Le Capital des Mots.

Le Capital des Mots.

Revue littéraire animée par Eric Dubois. Dépôt légal BNF. ISSN 2268-3321. © Le Capital des Mots. 2007-2020. Illustration : Gilles Bizien. Tous droits réservés.


LE CAPITAL DES MOTS - CATHY JURADO

Publié par Le Capital des Mots sur 28 Avril 2020, 17:21pm

Catégories : #poèmes

Petit cheval

 

J’ai d’abord visité un ventre nocturne

(il ne m’en souvient pas)

avant de venir

de changer tous les plans renverser tous les vases de cristal et crever tous les pavillons

des oreilles délicates

j’ai tous les gestes de l’éléphant et tous les coeurs de porcelaine

j’ai sans doute hérité la maladresse et la peur

et peut-être aussi

(de frères et de sœurs oubliés dans la nuit)

les nidations de papier

qui sait

 

Sur les cartes numériques des landes et des zones

je suis le point qui se déplace seul et anarchique

tournant dans le sens contraire

des impasses périphériques

et je regarde toujours les gens en contre-plongée

comme un chat dans la foule des villes

une petite fille perdue dans la topographie

du grand peuple des espèces adultes

 

Je cherche le poème boréal

je cherche le gargantexte

mon enfance est toujours en embuscade

les forêts d’orage qui tournent voltent

défont les nids les paperoles

les paraboles

 

Mais il y a toujours un petit cheval fou tissé de désir

bouche cousue quelque part dans l’obscur

là où naissent les lettres d’amour et les forêts nouvelles

parmi le souvenir de grands périls

 

***

 

Battre pavé

 

Nous arrachons les racines de nuit

et tout ce qui

en nous

recevant la fin du temps

 

peut douloir

 

Nous déchirons les tissus

électriques

les connectivités

des collectivités sans tête

 

aliénées

 

Nous mourons à la solitude

à la faim, à la soif

au désir cristallisé

des générations plastiques

 

pétromortifères

 

Nous brouillons le regard

des surveillances électroniques

et des veilleurs de mort interne

 

matraquant la voix

 

Nous sommes rapides

multiples cadencés

survoltés

poètes du bitume

 

enfin mortels

 

***

 

 

Memento

 

 

Toi

souviens toi

 

Je suis venue

comme autrefois

 

Souviens toi

j’avais cherché ton nom

parmi ceux qu’on te donne

 

amant poème ou forêt

 

Memento

 

j’avais trouvé en toi comme un air de galet

un galet de ricochet

peut-être par ce que

tu forçais la caresse

 

Souviens toi la surprise de mes doigts

à fleur d’épiderme

suavité qui dans la carnation

rendait ton nom inutile

 

poème amant dune-océan

 

Memento

 

ta présence gravitante

patience minérale

dans l’abandon du temps

 

Memento

 

tandis que je cherchais ton nom tu

étais déjà en train de partir tu

étais celle qui sombre

l’épouse d’un oubli

la mort déjà s’était glissée en toi et

n’en sortirait plus

quelque part parmi les petites aspérités de la surface

quelque part sous la couperose

quelque part entre le convexe et le concave

et sur tous tes reliefs de roche métamorphique

 

J’avais oublié de te nommer

la mort déjà s’était glissée en nous et

n’en sortirait plus

j’avais perdu ma langue et jusqu’au souvenir d’une langue

nommer ta variété était encore te nuire

 

pauvre rose arrachée au labour et au ciel

 

Memento

 

tu effleures le temps de ton corps et tu meurs

déjà

tu perds à la fois les racines de ta vérité

et les tiges célestes de ton coeur géologique

 

toi qui meurs mon amour mon poème

toutes les tubéreuses, toutes les mandragores te saluent

te salutant

 

Ceux qui vont mourir te connaissent

ma mangue ma langue

faire crisser la lame contre ta peau si fine

est un viol

 

poésie

sous la robe palpite ta pulpe

sous la jupe on te sait lisse et nue et pure

et de la nacre frissonnante de ta chair

suinte une eau lacrymale

 

tu meurs le suc s’exprime

Morituri te salutant

Morituri Morituri Morituri

 

J’avais oublié la mort

tu me rappelles qu’elle vient de toute part

elle nous prend par surprise

toi et moi

elle a des résurgences de tubercule

en nous

 

la mort est un rhizome

noué à nos corps par mille radicelles

elle a des yeux à la surface de sa peau

et nous observe par notre propre corps

 

Morituri sont ceux qui flanchent

 

Je me souviens

je te serre dans ma main et renonce au couteau

 

au creux de ma paume,

contre la mort

tu deviens une arme par destination

comme toute caresse.

