2, ça allait faire juste ! Surtout que son mari était clandestin. Son poste d’employé de surface lui avait été repris au bénéfice d’un chômeur français quelques semaines plus tôt et il avait par le même coup été inscrit comme indésirable. Il avait alors un mois pour quitter le pays et aller où bon lui semblait, mais au lieu de jouir de sa liberté, il avait préféré se cacher auprès de sa femme et de ses enfants. S’il était courageusement parti, comme l’avait alors conseillé notre président à tous ceux qui comme lui n’avaient plus de place sur notre territoire, il aurait peut-être pu, aujourd’hui où sa femme perdait son logement, l’accueillir dans un bel appartement tout neuf, mais il était resté lâchement caché et voilà le résultat ! Je me mordais les lèvres en tapotant le dos de Naïma qui pleurait toujours dans mes bras. Le directeur était reparti.

Maria hochait la tête de droite à gauche en un mouvement continu. Ses lèvres bougeaient sans qu’aucun son n’en sorte. Ou bien quelque chose comme : « C’est pas possible, c’est pas possible ! »

Elle avait voté pour ce nouveau président qui promettait de rétablir en France ces valeurs qu’elle avait toujours scrupuleusement respectées : l’honnêteté, le travail bien fait, la propreté… Jamais elle n’avait volé une minute à son patron, laissé derrière elle un carrelage mal lavé, mesuré ni économisé sa peine. De père et de mère portugais, elle avait pris la nationalité française et elle avait fièrement voté pour une France nouvelle où tout le monde deviendrait comme elle. Et maintenant voilà que son cher président voulait la renvoyer au Portugal !

 Les premiers temps on s’était réjoui de voir dénoncer la corruption de tous ces notables qui nous faisaient depuis si longtemps la loi et la morale. Notaires de village, avocats véreux, fonctionnaires inutiles… on applaudissait des deux mains à voir disparaître dans la honte tous ces parasites. On s’étonnait parfois de voir embarqué dans le lot un médecin dont on avait toujours apprécié le dévouement et l’attention, mais enfin… s’il n’y avait pas tant de médecins, il n’y aurait sans doute pas tant de malades ! Tous ces dépressifs, ces drogués, ces sidaïques…

Oui, les premiers temps, il faut bien l’avouer, on était plutôt content. Même moi qui n’avais pas voté pour lui. Il n’y avait plus de SDF à traîner dans les rues avec leurs chiens qui me faisaient toujours un peu peur. Plus d’ivrognes sur les bancs du métro, avec cette odeur d’urine et de vinasse. Plus de films affreux sur les guerres, les enfants maltraités, la prostitution et tout ça.

J’avais poussé la porte de ma chambre pour m’habiller. J’étais encore en soutien-gorge. La tête et un bras dans mon pull-over quand le gros petit homme à ouvert brutalement en criant : « Plus vite, plus vite ». Sur la table, le bouquet de tulipes que j’avais acheté hier soir était renversé.

Je fourrai en boule les premiers vêtements qui me tombèrent sous la main. Sur le dessus de mon sac, il y avait un petit slip rouge avec un cheval brodé en fil doré que j’enfouis pudiquement sous une chemise. L’homme n’y prêta pas attention. Il se contentait de répéter : « Plus vite, plus vite » sans rien regarder. Il ne me donna pas le temps de préparer une trousse de toilettes. Juste celui de jeter une brosse à dents, sans dentifrice, et un morceau de savon en vrac au milieu des vêtements. A peine me laissa-t-il enfiler une paire de chaussures avant de m’entraîner à l’extérieur. Le répondeur n’était pas mis, je n’avais pas pris mon téléphone portable ce que je regrettais amèrement en descendant l’escalier entre les deux hommes. Mais de toutes façons qui aurais-je pu prévenir ?

Personne n’avait pu empêcher que Naïma, Maria et les autres soient renvoyés dans le pays de leurs parents.

-   Où m’emmenez-vous ? réussis-je à balbutier.

-   Vous le savez mieux que nous, rétorqua le plus grand.

Je le regardais sans comprendre.

Une petite camionnette nous attendait devant la porte, une sorte de « panier à salade » comme on disait autrefois. Je me demandais bien pourquoi d’ailleurs. La question saugrenue et inutile recouvrit une seconde les autres.

Quelques personnes se trouvaient déjà à l’intérieur, l’air aussi étonné que moi.

-   Silence, aboya une sorte de géant assis au fond du car écrasant le timide « bonjour » que j’avais balbutié à l’intention de mes compagnons d’embarquement, quoique le jour ne s’annonce pas vraiment bon.

Embarquement pour qui ? Pour quoi ? Pour où ?

Je n’osais plus ouvrir la bouche. Eux non plus apparemment. Je remarquais une jeune femme brune au beau visage d’eurasienne. Elle avait la lèvre ouverte, comme si un froid extrême l’avait gercée à sang, ou qu’un revers de main brutal était venu heurter sa bouche.

Il n‘y avait presque pas de circulation à cette heure matinale. En fait, il n’y en avait guère non plus dans la journée depuis que seuls les commerçants et les membres de Notre France étaient autorisés à circuler.

