Le Capital des Mots.

Le Capital des Mots.

Revue littéraire animée par Eric Dubois. Dépôt légal BNF. ISSN 2268-3321. © Le Capital des Mots. 2007-2020. Illustration : Gilles Bizien. Tous droits réservés.


LE CAPITAL DES MOTS n°9- Juillet et Août 2008- Isabelle Bats-

Publié par LE CAPITAL DES MOTS ( revue de poésie) sur 4 Juin 2008, 23:03pm

Catégories : #poèmes

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Aéroplane (s)

 

 

 

         1.

 

En général j’emballe le tout

j’emballe sec

et je serre

comme une petite protection de soie

 

en dehors de ça, il n’y a rien à voir

 

chaque goulée d’air est un défi

(ce n’est pas moi qui le dis)

incomplète, la citation

la traduction

incomplète la succion des lèvres

autour du bout plastique

d’un cigarillo

 

c’est bien, c’est rien

c’est une olive au martini

c’est rien, c’est bien

il y a celui qui a dit les couleurs

celui qui a dit les jours de la semaine

celui qui trouverait beauté ineffable

dans les noms des cargos

 

comme d’aller repérer les trains

sur les quais

porter son anorak serré

porter son bonnet au dessus des oreilles

des baskets légers

pour repartir en courant

comme si rien ne les retenait au sol

comme s'ils pouvaient pourvoir en saltos

arrière

avant

la procession des poissons hors de l’eau

hors de leurs éléments

 

 

dans des films, des gens courent sur des musiques rythmées, ça fait le film

parfois, dans un film, c’est dans un hôtel, il y a une chanson que je préfère et cette actrice asiatique habillée de latex passe de chambre en chambre, en voleuse, en karatéka

 

(maggie cheung)

 

 

des hommes lisent les écrans des radars

savent construire des cheminements

dans les pointillés verts qui clignotent

dans les zébrures

ce sont des gens du voyage

on peut s’y fier

on peut se dire que ce sont des spécialistes de la lecture à vue et qu’il n’y a pas de danger

 

vous voyez le tableau

le dégagement serein du ciel

au dessus des nuages, il y a le soleil permanent

parfois, on arrive si haut

comme si on ne faisait aucun effort

les aurores boréales frémissent d’aise

ronronnent

la force de casimir

geckos, caméléons

(le voyage, en lui-même, prend 57% du temps de vol)

 

c’est un pré de haute montagne qui se dessine

un lac clair et froid


ce sont des chevaux libres

ils caressent l’espoir de la bruyère

ils traversent les chemins bordés de fougères

ils embrassent les tiques, les gorgent d’un sang

qui se renouvelle de plaisir

ils foulent des allées vicinales, ces dessins neufs des territoires

ce sont des chevaux

ils descendent vers la baie

et les hommes construisent des bateaux

et les hommes rabotent, plient, font couler des métaux, pourtant ils voudraient pêcher

et les hommes construisent des bateaux.

 

 

2.

 

Elle

elle achète le porte-clés de

la vierge de gona

c’est une protection, dit-elle

contre les crashs d’avions

contre la brisure de l’embrayage

c’est un appel de baisers

c’est un appel de se prendre dans les bras

tout tangue

tout bouge

ce défi au repassage, à l’amidon

 

ce sont des chevaux sauvages

il faut des ruses de sioux

pour les approcher

pour les caresser

l’eau monte

faire demi- tour

je suis la reine de la nuit

il n’y a pas de lien

soudainement, je connais l’allemand

je glisse sur cinq octaves

je fais des alliances avec ceux qui corrigent les imperfections du corps

j’appelle à l’assassinat

je passe en contrebasse

je refuse le triangle

(moanin’)

 

si je possède l’océanie en début de jeu

si je sécurise l’amérique du sud vers le milieu du jeu

je gagne

la possession ouvre la procession des avantages

 

la rue est à sens unique

il y en a qui se plantent dans les no man’s lands

entre les bandes d’autoroutes

il y a cette pelouse pelée

il y a ces sacs plastique pleins

et on se demande

et je me demande

  s'il ne pourrait pas s’agir cette fois

d’indices importants

les dernières lettres d’un amoureux

les sous-vêtements d’un vieil amant

les relevés bancaires

bulletins scolaires

un air à deux voix

 

j’irai écouter les icebergs

le son des aurores boréales

quand tout bouge

quand tout tend à être le plus immobile possible

(et je peux beaucoup)

je discerne la ligne de flottaison

le mouillage

et je rame sur le lac

sur cette mer presque intérieure de l’islande

sur ce qui disparaîtra

ce qui disparaît

ce qui n’est déjà plus que l’ombre de ce que c’était

 

espèce protégée

 

on arrive à la mer. c’est facile. ce n’est pas plus difficile qu’autre chose de savoir que c’est la mer. on met ses chaussures autour du cou, ses chaussettes sur les galets. et regarde, mon amour, je suis dans la mer et l’eau est chaude, mon doux amour, c’est le gulf stream, c’est le gulf stream, nom doux amour, mon doux amour.


3.

 

“ça n’a pas d’importance

mon ami

ça n’a pas d’importance

pleurer, c’est beau

beau, pleurer, mon ami, ça n’a pas d’importance”

(tracey emin)

 

Dans la maigreur

dans la pesanteur des pois de senteur

et je pense à quoi ça tient

de faire confiance

une si petite confiance

dans la paume des deux mains ouvertes

et les épaules prennent de l’ampleur

l’ampleur des géraniums, des bateaux de croisière.

une décollation de sainte

à risque couvert

 

quand, dans des mots, se cachent des détours pour arriver vers les deltas, les chaînes de montagnes, les pistes remarquables des civilisations.

quand, dans une histoire d’amour, se calfeutrent des dénivellations, se dissout l’incroyance

 

c’est la poésie du kir royal, l’argent de la roulette et je voulais gagner, beaucoup, pour faire, beaucoup, des bêtises de films

 

parfois, dans un film, la scène se passe dans le silence et c’est le silence qui fait le film, qui ferait qu’on a si peur, il y a ce silence que je préfère et cette actrice asiatique dénoue ses cheveux, lisse ses marques du manque. elle devrait mourir bientôt

 

dans les chrysanthèmes, des guerres se font et se défont, les pétales ne souffrent pas, les nuances du jaune ne déteignent pas. on ne remarquera pas la défaite.

à plat, bientôt, il n’y aura plus de ténèbres, il n’y aura plus que la délicate avancée des lèvres, sur le bout plastique du cigarillo, paquet bleu, odeur forte, goût corsé

 

ça n’a pas d’importance

 

j’ai décidé de prendre de l’avance, de ferrer les jetées et brise-lames. quand tout tangue, tout bouge.

 

 

 

 

 

ISABELLE BATS

 

 

 


Née à Charleroi, des études de mise en scène à L'INSAS de Bruxelles. Depuis, surtout
de l'écriture de pièces (La Méduse, Avril, Energie Fossile, Anne et Isabelle) montées à
Bruxelles, des chansons, un recueil: "Entre autres choses" (éditions "Les déjeuners
sur l'herbe), des extraits parus dans diverses revues... Puis, jouer au théâtre, chanter
un peu, aller à Roland Garros, rêver à Tracey Emin ou aux Sonic Youth, aussi parfois
un court métrage. Et maintenant, l'attente, pour la saison prochaine: la création d'un
nouveau texte "trampoline" que je mettrai également en scène. Bientôt... mais attendre
c'est difficile.

 

 

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