Le Capital des Mots.

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Revue littéraire animée par Eric Dubois. Dépôt légal BNF. ISSN 2268-3321. © Le Capital des Mots. 2007-2020. Illustration : Gilles Bizien. Tous droits réservés.


LE CAPITAL DES MOTS - MARIE-CLAUDE SAN JUAN

Publié par Le Capital des Mots sur 9 Juin 2020, 08:52am

Catégories : #articles - articles critiques

EXTRAITS de ma NOTE de blog (Trames nomades) sur la création du livre

OMBRES GÉOMÉTRIQUES FRÔLÉES PAR LE VENT

(photographies et textes, coll. Regards écrits, éds. Unicité, 2020)

 

 

La genèse de ce livre est une longue histoire. 

Comme celle des textes que j’ai écrits précisément pour ce livre-là (et qui comptent autant pour moi que les photographies, sources de tout, elles, cependant).

 

Une série de hasards, de synchronicités, dans la succession de mes saisons mentales. 

(…)

Évidemment, avant, il y a les images, une patiente pratique du regard qui fixe des instants, pour leur magie de conscience. Car la photographie c’est surtout cette aventure intérieure d’alchimie entre le visible et l’invisible, soi dans le trouble voulu de relier les deux. Intense pratique, aussi, avant, d’enseignement du regard (lecture de l’image, créations visuelles, exercice mental des titres-légendes où rien n’illustre rien, poésie graphique). Mes deux mains (créer, enseigner - ce qui, d’ailleurs, est créer encore). "On enseigne l’envie de regarder… puis l’envie d’écrire sur ce qu’on regarde. C’est bien tout ce qu’on peut." (Gilbert Lascault, Les chambres hantées de Gilbert Lascault - collectif, chez Tarabuste). Les livres poursuivent cet enseignement (à soi-même autant qu’aux autres).

(…)

 

Découverte d’un livre de Roland Chopard sur l’écriture et la perte, Sous la

cendre… (Quand un manuscrit part en fumée et qu’on le recrée en recherchant

des bribes de ce qu’il en reste dans sa mémoire.) J’associe, y repensant, cette

perte au traumatisme, autre, de Vassili Grossman, à qui le KGB arrache en 1960

le manuscrit de son grand roman achevé, Vie et Destin, dont le brouillon ne sera

retrouvé que longtemps après, pour une publication posthume. Mais au-delà de

cette écriture de la perte par le feu c’est une méditation sur la création qui m’a

touchée autrement. Cette réflexion sur ce qui doit être gardé des traces des pages

écrites. Le feu est destructeur mais il fait ce que nous devrions faire toujours, ne

laisser s’inscrire que les traces essentielles. Je pense à un titre de Roberto San

Geroteo que je vais détourner un peu, ici, El fuego hace el trabajo (Le feu fait le

travail). Je me suis sentie concernée pour être à moi-même mon propre feu

questionnant, dans une éthique de la rareté qui rejoint ce silence du brûlé malgré

soi.

(…)

 

 

Et, parallèlement, son regard s'est porté, alors, sur une série de photographies, Feuillages d’ombres, album posé sur Facebook (mon discret mur d’exposition, et le seul qui convienne). Intuition divinatoire de celui qui regarda ainsi. Germe d’un partenariat créatif, ébauché par un dossier en revue (Babel heureuse). J’avais commencé, en répondant là à Roland Chopard, à poser des mots sur ce qu’est photographier pour moi. Première publication sur cela. Esquisse de ce qui peut être dit. Prolongée, petit à petit, naturellement, par l’idée du livre où les poèmes de Roland Chopard (qui est aussi plasticien) accompagneraient mes photographies. 

Plus tard, automne d’un salon littéraire en banlieue, autre hasard, rencontre de l’éditeur qui est exactement celui qui pouvait le mieux comprendre ma démarche pour ce livre, alors, François Mocaër, d’Unicité.

(…)

Venait aussi une litanie de noms, mes repères, mes regards frères, mes références, mes amours photographiques, mes penseurs de l’art, mes phares. Ce sera plus tard la double page de citations. Exergues. Pour un Manifeste du regard qui crée. Plus des références notées dans le texte sur l’expérience photographique. 

