Le Capital des Mots.

Le Capital des Mots.

Revue littéraire animée par Eric Dubois. Dépôt légal BNF. ISSN 2268-3321. © Le Capital des Mots. 2007-2020. Illustration : Gilles Bizien. Tous droits réservés.


LE CAPITAL DES MOTS n°4- Février 2008- Colette Nys-Mazure

Publié par LE CAPITAL DES MOTS ( revue de poésie) sur 16 Janvier 2008, 00:00am

Catégories : #poèmes

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Issue des lisières
 
On prononce mort
comme on chuchote amour
sans retenue ni connaissance
 
Seules
l’intrusion brute
la prise incandescente
l’expérience à ras de vie
         livrent effroi et ferveur
 
 
 
1
 
La mort a tranché dans le vif. Elle a coupé la respiration laborieuse, le souffle qui s'obstinait ; elle a imposé silence. Le froid a bleui les lèvres, les mains aux jointures d'ivoire. Le nez s'est effilé et, sur le front tendu, se sont évanouies les rides du dernier effort.
 
Il règne dans la chambre la paix des profondeurs. La voix s'est retirée mais l'écho subsiste. L'écriture ou la vie, la lecture interrompue, la page marquée d'un signet, l'ultime ; tous les livres en espérance se serrent frileusement. Il faudrait ajouter de l'eau dans le vase de roses jaunes, aurait-elle murmuré.
 
 
 
2
 
Les ramiers qui l'agaçaient roucoulent sans vergogne. Par la porte-fenêtre entrouverte sur l'automne, les feuilles recroquevillées dans l'herbe, les asters, le vent s'engouffre et gonfle le voile du rideau. Quelqu'un entre avec la lumière du couchant et s'assied au chevet de la morte.
La flamme d'une bougie éclaire l'icône ancienne : L'amitié du Christ veille avec discrétion sur la gisante dont le visage se détend de minute en minute.
 
 
 
 
3
 
Autour de la chambre forte, la maison s'organise comme elle peut. Une odeur de café, un bouquet surgi par miracle, le téléphone entêté, les gestes hagards. On va d'une pièce à l'autre, cherchant ce que l'on cherche. L'obscurité s'appesantit sans que personne n'en ait perçu l'approche.
On a besoin d'un conseil : je vais lui demander… Mais la maîtresse des lieux s'est absentée ; elle a déserté. On avait oublié. On ne s'y fera jamais. Reste à trouver en soi la réponse opportune. Dans une heure, on aura encore oublié. Comment admettre cette dérobade?
 
4
 
Avec la nuit, le sablier du cœur s'inverse. Le temps s'attarde indécemment : les heures noires ne finiront jamais ; elles prennent un plaisir cruel à s'accrocher aux angles des meubles, à se réfugier dans l'encoignure de la pièce ; on ne peut pas les faire avancer. Même la cuisine – son odeur gaillarde, ses rondeurs réconfortantes – revêt un air austère. Aucun recours.
Il faudra écumer l'ombre jusqu'à l'aube, les yeux brûlés d'insomnie. Des images défilent, des mots d'elle, des humeurs, des gammes enfouies sous le couvercle luisant dans la pénombre. Pas question de toucher aux photographies engourdies dans l'album : on suffoquerait sous l'afflux de mémoire.
 
 
5
 
Ménager ses forces, c'est sagesse. Atteindra-t-on la lisière du deuil à force de sourde patience, de ruses puériles ? Les heures s'égouttent avec la pluie. Pianotement sur la verrière. Parfois on enfonce le visage dans le coussin qui garde son parfum. Un peu d'elle encore. Tu es poussière.
 
 
6
 
Le premier matin sans elle. Le soleil émerge mais on demeure pris dans les rets du refus. Qui pourrait communiquer l'envie d'être là où elle n'est plus ? Un enfant, un grand chante sous la douche ; les mains machinales préparent un café sans le savoir ; l'arôme serré circule et fait lever les morts.
Elle ne bronche pas. Tant de blanc l'environne, a-t-elle encore pâli ? On range ce que personne n'a dérangé, on raccourcit une fleur alanguie, on renouvelle la bougie. Pour peu on redresserait l'oreiller. Tu es belle.
 
 
7
 
Les amis sont trop bavards. Rares sont ceux qui se taisent et offrent leur présence nue. Les chuchotements montent et peuplent l'air, rompent le recueillement. Si on osait, on crierait. Partez, partez tous. Laissez-nous manger notre peine, seuls.
Et puis, sous les mots malhabiles, on perçoit la vibration émue ; on distingue les visages défaits, on soupçonne leur mal ; on dit Entrez, on laisse s'amplifier la rumeur. On opine doucement, on leur permet de dévider leurs souvenirs encombrants qui se mettent à proliférer et s'accumulent jusqu'au plafond.
Dès leur sortie, il faut recréer le vide, tenter de respirer.
 
