Le Capital des Mots.

Le Capital des Mots.

Revue littéraire animée par Eric Dubois. Dépôt légal BNF. ISSN 2268-3321. © Le Capital des Mots. 2007-2020. Illustration : Gilles Bizien. Tous droits réservés.


LE CAPITAL DES MOTS - DIDIER AYRES

Publié par Le Capital des Mots sur 4 Mars 2020, 08:15am

Catégories : #articles - articles critiques

Goûter Dieu, Thomas Traherne, trad. Magali Julien, éd. Arfuyen, 2020, 17€

 

Croyance solaire

 

Le sentiment déterminant que j’ai éprouvé à la lecture de ce recueil de textes de Thomas Traherne m’a causé un vrai étonnement. Du reste, cette littérature anglaise du XVIIe ne m’était pas tellement familière, sachant seulement que Milton et Traherne étaient morts la même année. D’autre part, je n’ai pratiqué qu’une lecture des Centuries assez ancienne. Pareillement, je n’ai lu que l’œuvre majeure de Milton, son Paradis perdu, qui d’ailleurs m’avait beaucoup impressionné par sa modernité stylistique notamment. J’établis ce parallèle car le paradis de Milton n’est pas celui de Traherne, et pour ce dernier il n’est pas perdu. Traherne poursuit visiblement une béatitude qui devait exister dans le paradis de la Genèse. Béatitude du croyant sur son chemin intérieur, qui semble d’un accès facile, voire proche d’un état d’émerveillement lequel contamine la vie de la créature, l’impressionne durablement. Cette foi est solaire de bout en bout. Le paradis est accessible. Il est une expérience, peut-être la seule expérience en regard de celui qui croit au Dieu des Évangiles. Et cette expérience est de nature ascendante, supérieure, lumineuse, solaire.

Noter aussi que la langue pourrait se rapprocher de celle de Jean Racine, dont les dates coïncident un peu là aussi. Car c’est la clarté qui est désirée. L’irisation de cette espèce de vent solaire exige de grandes facultés pour restituer la lumière, pour ne pas trahir cette mystique de la lumière pourrait-on aller jusqu’à dire. De cette façon l’écriture de Traherne, lequel fut directeur de conscience, prend le parti de la lumière, de l’illumination au sens propre, accentuant continûment ses épithètes, ses verbes, voire ses conjonctions, de majuscules, lesquelles augmentent évidemment le mot choisi, et font de ces dénominations des sortes de noms patronymiques. Ainsi l’abondance céleste est soulignée par un lexique qui tend au nom propre, lexique qui éclaire à n’en pas douter le plus grand nom de l’histoire religieuse occidentale, celui du Christ. Et son rayonnement. Et encore ici, la croissance d’un homme moral, d’une créature métaphysique.

Cette vision du monde spirituel, ascendante, vise la richesse, le festin d’un paradis qui ne serait pas perdu, mais qui confinerait l’être à une simplicité éclatante, devenant lampe solaire, cheminement vers la hauteur stellaire. D’où l’isotopie du trésor, de l’aspiration vers le meilleur, en une Transfiguration à laquelle tout homme de foi peut prétendre, ou du moins conserver en lui comme une route vers le divin. Lumière absolue, prenant très souvent une majuscule, qui dessine un monde sans ombre, un monde divin, habité d’anges et de forces spirituelles.

En ce qui me concerne j’ai bien compris cette aspiration vers un univers paradisiaque, vers une présence divine, par ma conviction personnelle en la grande mystique chinoise, qui considère l’absence divine comme une plénitude de la présence (définie ici par Simone Weil). Ce qui est un surcroît pour moi dans cet ouvrage, c’est la possibilité laissée à l’aisance de la route vers l’être suprême, cette pérégrination vers le ciel entendue avec une simplicité éclatante, nullement violente, mais englobante et positive.

