Le Capital des Mots.

Le Capital des Mots.

Revue littéraire animée par Eric Dubois. Dépôt légal BNF. ISSN 2268-3321. © Le Capital des Mots. 2007-2020. Illustration : Gilles Bizien. Tous droits réservés.


LE CAPITAL DES MOTS - NADEJDA

Publié par Le Capital des Mots sur 4 Juillet 2020, 20:30pm

Catégories : #texte, #prose poétique, #poèmes

Luminescence

 


 

Il serait une fois, dans un pays magique, une auréole éperdue qui aurait quitté son lieu surnaturel, en quête d’une nouvelle terre. L’atmosphère enluminée d’une aurore boréale étincellerait, un jour d’hiver, dans une contrée perdue du bout du monde. Depuis quelques jours, peu après avoir compris que notre histoire était sur le point de finir, l’image me poursuit, intarissable. Coulant de la source de cet amour, elle aurait attendu ce moment déroutant pour surgir, tout d’un coup, et m’envahir, tout du long, des pieds à la tête.

Debout, vaquant comme d’habitude à mes affaires, dans le costume noir et blanc qui sied à la grisaille quotidienne, je sens, en soubassement vivant de mon corps, sa présence : la présence chaleureuse de tous ces petits mots du jour qui s’égayent, comme le gazouillement des enfants et le chant bienveillant des oiseaux matinaux. Je ressens comme un rayonnement qui s’épand sur ma vie, en s’épanchant de la terre ocre à mes pieds, pour leur donner une sorte de bain de soleil terrestre. Cette masse éthérée ressemblerait à une rosée, matinale ou vespérale, s’évaporant le jour durant en une sorte de brume radieuse, dont la teinte, étincelant comme l’orpiment de Perse, serait plus proche du jaune royal de L’Or de l’azur de Miró, que de la luminescence jaune orangé d’Aldébaran, l’astre trompeur évoquée par Nerval. Il fait bon vivre, les pieds plongés dans ce bain de vapeur dorée née de la Terre, qui répand sa chaleur dans tout le corps et inonde le cœur de sa lueur en autant d’ondes de bonheur. Il fait bon vivre en sa présence. Il fait bon vivre auprès d’elle. Mais, bientôt…

À ce moment, l’image devient proprement insaisissable. Au cœur de l’orage amoureux, comme foudroyée, l’auréole d’or se cristallise en joyau lumineux. Lorsque la tempête intersidérale se sera calmée, l’alchimie de l’amour transmutera la fluorite jaune en cornaline orangée. Mais le temps de l’apaisement n’est pas encore venu : il faut souffrir les tourments du désenchantement, supporter le désespoir, survivre au désastre. À l’instant, dramatique, du tournant sidérant, la métaphore se perd dans l’abîme insondable de l’effondrement universel des astres : déflagration de l’aurore, happée par un trou noir, au crépuscule de ma vie…

 

***

 

Envolée

 

 

Pièce en trois actes prophétisant l’envolée mémorable d’un oiseau de paradis aux couleurs éclatantes, à l’origine de l’apparition majestueuse d’une princesse légendaire

 

En mémoire de L. von Salomé

I

Scène inédite sur le parvis ébahi

Le sang ne coule pas entre eux

Le temps ne s’écoule plus

À l’instant suspendu

Personne d’autre qu’eux deux

Sous le charme enchanté de la confusion

La note, magique, et la remarque, elliptique,

Cette exquise extase d’un plaisir improbable

Cette alchimie mystérieuse des désirs impénétrables

Rencontre éphémère à l’orée d’un crépuscule

Rougissant à la lueur d’un soleil noctambule

Merveille du teint vermeil

Fusion des regards sans effusion

Déclaration traversant les générations

Disparition miraculée de toute condition

Balbutiement des voix impressionnées

Sensibilité des corps intimidés

Attirance insensible des gestes

Attraction irrépressible des paroles

Attachement fascinant des esprits évanescents

En quête éperdue du fil ténu d’un corps

Qui les tient et les retient encore ?

