Le Capital des Mots.

Le Capital des Mots.

Revue littéraire animée par Eric Dubois. Dépôt légal BNF. ISSN 2268-3321. © Le Capital des Mots. 2007-2020. Illustration : Gilles Bizien. Tous droits réservés.


LE CAPITAL DES MOTS n°3- Janvier 2008- Jacques Ancet- Philippe Nollet

Publié par LE CAPITAL DES MOTS ( revue de poésie) sur 26 Décembre 2007, 00:00am

Catégories : #poèmes

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TOUS LES JOURS
 
 
Tous les jours, disait-il, noircir du papier –– et à quoi bon ? Le jour s’approche sur les toits. Le bruit de l’eau et des voitures. je ne cherche pas à dire mais simplement à être là. Pour que ce là me dise. Grincements, pas au-dessus. Le temps sue par toutes ses images. Mouettes un instant, corbeau et puis le gris bleu d’un ciel levé qu’on pourrait reconnaître. Je marche comme je peux, à tâtons. Les choses avancent, reculent. Je suis au bord d’un canal, dans une ruelle. Le bruit des pas résonne. Oh ! Qu’il résonne encore longtemps et m’emmène ainsi dans l’espace qui s’ouvre.
 
–– Bonjour.
–– Bonjour.
 
 
 
 
Le printemps vient. Parmi les corps, les débris, les bribes, les discours, les larmes, les mots creux. On voudrait dire la beauté, on dit l’horreur. Mais l’horreur est un mot sans visage. Oserais-je encore parler de la perte de tout ? Le silence tombe au milieu des objets comme abandonnés, soudain, coussins, lunettes, journaux, tasse, cendrier –– au milieu d’un désastre invisible. « L’espoir », proclame un titre. Que faut-il comprendre ? Faut-il ouvrir les bras, dire oui quand même à la vie qui ne ressemble pas à son image ? Les fleurs du noisetier tremblent, la montagne s’envole. Avion, porte claquée. Les choses fuient si loin que de mes yeux à leur nom s’ouvre un espace infranchissable. Je me noie dans la confusion. Je n’ai plus ni mains ni bouche. Le jour s’abîme dans le jour.
 
 
 
 
Les yeux pourtant cherchent à traverser les noms. Pour entrer –– lumière, tronc, nuages et bleu –– dans le même jaillissement immobile. Où je me perdrais sans me perdre. Mais la fatigue est une pente et chaque chose roule à sa place. J’ai beau battre des paupières, respirer, essayer d’oublier, tout est là, tout se referme, mais à distance, comme si la ronde des objets se serrait autour de mon corps, l’étouffait doucement, sans violence. Je me lève, je secoue la tête. Rien ne bouge. J’avance dans un espace étroit où dehors et dedans sont interchangeables. Où suis-je ?
 
–– Ici
–– Mais s’il n’y a pas d’ailleurs ?
–– Ici quand même.
 
 
 
 
Ne pas lâcher, disait-il, ne pas lâcher. Son poing se fermait sur la lumière. J’y pense toujours, depuis. Quand les jours m’emportent et me défont. (Ici une parenthèse, une pause, un blanc : qu’ai-je fait ? Gestes pratiques, pensées utiles, phrases banales m’ont comme effacé avant que ma main ne revienne à cette page). Oui, ne pas lâcher. Je me tasse sur moi-même. L’éclat de la fenêtre me traverse, pâlit, me laisse à la grisaille d’un ciel plombé sur une houle de collines. Je regarde mes ongles, je m’enfonce dans l’instant –– silence, pied qui frotte le sol, rumeur vague –– dans une absence que je ne reconnais pas. Je vacille. Je reste au milieu des débris du jour. J’essaye de les reconnaître.
 