 

 

***

 

La poésie est un poison violent

 

Dans le jardin de l’hôtel croissent de vulgaires penstemons, fleurs dont l'allure et la couleur décochent la flèche du souvenir

Dans la mémoire se lève alors la dangereuse

la pourpre des forêts de l'enfance

 

La digitale

 

qu’on apercevait des fenêtres de l’Ami 8 blanche de papa

à l’arrivée dans le hameau de Haute Loire

 

La Digitale

 

archipel de corolles

corps de folle

Scrophulariaceae il paraît

(prononcez aé à la fin c'est du latin)

petite bulle scrofule tubercule tubulaire

tubulaire vésiculaire

petit bassin bulle rose un peu huileux

comme le poème petite vésicule petit renflement du réel

­- renflement gonflement

du quotidien

 

Digitale

petite bouche

petite bourse

comme cette autre fleur nommée

sabot de vénus

digitale dite pourpre mais rose fuchsia en réalité

(je crois)

bouche impudique ou vagin

aspiration sexuelle

trompette quand elle est fraîche à peine ouverte

clochette

grappe impudique lorsqu'elle fane

se laisse choir

collection alors de petites bourses violacées qui

quand elles sont mûres

pendent comme gorgées de sang caillé

 

Digitale car on peut y glisser un doigt

dite Gant de renard

(en anglais foxglove qui a quelque chose qui remplit bien plus la bouche, mouille la langue)

dite Gant de bergère aussi

quelque chose comme un fourreau

- l'encyclopédie se cabre un peu ici

dite queue de loup aussi peut-être car sa tige est souple en son extrémité

 

Hampe !

la hampe : qu'est ce que c'est ?

la colonne vertébrale? La structure? La rampe de lancement d'une fusée

un feu de fleurs mal orchestré

corolles disposées comme les touches d'un saxophone

- jamais épanouie jusqu'au bout de la hampe

la pointe garde ses fleurs fermées

extrémité pointue tendue pourtant

pointée, pointant quoi

du ciel ?

 

Digitale

sous le doigt

peau de la fleur lisse épaisse et duveteuse un peu collante

velours sensuel qui dégage son suc à la pression, écrasement

doigté violacé

lourdeur de sein mûr

sous lequel bat le palpitant

danger pour le cœur corazon

cardiaque cardinal

(robe violette ou rouge pour le cardinal je ne sais plus )

Qu'est ce qui tue

en elle ?

y a-t-il un remède ?

un antidote à son poison ?

sait-on les endroits où elle pousse ? Une altitude critique?

à Delphes la Pythie mâchait bien du Laurier

mâchait et remâchait

la digitale toxique l'aurait-elle aussi transportée ?

mortelle pour dix feuilles

je pense drôle de tisane pisse mémé

qui t'arrête le cœur

et alors pas d'oracle hein pas de poème

NE PAS TOUCHER

(il n'y a pas de panneau dans la forêt)

la mort en embuscade dans les bois au bord des chemins

L'enfant avait-elle peur de toucher la fleur par inadvertance

- frottement frôlement interdit et fatal -

/ ou peur de ce désir obscur :

faire couler le poison dans le cœur de maman ?

aurait il trouvé un cœur à arrêter ce poison distillé dans la mère ?

la digitale aurait elle aussi fait mourir

le chagrin?

 

Le poème comme la digitale

au bord du chemin

sorte de rencontre ensorcelée

- il influe sur le rythme cardiaque

petit entraînement cardio

histoire de palpiter un peu plus

de pleurer un peu moins

un poison antipoison

une potion

analgésique

 

j'écris au bord du chemin

la solitude digitale

j'écris gantée

Foxglove

ongles pourpres

clavier fleur

digitale numérique

 

Allons cueillir cette pourprée

(prononcez éeu c'est du français)

c'est une fleur de la marge

vous la verrez

charmante carmine

au bord du chemin

en lisière de forêt

dans la clairière

le poème est une clairière du langage

le poème est une fleur de la marge

l'écriture est une fleur de la marge

de la marge et de la marche

de la mâche !

Le poème éclaire les abandons présents par ceux d’autrefois

L'écriture la poésie est un poison violent contre le poison,

la décoction sans alambic d'un philtre puissant contre le

 

 chagrin

 

 

*** 

 

 

Pop up 

(Par les fenêtres intruses)

 

Il pleut sur la place bleue de la mairie de Montpellier entre les armatures de fer de l’hôtel pointant le ciel comme des mâts il pleut la mer est loin la place est bleue et c’est par la fenêtre qu’entre le passé tous ces échecs ces abandons comme par ces fenêtres surgissantes qui s’ouvrent sur nos écrans de navigation sans qu’on les ait invitées ces cadres pop up s’affichent sur le bleu de l’écran violent la rétine en s’incrustant dans le champ visuel et s’invitent dans le flux des connexions cérébrales.

Il pleut et la mer est loin.

Le ciel est blanc.

Par les fenêtres intruses remonte la peau du temps.

Il pleut, la place de la mairie est bleue, et les fenêtres surgissent.