 

Beauté de l’écriture bleutée

Accordée par les dieux touchés,

Tonalité sacrée de son cri raffiné,

Envolée miraculée du Faisan doré,

Échappée troublée d’une trouble identité

Entre en scène

Juliette sans Roméo, plus jeune encore,

À la silhouette effilée par l’innocence de l’ignorance

Et, esquissant d’un seul mouvement toute l’élégance,

Lou Salomé, avec le temps plus sensuelle encore,

Incarnation de la passion en gestation…

 

II

Scène d’intérieur dans un palais imaginé

Pour une romance tragique de Shakespeare inspiré

Dans la crypte sinistre du prétendu Palace of Pleasure,

Roméo est déjà mort, Juliette éperdue s’éveille au remords,

Une main délicate fait gracieusement vibrer la harpe

De son corps gracile tendu par l’écho de l’autre,

Le cœur fendu par la résonnance de l’Amor :

Amour interdit que vient briser la mort,

Chanson de gestes désespérés,

Pour ressusciter Orphée…

Effondrement sans parole enrobée,

Surgi du tréfonds de la boîte de Pandore,

Espoir renaissant des cendres du Phoenix,

Envol du paradis d’un flamand rouge pourpre,

emportant le Conte sur la voie du Paradis

Toutes mythologies confondues pour revenir,

Histoires travestissant la fermeture à venir,

Mélancolie sanglotant la déchirure passée,

Nostalgie déroutante des chemins de traverse

Refrain lancinant venu d’un autre temps,

Regret d’aimer encore l’étoile d’un autre âge…

Désolation confondante du présent,

Perturbation des tourbillons fatidiques

Au fin fond des sillons du typhon cosmique.

 

 

III

Scène incessante dans un moulin imaginé,

Parmi d’autres belles et quelques damoiseaux,

La belle demoiselle se salit les chastes oreilles à écouter

Les paroles excitées du maître d’école, passionné mais éreinté :

Leçons de choses qui tournent en rond

Au sein même de la matrice de tout être,

Cours sur les choses de la vie qui tournent court…

Moulin à paroles affolé par tous ces yeux rivés

Sur son corps tremblant

Dès le premier instant :

Le danger éprouvé de s’attacher,

La menace assénée de s’en aller…

Désir de s’enfuir pour se soustraire à ses yeux

 

Il y a les yeux mirobolants, comme avides d’abîme,

Océan dévorant qui s’ouvre à la mémoire des Mayas :

Avoir maille à partir avec elle,

Désir de s’enfuir avec la femme-abeille

Butiner les fleurs et faire son miel du passé ;

Il y a le regard sensible d’un ange qui passe,

Pénétrant insensiblement le sens des silences,

Douceur d’une impénétrable pudeur :

Désir revigorant de s’attendrir

Au creux de sa présence réconfortante,

Au cœur du présent de son existence ;

Il y a la vision gorgée d’indicibles impressions

S’écoulant dans le torrent des gouttes d’éternité,

Intensité déconcertante d’une exorbitante attention

De tous les instants au cours indéfinissable de la vie :

Concert unique en son genre des voix à venir,

Désir, à n’en plus finir, de n’en pas finir,

Angoisse de l’échéance ultime…

Comment renoncer à son regard ?

 

Fatalité de l’éternel retour du même qui m’enchaîne sans m’aimer,

Espoir de quitter le cercle glacé du désespoir

À la grâce des adieux mémorables

Communion émue de la belle apeurée et de l’enfant perdu,

Musique silencieuse du moulin à vent qui joue la partition parcourue…

 

***

Désir des astres

 

 

 

Légende calfeutrée dans un écrin secret du temps

en trois mouvements éclatés

 

en souvenir du bleu argenté des yeux dorés d’Aurélia

 

 

I

Ciel couvert, cœur ouvert

Au teint vermeil d’une merveille

 

Éclair de jouissance de l’être

jaillissant du tréfonds de la nuit,

impassible et silencieuse,

est-elle insouciante ou intimidée ?

à même le désaccord interstellaire,

l’accord des corps en la mineur.