J'avais le désir de rendre hommage à un penseur que j’admire passionnément, Gilbert Lascault. Son livre Écrits timides sur le visible est un sommet qui n’a cessé de me nourrir (je l’avais découvert par hasard - décidément - sur un étal de libraire, rue St-André des Arts). Pendant des années j’ai lu ses chroniques dans La Quinzaine littéraire, cherché tout ce qu’il publiait (découvrant aussi le poète autant que le maître en théorie de l’esthétique - plutôt en poétique de l'esthétique, et encore dans Faire et défaire, 1989). Je l’ai suivi sur En attendant Nadeau, évidemment. 

Quelle joie que pouvoir admirer ainsi… 

Lui rendre hommage, mais comment ? C’est venu après, relisant ses poèmes aphoristiques, Sans s'abolir pourtant, (L'Échoppe, 1993). Relus en juillet je crois (je me vois au soleil, avec mon éternel post-it, notant une phrase). Une évidence. Qu’il soit dans mon titre. Et que je le commente. Je lui ai donc emprunté un fragment que j’ai intégré au nom de la série ("Presque rien qui se laisse frôler par le vent"). Ses textes, dix-sept fragments, sont écrits en marge des photographies de Jill Culiner, treize traces travaillant sur le flou, comme des dessins au crayon. Dans le même esprit, plusieurs livrets des éditions Vincent Rougier l’associent à des peintres, pour ce que l’éditeur nomme "poésie du regard".

Juillet, encore. Enfin le texte sur la création s’impose, La photographie, expérience initiatique... Un état particulier tout un mois. Parfois écrire est un mystère en transe. Mon été, ma saison. Mais je m’enferme à l’ombre pour que rien ne me dérange qui serait trop beau, et ainsi laisser ce phénomène de pensée s’établir. Je me déchiffre, je laisse venir. Je note, j’efface, je rature. Mais c’est comme un fleuve de mots qui savent mieux que moi ce que je suis quand je regarde. (…) Je ne saisis pas complètement qui en moi sait ce qui s’écrit mais ça s’écrit. Quelques pages denses. Sept dans le livre. Et à la fin le sentiment d’avoir réussi à dire exactement ce que c’est pour moi que photographier, que regarder. Achèvement de quelque chose, l’essentiel est inscrit. Je peux alors clore en posant deux exergues en tête de ce texte. Henry Bauchau et Philippe Claudel. Mais dans ce texte je ne parle pas que de photographie. La géométrie est un sujet qui compte… Beaucoup. 

(…)

Texte sur la démarche, exergues-manifeste, commentaire-hommage. Cependant il y a autre chose que j’ai voulu écrire. Les titres des photographies.

En général je ne donne de titres qu’aux séries (albums en ligne). Mais pour un livre il en faut, je trouve, pour les photographies. Que ce ne soit pas un commentaire (surtout pas), pas une explication (au contraire).

Non. 

J’ai conçu les titres comme une marge qui questionne, qui se situe dans le temps "entre". Entre le souvenir du moment photographique (c’est le corps qui se souvient de ce qu’il a capté) et le temps d’un effacement de ce qui était regardé. Entre deux parcelles de réel éphémère (plus jamais la même lumière). Entre une présence matérielle perceptible et une présence-absence "idéale" qui échappe aux sens. 

Je pourrais dire, comme Roland Barthes, "J’adore légender des images". Et, comme lui, "Ce que j’aime au fond, c’est le rapport de l’image et de l’écriture, qui est un rapport très difficile, mais par là même qui donne de véritables joies créatrices." (entretien, 1980). Titres ou légendes, c’est une démarche similaire. Pour les miens j’ai écrit comme si j’étais étrangère aux photographies, très loin de toute analyse ou lecture descriptive. Avec les mots d’une rémanence non visuelle.

Le titre est un peu comme serait celui d’une autre photographie, mentale, un double inventé qui fait miroir exact de l’image sur la page, cependant. 

De plus, j’ai pensé chaque titre comme un minuscule fragment poétique. Poème-ligne. (Alors que j’ai ailleurs des poèmes amples, où s’exerce le souffle, j’ai aussi cette autre écriture, plus fragmentaire. Et là c’est l’extrême limite du fragment…). À la manière des lignes notées par Georges Schehadé, dans son Anthologie du vers unique.