 

 

                     

 

 ©  Cathy Jurado

 

 

CATHY JURADO 

 

 

Elle se présente :

 

Née le 5 février 1974

 

 

Cathy Jurado, originaire d’Aix-en-Provence vit aujourd’hui à Besançon.

Elle est agrégée de lettres et anime des ateliers d'écriture.
Les Forges de Vulcain ont édité son premier roman, "Nous tous sommes innocents", qui a reçu un bel accueil du public et de la critique, et elle a publié en revue divers textes de critique d’art, de fiction ou de poésie.

La langue poétique, que l’on retrouve aussi dans ses textes de prose, est à la fois l’origine et l’essence de son rapport aux mots et au monde – ce dont témoigne par exemple le prix de poésie de la Fondation de France reçu dès 1998.

Sa poésie prend racine dans le lien avec l’enfance et la douleur, dans un rapport intime avec la peinture et la photographie (collaborations avec le peintre marocain Hassan Echair, le plasticien Max Partezana, travaux sur les gravures de Gerard Palézieu ou sur les photographies de Marie Baille, Serge Assier).

Mais la littérature est pour elle, par nature, éminemment politique. Qu’il s’agisse de réhabiliter les voix des marginaux et des fous (Nous tous sommes innocents, 2015), d’évoquer la question douloureuse des réfugiés (Ceux qui brûlent, 2017) ou du mouvement des Gilets jaunes (Feu, 2020, inédit), elle souhaite faire de la poésie une arme par destination…

 

Publications :

A paraître :

 

- Recueil «Ceux qui brûlent, Odyssée » à paraître en 2021 aux éditions Musimots.

- Textes à paraître en 2020 dans les revues Europe, Verso, Lichen, Arpa, Poésie Première.

 

Parus :

 

- Recueil « Vulnéraires » , L’Harmattan, avril 2020.

- Poème dans la revue Ouste n°28, mars 2020.

- 5 poèmes dans la revue Traversées, avec des dessins d’Hassan Echaïr janvier 2020.

- Poème dans la revue Météor n°2, décembre 2019.

- Extrait du recueil « Odyssée » dans Ecrits du Nord, novembre 2019.

- « Mangrove », livre pauvre avec des collages de Max Partezana (Collection Daniel Leuwers). Novembre 2019.

- « Poèmes jaunes » dans Nouveaux délits, octobre 2019

- Poèmes dans Traction-Brabant septembre 2019

- Poème « Le poète est un boxeur gitan », dans Gilets Jaunes : jacquerie ou révolution ?, Collectif au Temps des cerises, septembre 2019.

- Poèmes dans Comme en poésie, septembre 2019.

- Poème dans le numéro spécial de la revue Cabaret sur la Nuit, juillet 2019.

- Poème « Nice de février » paru dans la revue Filigranes Juillet 2019.
- Lecture en scène du poème « Odyssée », inédit sur les réfugiés, à la Villa Méditerranée à Marseille, à la médiathèque de La Ciotat et de Ginasservis, au profit de l'association SOS Méditerranée. 2017-2018.
- Nous tous sommes innocents, roman. Janvier 2015. Editions Les Forges de Vulcain, Paris.
- Contributions au catalogue de l’exposition Quatre rives, un regard, sur les photographies de Serge Assier, en collaboration avec Vicky Goldberg (New York Times), Michel Butor et Fernando Arrabal. (Préfaces) Exposition labellisée Marseille capitale européenne de la
culture exposée à Marseille ( Mai 2013) et en Arles, Festival international de la photographie, été 2013.
- Poèmes publiés dans les revues Décharge et Conférence (2011).
- Publication de textes de création et de critique littéraire dans le Magazine Littéraire du Maroc de 2009 à 2011
- Le Syndrome écran, nouvelle, éditions Marsam, Maroc (2009)
- « Les Chemins du Regard », sur les gravures de Gérard de Palézieux, in Revue Institut d’Arts Visuels, Orléans (2000)
- « L’Architecture d’une âme », sur les photographies de Marie Baille, in Revue Conférence n°9 (1999)


PRIX Littéraires :


- Prix du 1er roman du Baz’Art des mots (Hauterives) pour Nous tous sommes innocents.
2015.
- Prix de la nouvelle noire de l’Institut français de Marrakech pour « le syndrome écran » (Ed. Marsam), 2009.
- Prix de poésie de la Fondation de France, 1998.

 

Exposition :

 

- « Le rêve dans tous ses états », exposition collective des artistes résidents de Hôp hop hop, à L’Aparté, Besançon. 2019. Exposition d’un texte accompagné de photographies et d’une lecture audio.

- Sélection pour la participation au printemps 2020 à l’événement « Labo démo » organisé par Le Centre Walonie-Bruxelles de Paris en lien avec le Centre international de poésie de Marseille.

 

 

 

 

 

 

 

Cathy Jurado .- DR

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