 

Brumes amoureuses des selves obscures,

escapade en volutes voluptueuses d’anges

épousant les flancs escarpés du mont de Vénus,

enluminant son corps verdoyant d’une saveur blanche…

 

Les effluves parfumés de ton intimité diffusent leur essence raffinée au sein érectile de ma fébrile émotivité :

fiancée morganatique,

présent des dieux aux extases du temps,

magicienne endiablée qui m’a ravi l’esprit, au crépuscule, en dansant vierge au regard,

l’aube rougissante de ton visage est ravissante comme le teint de ton sourire endormi

ce matin, enlacée dans les bras animés d’une rivière

s’écoulant de ta gorge poétique

Poétesse inspirée par les vents qui nous importent, l’un et l’autre, à nous emporter l’un vers l’autre,

ta poésie est séduisante comme une étoile filante au regard éclatant dans les cruelles ténèbres de l’absence…

Beauté lettrée dont les baisers bleutés, à l’envol parfumé comme des parchemins d’un autre temps,

s’instillent dans mon corps extasié par la grâce indicible de leur subtile senteur :

perchée dans les profondeurs abyssales du désir,

ta prose envolée sidère mon existence de son charme envoûtant ;

j’aime la dérive sublime que tu proposes innocemment aux choses de la vie

courante comme un éclair émerveillé dans le ciel de mes rêves éveillés,

je t’aime en fête incessante de la vie immédiate !

 

Atmosphère illuminée d’une aurore boréale

étincelant dans une contrée perdue du bout du monde,

Terre ocre à ses pieds auréolés d’une lueur dorée

rayonnant dans le corps enchanté par l’onde

du bonheur, pour une fois, à l’heure

se cristallisant en fluorite jaune

un beau matin de printemps…

 

*

 

II

Ciel ouvert, cœur couvert

Aux larmes éperdues du temps révolu

 

À l’heure du malheur,

la brume exténuée des anges volages,

gardiens de la nuit des larmes,

alarmés par le pressentiment du jour,

effrayés par les contours de l’amour terrestre

s’envole à l’orée bleutée de l’envolée

miroitée, à la source d’une oraison céleste

 

Désastre de l’étoile égarée dans les nuées virevoltées

du destin qui s’échappe comme un oiseau désemparé,

lancinante amertume du corps transi d’émotion,

infinie nostalgie de la magie des lettres

et du joyau lumineux de l’heur d’être :

 

sans ton regard caressant mon corps,

je m’étiole comme une étoile fanée,

je m’exténue comme un souffle coupé,

sans ton corps vibrant sous mon regard…

 

Tourmenté par la mélancolie du crépuscule de la vie,

fuyant la terrible cacophonie des sentiments avortés,

l’ange déchu s’enfuit et erre dans le désert du désir,

en quête désespérée du tournant sidéral,

entamant un chant sidérant de cruauté

pour renaître de ses cendres,

à même l’atour de l’être…

 

*

 

III

Cœur ouvert au ciel découvert,

Amour sous couvert d’être ouvert

 

Caressant une lune arrondie comme un bouclier solaire,

l’espoir vespéral d’une conjonction des astres

conjure de la vie l’épineux désastre :

De la déchirure d’un sommeil inhibant

à même les secrets désertés du désert,

une estampe poétique au creux du temps,

s’insérant doucement dans les interstices du cruel moment,

inscrit ces notes d’éternité dans le marbre des feuilles de papier

 

Assumant l’angoisse présente à la lumière à venir de la défaite passée,

l’inspiration puisée dans l’histoire s’ouvre à une régénération :

en quête d’une reprise animée du souffle de vie,

le corps du désir change de visage

au cours d’une nuit de pleine lune

 

La terre amoureuse en manque de sève fertile aime sentir le ciel bas

s’épancher en jets d’eau divins qui pénètrent son corps assoiffé d’amour :

Gratitude de la grâcieuse Gaïa !