Enfin j’ai conçu la table de ces titres comme la trame d’une page-poème. Une sculpture graphique et cérébrale. Certains le verront peut-être… 

(…)

Les textes de Roland Chopard accompagnent donc mes photographies. C’est un livre dans le livre, avec son titre intérieur. Dans ses textes, en deux parties, poème (tercet) et prose méditative, sur une page, il dit "nous", comme s’il avait pris aussi les photographies. Il ne le savait pas, je crois, mais François Cheng le fait parfois aussi en accompagnant les photographies de Patrick Le Bescont dans Échos du silence (dont j'ai fait une recension). Le "nous" est la signature d’une adhésion visuelle intuitive. De celui qui entre dans la particulière mécanique intérieure du regard. Et partage les questionnements et les doutes (esthétiques, philosophiques) qui sont présents dès qu’on regarde et fixe ce regard sur du papier. Sans qu’on ait besoin d’en parler, car c’est de l’ordre de l’évidence. C’est normal, il est plasticien, quelqu’un qui regarde et crée avec le regard. Et comme moi il associe deux univers créatifs (l’écriture et le visuel). Mes photographies n’illustrent rien, et ses poèmes n'expliquent rien. Ils se posent, en double regard, marge questionnante. "C’est un regard de côté, un regard à côté" (Gilbert Lascault, Écrits timides sur le visible).

Et c’est ce qu’il faut que ce soit.

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Commentaire du titre

(la fin seule est en quatrième de couverture, à partir de ‘Ainsi est dit’) :

Presque rien qui se laisse frôler par le vent.

Gilbert Lascault

Sans s‘abolir pourtant

 

« Ombres géométriques » est le titre originel de la série photographique. L’expression « frôlées par le vent » est empruntée à un poème-fragment de Gilbert Lascault (fragment ci-dessus, et citation complète page des exergues), en hommage à son écriture et à sa pensée esthétique, telle qu’exposée dans Écrits timides sur le visible, dans ses chroniques de La Quinzaine littéraire puis celles d’En attendant Nadeau, et dans ses divers ouvrages... En hommage, cet emprunt, et parce que c’est exactement cela que je ressens, que je vis et veux. Ainsi est dit le mystère de l’ombre, ce tableau d’immédiateté, cette éphémère sculpture de surface. Traduction du fugace passage d’un sens capté dans l’instant, fugace et léger comme le vent. Mais aussi correspondance précise avec le geste mental de la création, où se forge dans la conscience un espace vide de concepts, une présence de regard intense qui voit mais ne pense pas. Seul le corps énergétique sait. Concentration extrême et retrait mental : la meilleure métaphore de cet état intérieur serait le vent qui frôle. La photographie est une métaphysique sans mots. Photographier ainsi est une expérience aporétique : totalement là, et pas du tout. Saisie ontologique du réel, du Tout, mais à travers le « presque rien ». Marie-Claude San Juan

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TABLES, extraits

TABLE des poèmes. Six premiers titres des vingt tercets de Roland Chopard (le premier vers) : 

      . quand les tourments  / . l’ombrage des pensées / . ce déclic suffit / . c’est l’œil qui révèle / . sinuosités taches ou lignes / . des projections s’inscrivent

TABLE des photographies. Six de mes titres, les premiers, pour six des vingt photographies :

       . Abîmes calligraphes, ascension inverse /. Fleurs d'encre, langage du vent /. La trace est un secret /. Porte ou chemin, l'œil sait /. L'infini perpétuellement effacé, bribes /. Archéologie du silence, seule fiction 

TABLE de l’ensemble… Commentaire du titre, Ombres géométriques frôlées par le vent (p.7) / Exergues, ou manifeste du regard qui crée (p.9) / La photographie, expérience initiatique (p.11) / (Indi)visibles ombres géométriques, poèmes et photographies (p.21) / Table des poèmes de Roland Chopard (p.65) / Table des photographies et titres de Marie-Claude San Juan (p.67).

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LIEN, page des éditions Unicité

http://www.editions-unicite.fr/auteurs/SAN-JUAN-Marie-Claude-et-CHOPARD-Roland/ombres-geometriques-frolees-par-le-vent/index.php

 

LIEN, note-blog

http://tramesnomades.hautetfort.com/archive/2020/05/22/publication-ombres-geometriques-frolees-par-le-vent-photogra-6240391.html

Ombres géométriques frôlées par le vent. Marie-Claude San Juan et Roland Chopard. Editions Unicité, 2020. - DR

Ombres géométriques frôlées par le vent. Marie-Claude San Juan et Roland Chopard. Editions Unicité, 2020. - DR

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