8
 
Quel âge avait-elle ? La mort n'a que faire de l'état civil. C'est le sourire de la communiante sous le tulle qui affleure maintenant sur les traits figés. C'est la neuve mère, tenant son petit, et la femme d'amour – braise, plainte heureuse –, la grand-mère bouleversée. Sous le masque posé, fermentent tous les visages qui furent siens. A rester longtemps près d'elle, on les surprend. Bilan d'une vie abrégée.
 
9
 
Tant à faire : écrire les adresses sur les enveloppes ourlées d'un liséré gris, répondre aux appels, introduire les visites. Organiser les funérailles qu'elle avait elle-même préméditées. Haut vol sous les voûtes, voix des anges musiciens, la Parole et son levain.
Mais il ne faudrait pas l'abandonner elle, la pâle veilleuse, bientôt soustraite à notre ferveur. Nous ne pourrons plus poser nos yeux sur la ligne de ta bouche, la tempe où s'appuyaient nos baisers ni te caresser d'une paume légère. N'est-il pas temps d'arrêter notre course folle, notre fuite, de faire halte près de toi ? Est-ce que tu nous vois, dis ?
 
 
10
 
Des moments avec toi traînent dans la mémoire charnelle. Certains tout proches : la connivence autour d'un plat de cerises, d'une sortie de cinéma, d'une sonate de Schubert ou d'un poème ; le renoncement et son humaine détresse, la gravité du dernier don. D'autres lointains déjà : ces groseilles des confitures pressées ensemble tandis qu'au dehors nos enfants grimpaient aux arbres, ces marches vives le long du fleuve, ces baignades dans la Manche, toujours un peu frissonnante.
Nous recensons nos trésors intimes ; le temps ne les pillera pas. Même enfouis, ils fertiliseront nos jours.
 
 
11
 
Au fer rouge, des mots d'elle. Ce qu'elle ne supportait pas : la bêtise, la mesquinerie, les fautes d'orthographe, la morgue, le laisser-aller. Ses phrases familières. Ses incompatibilités, ses intransigeances. Et ses élans. La langue des jardins dont elle connaissait toutes les nuances, la passion d'apprendre, inextinguible.
L'âpre lucidité du verdict. Tu disais : avant, j'avais peur, je souhaitais une mort inopinée ; maintenant, je suis contente d'avoir le temps de tout préparer et de me préparer.
Le souci de l'autre en dépit des misères du corps lamentable : es-tu bien assise ? Qu'as-tu fait aujourd'hui ? Raconte ! Qui désormais me regardera comme toi, mon amie ?
 
 
12
 
Que deviendront cette chambre, cette salle de séjour, ce territoire dont tu étais la souveraine ? Revient-on sur les lieux hantés ? Quelqu'un taillera la haie, désherbera, plantera d'autres fleurs. Tentures rafraîchies et tapis secoués, le coin du feu offrira le réconfort que tu mendiais les soirs de vent noir.
Le Requiem de Fauré résonne de pièce en pièce. Les gerbes envoyées à ta gloire resplendissent. Tu es encore dans ta maison.
 
 
 
 
 
 
 
13
 
Nous allons sans savoir, obscurcis et chancelants. Ta main ne soutient plus la nôtre et ta voix est si basse que nous ne l'entendons plus. Nous interrogeons les murs et les nuages. A qui adresser les reproches, les insultes qui nous échappent : pourquoi elle ? Pourquoi si tôt ? Et nous ? Et moi ?
Nous nous cognons aux questions sans interlocuteur. Nous marchons cependant, comme elle avançait. On a parlé d'une lueur, d'une clarté, le troisième jour. L'espérance est chevillée à la douleur.
 
 
14
 
Ce matin, la neige et un rouge-gorge? La mort écrouée sous tant de clarté.
 
 
 
COLETTE NYS-MAZURE
 
Colette Nys-Mazure se présente :
 
 
Longtemps professeur de lettres, j'anime des chantiers de lecture et d'écriture.
Poète - Singulières et plurielles (Desclée de Brouwer), La criée d'aube (L'arbre à paroles), Le for intérieur Prix Max-Pol Fouchet et Seuils de Loire (Le Dé bleu), Trois suites sans gravité (Rougerie), Feux dans la nuit (Labor) -, nouvelliste - Contes d'espérance(Desclée de Brouwer), Sans y toucher (Labor) Tu n’es pas seul (Albin Michel) -, j’ai publié aussi des essais : Célébration du quotidien, Secrète présence et La Liberté de l’amour, L’âge de vivre (Desclée de Brouwer), Célébration de la mère et La chair du poème (Albin Michel), L’Enfant neuf(Bayard)Célébration de la lecture(Luc Pire), du théâtre Dix minutes pour écrire (Lansman), des livres pour la jeunesse Enfance portative (Esperluète).
J’aime travailler en correspondances avec des peintres (Roger Dudant, Alain Winance, Bern Wéry. Christian Rolet.), sculpteurs (Gigi Warny), musiciens (CD Cordon Nord-Sud), graveurs (Ingrid Dubois, Manuela Pamelin)
Je collabore à différents journaux et revues ; je partage mon enthousiasme pour la littérature de Belgique avec des lecteurs et auditeurs des Etats-Unis, d’Italie, de Suède et d'ailleurs.
 
 
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