Le Capital des Mots.

Le Capital des Mots.

Revue littéraire animée par Eric Dubois. Dépôt légal BNF. ISSN 2268-3321. © Le Capital des Mots. 2007-2020. Illustration : Gilles Bizien. Tous droits réservés.


LE CAPITAL DES MOTS n°10- Septembre/Octobre 2008- Philippe Delaveau-

Publié par LE CAPITAL DES MOTS ( revue de poésie) sur 3 Septembre 2008, 23:03pm

Catégories : #poèmes

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SIX CARTES POSTALES DE PARIS

 

 

 

JARDIN du Luxembourg (I)

 

Ongles blessés de mes mains vous le savez

j’ai déchiffré les cicatrices de la ville

 

oreilles la voix du vent vous l’avez pressentie

aux cheveux sur nous en bataille

 

écorce de marronnier aussi sèche que lèvres

écorce muette et nos bouches muettes

 

quand il fait nuit la moindre étoile émeut

ou seulement le mot étoile à sa propre fenêtre

 

nuit contre jour – lune pâle soleil

où nous habitons croît l’obscurité

 

je me promène dans les rues de Paris

mes mains scrutent le secret des pierres

 

je me promène dans les rues de ma tête

les yeux clos pour atteindre au secret de vie

 

joue contre l’arbre et yeux debout

nous affrontons notre navigation

 

sable en vie roule sous le bruit des pieds

l’ombre à nos pas cèle un secret

 

et la nuit sur la ville doucement refermée

la ville obstinément et violemment fermée

 

Paris erre Paris gémit dans la mémoire

avec la voix des morts et la voix des vivants

 

qui plus a disparu – qui plus est vivant ?

qui de vous disparaît qui infléchit le temps ?

 

je me perds dans les rues de Paris

mes yeux sont las mes paroles se perdent

 

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sur l’île saint-louis

 

 

 

 

La Seine aux longs méandres, la Seine courbe et lente,  dénie les lignes droites.

D’un paresseux élan gagne l’extrémité de son virage, butant sur les terrains marécageux où s’édifièrent ses grandeurs, puis s’en retourne d’un effort, racle les quais de vaguelettes, écarte ses deux bras pour caresser les îles. Ses vrais navires.

Tant de douleur cachée aux bords qu’elle frôle, tant de beauté, tant de douleur. Elle pourrait filer droit, connaître le bonheur de se griser de son désir, en ignorant l’image des bâtiments penchés sur son miroir fragile, toujours brisé, pour se comprendre. Et le malheur de ceux qui voient en elle leur destinée à l’image du ciel libre, inaccessible, d’un bleu parfait. Mais escortée d’un frisson gris de feuilles, longée d’arbres qui tremblent de leurs milliers d’oreilles, elle se ride à son tour, paraît trembler du désespoir de ceux qui guettent au-dedans d’elle les tourbillons d’agate comme des yeux, emporte l’eau froissée d’une voix triste à peine audible, un savoir morcelé – son abondance secrète.

Seine aux méandres longs. Courbe et lent fleuve.

La Seine alors recueille le malheur, monument d’hommes.

 

 

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BISTROTS DE PARIS

 

On est debout devant le zinc et sous l’œil simple

et bleu du patron qui s’active il arbore

une moustache artistique en balai-brosse

tandis que l’ivresse égare un monde incertain

qu’alimente la truelle d’un monologue à son propre rythme

lent parfois pâteux de bâtisseur de mondes ce sont les vignes

venues à Paris déverser leurs vendanges vers le métal

des tubes et des sièges les glaces réfléchissent les visages blancs

la sueur au front qui perle chez ceux qui reconstruisent

patiemment mais le poème est mort et les murs s’écroulent

éclairant par gouttes les fronts rien ne visite les solitudes

ni la bière barbue ni le petit rouge qui danse sur son ballon

ni le blanc sec en renversant la tête ou le café dans son corset d’ébène

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BISTROTS (II)

 

 

 

Le poème est mort je le sais bien le poète est une ombre

dans les rues qui chassent l’odeur d’âme et les oiseaux sauvages

l’éternité se recroqueville parfois sous les porches

près des cours dont la fontaine épingle

image et jour de son cristal sur la fonte bombée que n’ai-je

comme elle l’art de coudre l’eau de moire aux éclats de ciel

ainsi peut-être un fil au labyrinthe avant de revenir

aux rêves qui rassurent mais par la fenêtre la cour est ignoble

où résonnent les bruits domestiques les jurons des cuisines

il est simple et bon dans la cuvette sale il est doux

de pisser calmement dans une odeur de cigare

en maîtrisant le jet lyrique de l’urine avant

d’être aspiré dehors par la rue et le néant des langages

 

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BISTROTS (III)

 

 

Le buveur parfois regarde au fond de son verre

comme s’il  cherchait le mot qui manque ou le souvenir

il reprend le récit au moment où le voyageur

se perd encore contre l’obstacle ou l’ombre de sa mort

j’irai m’asseoir au fond contre la cloison

près du portemanteau frêle, gibet de cadavres

les parapluies y dorment, les chapeaux sombres

 

es-tu le voyageur au-dessus de son verre ou ce poète

qui marchait sur le quai de la Mégisserie parmi les fleurs

 

les oiseaux parlent la langue des paradis qu’ils n’ont jamais quittés

la voix te délaisse tu ne sais plus tu n’avais jamais su

l’odeur du tabac maintenant s’incruste dans le poil du manteau

la laine sous ta veste agace ta peau

la fumée stagne à mi-chemin du plafond et les mots allégés

demeurent dans l’entre-deux d’une conscience attendant qu’on les frotte

 

 

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la lune au pont alexandre III

 

 

 

Même un soir, à Paris, dans la flaque laissée par la tempête, et en levant les yeux vers les étoiles maladroites à cause des vapeurs de la ville, j’ai réappris la forme de la lune.

Dans l’ampleur noire, lavée, elle semble lumineuse et floue, l’empreinte d’un sabot.

Alors je me suis souvenu d’une rivière, de l’ombre des buissons, et l’autre lune, là-bas des vignes et des vergers, pure et nette par l’anse et la médaille, brûlait intensément dans le pays fidèle à son absence, qui est aussi neige aux fleurs nues des arbres grêles, promis aux fruits, comme au cœur qui suscite à l’esprit, par blessures et merveilles, la floraison de mots propices.

Paris pendant quelques instants, cette nuit-là, se souvenait de l’odeur blanche et douce du printemps.

 

 PHILIPPE DELAVEAU

 

Philippe Delaveau partage son temps entre Paris et la campagne.

Ses principaux ouvrages de poésie ont été publiés aux éditions Gallimard (Eucharis, Le Veilleur amoureux, Labeur du Temps, Petites gloires ordinaires,  Infinis brefs avec leurs ombres, Instants d’éternité fragile).

 

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