Le Capital des Mots.

Le Capital des Mots.

Revue littéraire animée par Eric Dubois. Dépôt légal BNF. ISSN 2268-3321. © Le Capital des Mots. 2007-2020. Illustration : Gilles Bizien. Tous droits réservés.


LE CAPITAL DES MOTS n°10- Septembre/Octobre 2008- Dominique Daguet-

Publié par LE CAPITAL DES MOTS ( revue de poésie) sur 3 Septembre 2008, 23:03pm

Catégories : #poèmes

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Je regarde ma main qui telle
une aile
vaque, balance de gauche à droite,
active, adroite,
vive, nerveuse,
heureuse,
hésitante quoique sûre d’elle :
dans ses élans sur la feuille,
comment sait-elle
qu’elle écrit ou dessine, recueille
la forme des mots qui gîtent en moi,
disant un quelque chose d’inconnu,
de l’ordre du savoir ou de la foi,
qui ne saurait demeurer perdu
et qu’elle cherche et sent et trouve,
tel un fouineur de truffes d’autrefois,
plus profond en sa tanière,
que ne se tient le lièvre ?


Des mots qui lancent loin l’esprit
soulèvent l’âme éprise d’infini,
la portent au rire aussi bien qu’aux larmes,
la dévorent et la créent dans leur flamme,
la jettent dans le trouble d’un corps avide
dont hardiment elle éprouve les sens
à n’importe quel prix pour aussitôt les fuir.


Je les regarde, ces deux folles,
accompagner l’indécise qui vient, une parole,
comme devinant ce qu’elle dérobe
quoique encore à enrober de notes,
et traçant à l’avance
- selon sa fougue ou sa paresse, sa danse -
le désarroi qui l’épouvante,

le désordre qui l’accable
la douleur qui l’obsède,
ou l’obscure joie dont elle vit.


Quel lien les relie à la pensée
pour une seconde encore informulée ?
Quel éclair les traverse
quand l’orage me cherche ?


Si je les attachais derrière moi
ne serais-je pas soudain muet,
incapable d’exprimer comme de faire
et réduit dès lors à me taire ?
Car leur mouvement, tout intuitif,
me porte à une juste délivrance,
lui dont s’accompagne
mon hésitante naissance.

 

 

___________________

 

 

 

Tant de fois la plume en l’air,
tant de fois le mot allait s’écrire :
tout enfin serait dévoilé !

 

Alors surgit la surprise de l’échec !
Ô Mort, ardente à me vaincre !

 

Pourquoi, sinon ?
Pourquoi prendre ce risque ?
Pourquoi tendre son âme
par-dessus l’abîme
si l’évasion est impossible ?

 

Le monde s’écroule,
s’enlise dans sa propre poussière,
se noie dans ses lisiers.

 

Mais de deux syllabes
un mot sur la page blanche,
– un seul et pauvre mot,
tout petit, si faible, inaudible ! –
arrêtera-t-il l’effondrement ?

 

Ne fut-ce que juste le temps,
    – l’instant ! –
de briser le miroir ?

 

 

 

_____________________

 

 

 

Trop fugace l’heure,
trop volatile l’espace
que nient mes paupières fermées !

 

 

La mort paraît à tous les visages,
somptueuse poussière,
lèpre sans recours,
rides sur l’écorce, l’eau,
la peau
comme signes d’une lettre perdue
envoyée d’une ville sans nom.

Qu’est-ce donc qui m’arrêterait ici ?
Je suis en voyage :

Destination
          l’infini !

 

L’exil n’est pas ailleurs,
seulement ici !

 

 

Personne de mon passé
aux arbres ne s’est arrêté,
pas plus aux langes des montagnes,
aux ruisseaux,
car tout est en marche,
rien ne saurait retenir cette vie
qui, en moi, en appelle à Dieu.

 

 

_________________

 

 

 

 

Oublier, s’il le faut,
tout ce qui est d’ici :
rien d’autre en somme
que le visage de la mort !

Quoique résonne en moi la musique du vent,
m’épousent le grondement allègre des vagues
et
l’odeur de lait sûr des enfances d’autrefois…
Quoique encore s’entendent, pourtant oubliés,
des rires vifs qui furent de toutes mes joies…

Quoique hélas s’invitent, plus violents que la peur,
des cris qui toujours me furent tels des pleurs
comme venus d’ailleurs ou de noires prisons
jamais connues, jamais visitées, jamais pourtant jamais
perdues de vue par les temps les plus sombres :
ils me parlent de l’effroi d’amis inconnus
jetés aux poubelles de l’Histoire,
sacrifiés aux mythes du progrès,
éliminés au profit d’un Moloch
plus absurde que l’absurde néant.

 

 

(D’un recueil inédit qui se nomme « Face à l’effroi ».


DOMINIQUE DAGUET

 

Dominique Daguet, écrivain, Prix Fénéon de poésie en 1960 – Grand Prix International de poésie Lucian Blaga (décerné à Cluj, Roumanie) en 1993 pour l’ensemble de son œuvre poétique alors publiée : « Atteintes attendues », Gallimard 1961 ; « Paroles entre la nuit et le jour », Athanor en 1978 ; « Etoiles d’ombre », Librairie Bleue en 1980 ; “ Croix de l’Espace”, Librairie Bleue en  1982 ; “Fièvres”, Librairie Bleue en 1986 

       Puis : “De Cendre et de Braise”, Éditions Le Nouvel Athanor en 1994 ; “Désir du Seul”, Éd. Le Nouvel Athanor, Paris 2001 ; « Face à l’effroi », inédit à paraître bientôt.

       Et 37 autres livres, dont un roman « L’Envahi », Ed. Âge d’homme et des essais dont « René-Jean Clot ou les ténèbres hallucinées » ; Librairie Bleue.

       En outre fondateur et animateur pendant 32 ans de la revue Cahiers Bleus.

 

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