Le Capital des Mots.

Le Capital des Mots.

Revue littéraire animée par Eric Dubois. Dépôt légal BNF. ISSN 2268-3321. © Le Capital des Mots. 2007-2020. Illustration : Gilles Bizien. Tous droits réservés.


LE CAPITAL DES MOTS n°11- Novembre 2008- Umar Timol-

Publié par LE CAPITAL DES MOTS ( revue de poésie) sur 1 Octobre 2008, 23:03pm

Catégories : #poèmes

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né pour écrire

il est né pour écrire, il le sait, rien n'y fera, c'est plus fort que lui, plus fort que toutes les invectives du doute et du découragement, il faut donc se débarrasser des alibis traditionnels, il faut s'en débarrasser, les mettre au placard, les jeter dans un fleuve ou une poubelle, il est donc né pour écrire, ce qui ne signifie par pour autant qu'il n'exercera pas le devoir et l'amour mais il doit écrire car il y a en lui quelque chose, d'intempestif, qu'il n'arrive pas à expliquer, qu'il ne veut plus expliquer, il est ainsi parfois possédé, il est en état de poésie et les mots défilent, vite, très vite, comme des chacals qui se ruent sur une carcasse, il n'y a rien à faire, il ne peut pas les maîtriser, les gérer, les mots lui donnent le vertige, les mots tournent, volent, furtivent, courent, galopent dans sa tête, vite, toujours plus vite, ils n'ont qu'une envie, accéder, par tous les moyens à la page, ils sautillent, dansent dans sa tête, c'est parfois comme une ballade, calme, sereine et tendre, qui égaie ses doigts, parfois une onde qui émane du vide et qui renverse tout sur son passage, c'est fort, vraiment trop fort et il en a un peu peur car il ne sait d'où ça vient, s'il y a un autre en lui, il se le demande mais il faut arrêter de se poser des questions, de chercher à comprendre, il n'y a rien à comprendre, il est né pour écrire, c'est comme ça et il n'y peut rien, il n'y pas lieu de guerroyer ou de s'en vanter, il faut tout simplement laisser faire, laisser les mots prendre le dessus, laisser les mots se nicher dans sa tête, son corps avant d'éclater sur la page et il y a désormais un sentiment d'urgence, le temps passe vite, trop vite, il voit gémir au loin, la fin, il doit écrire tout, tout de suite, il doit aller au bout de lui-même, au bout de ce qu'il est, de ce qu'il y a en lui, pour en extraire la matière, son essence, songe ou démon, il ne le sait trop mais il doit descendre, plus loin, toujours plus loin, excaver, excaver encore, absolu ou précarité, il ne le sait trop, il doit arriver aux confins de ce qu'il est pour en extraire le POÈME, il y a urgence et il faut écrire, tous les jours, chaque instant, chaque seconde pour dire ce qui l'habite, le ronge, il le faut, les mots se situent à l'envers du moindre de ses gestes, parler, rire, souffrir, travailler, les mots jaillissent de tous les pores de son corps et il sait qu'un jour il parviendra à tout écrire, à tout dire, que les mots jailliront d'un seul trait, qu'il n'aura rien à faire, seulement se laisser guider, il n'aura rien à faire, et les mots jailliront comme un vol d'aigles ou de loups pour inonder la page entière et il écrira pendant des jours et des nuits, il ne s'arrêtera pas, une seule et unique phrase, limpide et trouble qui s'étendra indéfiniment, qui l'épuisera, qui l'expurgera de tout ce qu'il y a en lui et il ne restera ensuite qu'une loque ou une épave, prête pour le tombeau, qui servira d'os à un pauvre chien ou de repas à des vers affamés, qui diront, d'une même voix, que celui qui est né pour écrire est mort, que le poète est mort mais que vivent ces mots, que vivent ces mots.

 
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elle se réveille. il est trop tôt. elle écarte, avec ses mains fines et usées, ses rêves et la nuit. elle entrevoit dans le miroir la fêlure des ombres. elle entend au loin, eau de source, le bruissement des mots. elle ne veut pas se presser. elle va attendre. les mots peuvent attendre. ses enfants dorment. ils sont très beaux. elle a envie de les toucher. de les caresser. de leur chanter une berceuse. elle a envie de dessiner sur leurs lèvres des paroles pour guérir, des paroles pour aimer. des paroles pour durer. elle a envie mais ce n'est pas une envie, c'est une brûlure, une incandescence. mais elle sait que le destin nous choisit. on décide de si peu. de rien. elle s'en va. les mots se rapprochent. mais elle ne veut pas se presser. elle veut les aguicher. danse rituelle autour du feu. demeurer à la lisière. s'imprégner de sa chaleur sans se laisser consumer. puis il n'y a plus rien à faire. elle se laisse aller. il est temps. elle n'en peut plus. elle est terre lourde, depuis longtemps minée, qui s'affaisse subitement. et commence le travail de la destruction et de la régénération. elle sait ce pouvoir incommensurable. elle sait ce don immérité. elle sait qu'elle érafle parfois le divin. elle n'y peut rien. et commence ce travail qui est débauche. car, avec son corps lavé de sang et d'encre, elle se rompt à la nuit afin que les mots tranchent sa peau, car, avec son corps lavé de sang et d'encre, elle se rompt à la nuit afin de signifier l'omniscience, car, avec son corps lavé de sang et d'encre, elle se rompt à la nuit afin d'être enfin.

UMAR TIMOL

 

 

 

Umar Timol vit à l'Ile Maurice où il est né  en 1970. Il a fait des études à University College London. Il est l'auteur de La Parole Testament (l'Harmattan), de Sang (l'Harmattan) et publiera bientôt un nouveau recueil, Vagabondages, chez le même éditeur.

 

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