De plus, cette littérature religieuse, très loin de notre Bossuet, allie la combustion, le feu à la fruition, à la croissance. On croît avec le feu, et le feu prépare l’augmentation. Pourrait-on rapprocher cela de cette technique de l’écobuage qui par la cendre enrichit le sol ? Coruscation ici qui ferait fructifier la foi. L’homme est le temple brûlant, un buisson disons. Eckart affirme dans ses sermons que Dieu se mire dans l’homme, conception peu orthodoxe. Le Dieu de Traherne, même en considérant qu’il fait miroir à l’âme humaine, laisse entrevoir ce miroitement, comme poussant à plus, augmentant, élargissant l’homme et son âme où Dieu est présent en dépassant l’homme. Là est le trésor, l’inaccessible valeur à laquelle Traherne nous convie. Cette étendue nouvelle de la grâce de Dieu se construit comme expansion, comme monde haut, soleil, astre magnifique et grand.

Héritant de toutes Choses nous nous Assiérons sur son Trône, Régnerons comme des Rois, serons aussi Aimables que des Épouses, Vivrons en communion avec Lui comme des amis. Nous nous Réjouirons comme des hommes, nous offrirons le Sacrifice de Louange comme des Prêtres, Obéirons comme des Sujets et ferons ce que Lui-même Commande, nous Le Goûterons et toutes les Choses au Ciel et sur la Terre.

De cette façon, croire est une consommation de la corne d’abondance spirituelle.

Ô la Lumière Inestimable et rafraîchissante ! Le matin Rosé jaillissant sur les montagnes ! Le Visage Naissant de ce Glorieux Fiancé ! La Lumière n’est pas plus Belle, ne Guérit pas mieux que les Rayons de son Évangile Luisant dans nos chambres.

Pour revenir à mon sentiment premier, je crois que l’image d’une anamorphose pourrait bien correspondre. Car ce monde de poudroiement et de miroitement, gagne sa clarté, devient une image - quand l’anamorphose déforme – image très plausible de notre divinité, sorte de triple entité qui se restaure en une seule unité. Pourrais-je avancer aussi une autre idée, venant du monde de la musique ? En rapprochant cette littérature de la littérature musicale de J.-S. Bach qui vient chronologiquement après l’auteur des Centuries. Défense de Dieu par la propagation de son feu. Monde d’un Empyrée tout juste accessible. Ou en rapprochant ces Méditations choisies des 550 sonates de Scarlati, qui ici pour qualifier la tentative de notre poète anglais, pourraient expliquer la tendance à remettre sans cesse le travail sur le métier. Et ainsi, juguler la profusion divine, d’un Dieu grand et ouvert, altier, brillant, brûlant comme le décrit Paul.

Dans la Béatitude de Dieu, il n’y a pas seulement la Joie du Trésor mais la Manifestation de la Gloire qui est néanmoins concomitante car le Monde est son trésor seulement pour l’amour de sa Gloire. Sa Bonté étant infinie désire être reçue et devenir un Objet d’infini Délice pour tous les Spectateurs ; et l’être, C’est en effet pour être Glorieux, pour qu’il puisse être cet Objet de Délice qu’il a fait le Monde et c’est à cette seule Fin qu’il lui est utile.

 

 

DIDIER AYRES 

 

Il se présente : 

 

Didier Ayres est né le 31 octobre 1963 à Paris et est diplômé d'une thèse de troisième cycle sur B. M. Koltès. Il a voyagé dans sa jeunesse dans des pays lointains, où il a commencé d'écrire. Après des années de recherches tant du point de vue moral qu'esthétique, il se consacre principalement à la poésie. Il a publié essentiellement chez Arfuyen. Il écrit aussi pour le théâtre. L'auteur vit actuellement en Limousin. Il dirige la revue L'Hôte avec sa compagne. Il gère les ateliers d’écriture créative à l’université. Il chronique sur le web magazine La Cause Littéraire et Recours au poème.

 

 

 

Goûter Dieu, Thomas Traherne, trad. Magali Julien, éd. Arfuyen, 2020. - DR

Goûter Dieu, Thomas Traherne, trad. Magali Julien, éd. Arfuyen, 2020. - DR

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