 

La nuit a cessé de dormir, enfin

le jour s’est subtilement levé sans mot dire,

le ciel a fait un geste courtois en envoyant un filet rougissant de nuages aux cheveux gris,

l’océan scintillant à la manière d’un outremer fabuleux s’offre au rêve éveillé

du sourire effleuré d’une matinée resplendissante comme une incantation :

vapeurs évanescentes de ta présence à ressentir depuis l’aube,

au sein des secrets encore scellés de l’intimité d’une chambrée,

raffinée beauté du jour et de la nuit, du crépuscule et de l’aube,

douceur infusée dans les entrefilets effilés de la chair,

amour en couleur de miel et saveur de soleil…

 

Il fait bleu ce matin

et la vie paraît belle aux éveillés du jour :

les fantômes décharnés de la nuit ont pris congé,

insomnies et angoisses obscures se sont volatilisées,

le réel acariâtre gît désormais dans les marais salants de l’oubli,

le temps défait à présent les nœuds du cœur comme les impasses et impatiences des rancœurs :

découvert à nos yeux émerveillés comme au premier jour du monde,

le bleuté feutré de l’azur, auréolé d’une dorure égayée

par des filets sanguinolents d’éclairs rouge orangé,

s’échappe de l’avalanche de nuages désarmés

face à la beauté stupéfiante du monde ;

profondeur confondante des abîmes marins,

rosée matinale d’une clairière éblouissante de vitalité,

arc-en-ciel parsemé de vagues vaporeuses de toutes les couleurs,

efflorescence de la végétation rutilant en myriades de rayons verts irradiés de désir,

fécondation ininterrompue de toute la chair de la nature acharnée à renaître encore et toujours…

 

Teintes célestes de l’étreinte terrestre des corps au diapason de la note sensible,

amour maritime aux couleurs de ciel ouvert, fleur de soleil et rayon de la terre,

chant d’un ciel bleu cendré, à se l’imaginer scintillant de pierres d’azur

ornant de bagues et de boucles doigts et oreilles de ton corps charmé :

union embrasée d’embrassées volées à l’adversité,

enracinement abyssal du rhizome entre nous,

rose inoubliable dans tes yeux émerveillés,

gonflés de l’envie de boire l’eau-de-vie,

on sème au vent les graines de bonheur

comme des gouttes d’éternité

délicate et délicieuse…

 

La sueur azurée de l’horizon est enfin à la hauteur de notre amour voyageur :

j’aime ce ciel qui nous attend dans un coin perdu de l’univers ;

sifflant dans les entrebâillements du temps

comme la sirène des trains d’antan,

le vent souffle bruyamment ;

tes yeux rugissent de plaisir aviné,

ta tête s’est enroulée sur mon épaule apaisée,

la voile de mes poumons est gonflée par l’élan de ton désir,

tenant le cap et traçant des sillons dans l’océan de nos rêves,

j’aime m’élancer dans le vide intersidéral avec toi,

nous aimons courir à flanc de côteaux,

parcourir ensemble monts et vallées,

pour engendrer cet amour lové

dans un rêve ancestral…

Un horrible doute me sidère :

qui es-tu ? où es-tu ?

je parcours la vie,

je traverse en vain ta ville,

tu es partout sans être nulle part…

Ne serais-tu donc que l’ombre d’Aurélia ?

NADEJDA 

 

Il se présente : 

 

Ce poète de l’ombre se dénomme Nadejda (Надежда), du nom russe de l’espérance qui gît au fond de la boîte de Pandore. Ses poésies livrent en pâture une intimité transfigurée, ses rêves les plus fous, sa vision sublimée de la beauté, dans un recueil en gestation. Nostalgia est son nom : c’est le nom caché de la vacance de l’être les jours ouvrables de la semaine, le nom caché de l’ajournement extraordinaire de la vie ordinaire les jours de fête, l’ouverture à l’existence du merveilleux dans le monde. Il s’agirait d’y raconter une histoire au plus haut point imaginaire, une histoire déplacée, l’histoire d’un temps partagé en privé, hors des feux de la rampe qui brûlent les envies, l’histoire d’une rencontre impossible, vécue comme un rêve éveillé...

 

Luminescence. Nadejda. - DR

Luminescence. Nadejda. - DR

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

J. 22/08/2020 16:10

J'ai été très touchée par ce "triolet", dans lequel le désespoir se voit dépassé par la "luminescence" de la parole poétique, par une "envolée" qui est aussi celle du lyrisme et par un "désir des astres" qui porte le poète à embrasser, au-delà de son expérience intime, intégrée à une dimension cosmique, la chair sensible de la nature.

Archives

Nous sommes sociaux !

Articles récents