De cette mesure aussi, nous nous étions félicités… les écologistes la réclamaient depuis longtemps mais qui avant notre président aurait pu l’imposer ?

La camionnette s’arrêtait. Un nouvel arrivant était poussé à l’intérieur, il nous regardait avec cet air étonné, interrogatif que je devais avoir en montant. Nous détournions les yeux, honteux de ne pouvoir lui répondre. Un homme âgé, plus guère de cheveux, gris quant à ce qu’il en restait, demanda l’autorisation de sortir un instant pour se soulager. La brute le regarda sans répondre. L’homme fit mine de se lever, l’autre le rassit si violemment qu’on entendit quelque chose craquer, l’os du bras ou du coccyx ?

-   On ne bouge pas, grogna notre gardien.

 Le camion démarra. Le vieil homme grimaçait de douleur. La jeune eurasienne à la lèvre fendue lui jeta un regard de commisération.

Bientôt il fallut se lever pour laisser monter les nouveaux arrivants. Et puis se serrer. On ne pouvait presque plus respirer. Notre gardien restait seul assis au fond, près d’une petite fenêtre grillagée qui semblait communiquer avec l’avant du camion.

-   C’est complet ! cria-t-il après l’enfournement d’un dernier passager. Depuis longtemps je ne savais plus de quel sexe, de quel âge étaient les nouveaux arrivants. La tête écrasée contre le dos d’un homme, je sentais dans mes reins le ventre d’un inconnu. Une odeur tiède d’urine s’était répandue dans la cabine. Le vieil homme de tout à l’heure, peut-être, qui n’avait pu se retenir plus longtemps. Ou un enfant, car il était monté des enfants depuis mon arrivée, effarés, silencieux, ravalant leurs larmes et leur peur.

Après plusieurs arrêts où la porte ne s’ouvrait plus, des feux rouges sans doute, le camion prit de la vitesse et fila sans plus aucune pause. On roula des heures. Combien ? Je ne pouvais bouger pour regarder ma montre. Des fourmis me couraient dans les pieds. Je commençais à avoir faim mais je n’avais rien apporté à manger. Mes camarades non plus apparemment. Quand bien même certains auraient-ils quelque chose, il était impossible de bouger un doigt. J’aurais voulu qu’un demi-sommeil, un abrutissement bienfaisant m’engourdisse, mais des picotements, sueurs, douleurs diverses, crampes, ankyloses me tenaient impitoyablement éveillée. La chaleur s’intensifiait sous la tôle. Un courant d’air chaud arrivait de l’avant où notre gardien semblait somnoler. Je sentais la caresse légère de l’air qui se perdait dans la moiteur étouffante de la cabine. Puis il me sembla que l’air était moins chaud. Sous nos yeux envieux, le gardien s’apprêtait à dévorer un second sandwich quand soudain il parut se raviser, renfourna dans son sac le sandwich à peine entamé et se redressa. Le camion ralentit, s’arrêta et les portes s’ouvrirent. Nous descendîmes, nous dégringolâmes plutôt en désordre les uns par dessus les autres, au pied du camion.

Il faisait encore jour. Le soleil couchant s’orangeait lourdement derrière un rideau d’arbres. Le ciel violaçait, l’air frais pénétrait nos poitrines. Plusieurs d’entre nous avaient souillé leurs jupes et pantalons.

Une fusée à trois étages était plantée au milieu d’une clairière.

D’autres camionnettes comme la nôtre continuaient d’arriver. Un camp immense entouré de grillages ouvrait ses portes, surmontées de l’inscription « Camp de transit ».

Je regardais tour à tour la fusée et l’entrée du camp. Peu à peu la lumière se fit dans mon esprit. Je profitais d’un certain relâchement de la surveillance depuis que nous étions sortis de la camionnette pour demander à mon voisin le plus proche :

-   Vous êtes un enfant naturel ?

Comme il me regardait interloqué sans répondre, j’insistais : « Né de père inconnu ? » Il approuva lentement, avec un regard chargé de surprise et d’incompréhension.

Je me tournais vers une jeune femme qui me suivait.

-   Père inconnu ?

-   Comment le savez-vous ? me répondit-elle.

Tout était clair maintenant. Nous allions être réexpédiés vers cet inconnu d’où nous venions, comme Naïma, Maria et les autres avaient été renvoyés dans leur pays miné de guerre ou de pauvreté. Je pensai aux tulipes qui allaient se faner sur la table.

 

Cette nouvelle a déjà été publiée dans le journal des SDF en 2006


MARIE-FLORENCE EHRET

 

Marie-Florence Ehret est née à Paris où elle vit toujours. Elle a animé des ateliers d’écriture en Afrique et en Asie. Elle se déplace aussi beaucoup en France dans le cadre de résidences et d’ateliers. Elle a publié des récits, des romans, des poèmes et des proses poétiques. Vous pouvez visiter son site : http://mf.ehret.free.fr.

Dernières publication :

Fille des Crocodiles roman Ed.Thierry Magnier

Comme un coquelicot  roman Ed. Bayard

Que la musique poèmes  Ed de l’Arbre

L’obscénité des fleurs avec 9 monotypes de Marie Alloy  Editions A.B.

Jazz aux Islettes et Un corsage de lumière Ed. G&g proses poétiques

 

 

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