Chronique d’un égarement  (inédit)
 
 
 
JACQUES ANCET       
 
Jacques Ancet est né à Lyon en 1942. Il vit et travaille près d’Annecy. Outre un cycle de poèmes romanesques — L'Incessant (Flammarion, 1979), La Mémoire des visages (Flammarion, 1983), Le Silence des chiens (Ubacs, 1990) et La Tendresse (Mont Analogue, 1997) ––, un roman –– Le Dénouement (Opales, 2001) –– et deux proses –– Image et récit de l’arbre et des saisons (André Dimanche, 2002) et La ligne de crête (Tertium éditions, 2007) ––, il a publié une quinzaine de livres de poèmes dont, récemment, La dernière phrase, (Lettres Vives 2004), Un morceau de lumière, (Voix d’Encre, 2005), (Diptyque avec une ombre, Arfuyen, 2005), Sur le fil, (Tarabuste, 2006) et L’heure de cendre, (Opales, 2006). Essayiste –– Luis Cernuda (Seghers, 1972), Entrada en materia (sur José Angel Valente) (Cátedra, Madrid, 1985), Un Homme assis et qui regarde (Jean-Pierre Huguet, Éditeur, 1997), Bernard Noël ou l’éclaircie (Opales, 2002), Chutes (Alidades, 2005) –– il est aussi le traducteur de quelques unes parmi les plus grandes voix des lettres hispaniques comme Jean de la Croix, Ramón Gómez de la Serna, Vicente Aleixandre, Luis Cernuda, Xavier Villaurrutia, María Zambrano, José Ángel Valente, Antonio Gamoneda, Juan Gelman etc. Comme poète, il a reçu les Prix Charles Vildrac 2006 de la Société des Gens de Lettres et Heredia 2006 de l’Académie française et comme traducteur les Prix Nelly Sachs 1992 et Rhône-Alpes du Livre 1994 et la Bourse de traduction du Prix Européen Nathan Katz 2006.
 
 
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Capter du sens
 
 
 
 
 
                                                 Tout ce qui nous arrive se retrouve tôt ou tard dans des livres. Voilà, je voulais partir de cette phrase, mais presque par défaut, comme brutalement surpris par son sens, sa signification restée sous cape, pas tant cachée qu’effacée par un écran opaque. A la télévision, des jeunes femmes aux cambrures de reins étudiées et aux seins siliconés interchangeables, me promettent le bonheur en échange de quelques petits accommodements, menus travaux d’intime rumination, avec la morale, la bienséance, appelez ça comme vous voudrez. Je mets ceci en balance avec tout ce que j’ai cherché sans répit depuis l’âge de seize ans, et ça ne pèse pas lourd. C’est le moins qu’on puisse dire.
 
                                                 Donc tout finirait toujours par quelque chose d’écrit. La pierre au fond du lac, les chandails mités des anciens, les oublis desséchés entre les pages des dictionnaires aux fleurs de rhétorique sans âme, et même le délai incertain entre ton rêve et la réalisation de ce rêve. Parler, c’est ouvrir la fenêtre sur un jardin. Mais écrire, peut-être serait-ce bien restituer enfin en soi – passés par le canal de la page – la pluie et le soleil, tous les éléments disparates et tout à la fois obéissant au même ordre parfait, qui ont forgé le sol de ce jardin, les couleurs intenses qui le portent à son comble, la bruine en son aurore marine par moments, les meilleures intentions du monde en ce patchwork de structures abstraites, et pourtant homogènes. C’est aussi ça l’écriture : des tessons de vie plantés dans le sable des jours. J’irais pour ma part les chercher à mains nues, bien sûr que j’irais les chercher…                  
 
                                                 On m’a offert un Bouddha en bois, aujourd’hui. Il me regarde un rien matois, posé sur la table basse comme si de rien n’était, l’air de se demander qui est cet étrange bonhomme griffonnant ses divagations, appliqué sur sa page blanche mais sans être totalement dupe, avec juste cet étrange désenchantement qui convient aux états mi-figue mi-raisin. Et le Bouddha se contente de sourire. Sa manière de garder le silence en dit long sur le mien. Mais la mine du Reynolds à pointe fine, toute grasse et luisante, trace sa route sur le papier, l’encre bien noire brille puis sèche à mesure et ouvre des voies, puis d’autres voies, disons-le carrément, insoupçonnables, et qui toutes glissent vers toi : je te vois tour à tour, dans ce noir qui prend forme sur les carreaux des pages en inlassables pattes de mouche, nue dans le peu de lumière de ta chambre, tes mains aveugles me cherchant, ou t’alanguissant sur mon torse, et mieux encore : dans ce moment crucial où le désir ferait peur, toute à son exaucement, mon plaisir griffé dans tes beaux ongles joints, penchée sur moi comme si j’étais une fille : mais non dans l’inversion des rôles ou l’égarement. Par souci scrupuleux d’épouser la nature de l’autre.            
 
                                                 Je roule toujours la même vieille pierre. Enorme, la pierre, sans aucune prise par ailleurs, et monumentale par quel bout qu’on la prenne. Alors j’actionne mes tricots syntaxiques et je dénoue la Grande Cavalerie de ma grammaire d’instinct, je tire sur mon fil et des choses remontent en surface, des choses parfois un peu douteuses, mais qui ne demandent qu’à se bonifier. Je dis que je tire sur mon fil, parfois c’est pas de la dentelle : j’y vais au bulldozer et les pelleteuses s’y mettent aussi, les marteaux-pilons, toutes les machineries mahousses dressant sa potence au bon goût. Peu importe. Je préfère de loin le bric-à-brac que je vois de mes propres yeux à la joliesse abstraite qu’on me vante par ailleurs. Ce n’est pas une posture ni même quelques traces d’héroïsme : je pleurerais pour dire les émotions qui me parcourent. C’est juste ça.  
 
                                                 Finalement, je n’ai aucune imagination. J’observe ce qui se passe, en moi et au-dehors, que je rends ensuite comme je peux – et la question sous-tendue par cette seule éventualité, dont il pourrait sembler que toute ma bonne volonté puisse concourir à mettre en évidence ce qu’elle a de plus limpide et de plus nécessaire, pour moi, cette question-là : « comment restituer le réel par les mots », avec tout ce qu’elle suscite, nous force à changer si inopinément de disposition d’esprit qu’un instant la conscience en est ébranlée, sous ce pilonnage soudain la pensée chavire et ça creuse, ça fore en soi jusque dans la moelle épinière. Cette succession de chocs émotionnels – c’est presque ça – à la longue est usante et rend certaines choses, qu’on a écrit pourtant, en tout état de cause, proprement incompréhensibles. Je viens à l’instant d’en administrer la preuve, par l’exemple. Et la pierre n’aura pas bougé d’un pouce.      
 
PHILIPPE NOLLET
Philippe Nollet : "Né le 13 novembre 1963, enfance pourrie, adolescence ravalée comme une sorte de sanglot étouffé, il y en a que ça intéresse de se répandre… Moi non. J’ai parfois tenté d’expliquer, on a pris ça pour de la complaisance – et c’en était peut-être, peu importe : j’arrête. On va zapper aussi les années en usine et l’engagement syndical acharné, les grandes bringues des années fastes, toute cette vie en montagnes russes pour s’étourdir, pour oublier quoi en fait ? Rien de plus simple et rien de plus incompréhensible, en un sens, que quelques mots lâchés vite fait.   
Sautons également les vagues oscillations de «carrière», les vieilles malédictions qui remontent en surface dès que ça tangue un peu… Je mesure 1 mètre 77 et je pèse – quand tout va bien – 73 kilos : ça c’est de la biographie objective, du vécu, de la chair directement sur l’os ! Fils unique, ex-petit con peut-être devenu, qui sait, sale con, fou d’écriture au point d’en oublier les principes les plus élémentaires, je suis généralement quelqu’un qui ignore la bienséance et qui emmerde la raison pure. Ce qui ne m’empêche pas, finalement, d’être un gentil garçon. Peut-être même au contraire que, dans mon cas, ça aide."
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andrée wizem 27/12/2007 20:39

c'est toujours interessant de voir
comment d'autres s'y prennent
pour creuser leur trou...

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