Le Capital des Mots.

Le Capital des Mots.

Revue littéraire animée par Eric Dubois. Dépôt légal BNF. ISSN 2268-3321. © Le Capital des Mots. 2007-2020. Illustration : Gilles Bizien. Tous droits réservés.


LE CAPITAL DES MOTS - JOSÉ MUCHNIK

Publié par Le Capital des Mots sur 26 Février 2020, 11:38am

Catégories : #poèmes, #texte, #prose poétique

Origines

 

Traduction de l’espagnol (Argentine) Viviane Carnaut

 

i

 

Tout naît d’une déchirure

de galaxies incandescentes

de grands- mères dans les ténèbres

d’exils sans fin.

 

ii

Big-bang ! Tournez ! Tournez ! Tournez ! Étoiles, atomes, cœurs,

Univers. Goutte ? Baiser ? Parole ?

Tout naît de la blessure originelle: bactéries amibes enzymes… et puis poissons batraciens reptiles…et aussi humains, animaux de chair et de boue, d’eau et de sang.

 

Bible Coran Rig Veda Popul Vuh… livres sacrés pour une même quête: l’entaille créatrice. Mots surgissant de la douleur, mots baume de l’ignorance, mots oiseaux recueillant des cieux, mots épée durcissant les lois. Dieu? Dieux? Un? Multiples?… La même peur, danser dans les ténèbres sans pendules ni aurores.

 

iii

 

Nous sommes tous nés d’une déchirure

de mères ouvertes dans des pages sacrées

de poumons brûlés au premier souffle,

de généalogies éclatées en peuples perdus

 

Impossible de cicatriser

 

Mots non encore advenus

verbes non encore formés

rues ignorées

 

iv

 

Tout poème est une déchirure

les mots une chair à vif

les agneaux accroupis

les syllabes orphelines

 

Vous voulez savoir comment il advient?

qui coupe le cordon?

où va le placenta du poème?

 

Impossible

 

Si je cours tout nu jusqu’au centre de la place

trouverai-je des nouvelles peaux pour couvrir mon désespoir?

 

Si je crie dans la bouche de l’oubli

Renverra-t-il les échos de la mémoire du puits?

 

Poème: collision de cris enfouis dans d’autres vies.

 

V

 

La mort est plus qu’une déchirure

La mort réunifie

des siècles en un instant

des vies dans un soupir

des ancêtres sur la ligne d’arrivée.

 

Mort

Un arbre chute

laisse le souvenir de son ombre

quand le soleil prétend l’ignorer.

 

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Questions

 

Traduction de l’espagnol (Argentine) Viviane Carnaut

 

Maintenant avec moi-même

j’écrirai tout face à l’arbre

 

Maintenant la nuit

j’écrirai tout face au souvenir

 

Maintenant les fils

ceux qui ont tissé mes veines

ceux qui arrivent en navigant

depuis d’autres langues

depuis d’autres rives

mais le même pouls

la même lave

 

Maintenant le destin

j’écrirai tout ce que j’ignore

 

 

 

 

je demanderai l’ heure

au centre du village

quand le pogrom laissa

mes racines en sève vive

 

je demanderai s’ils ont additionné

les chiffres du bronze

 

je demanderai s’ils ont partagé

l’héritage d’argile

 

je demanderai comment ils me nommaient

avant de me donner forme

 

Je demanderai

combien ils étaient à table

si le pain était dur

s’ils mettaient des nappes

s’ils respectaient le samedi

s’ils avaient la joie saine

s’ils avaient les mains larges

s’ils chantaient ensemble

 

Maintenant le destin

j’écrirai tout ce que j’ignore

 

Je chercherai des mots à naître

placentas en éruption

expulsant les formes

 

Je demanderai

S’ils ont tant pleuré ce jour là

pour que leurs regards arrivent

humides à l’avenir

 

Je demanderai si j’écris

pour revivre ces regards

 

Je leur dirai

me voici

rien n’a été vain.

 

**************************************************************************************

 

Ceci n’est pas de la poésie!

 

Traduction de l’espagnol (Argentine) Viviane Carnaut

 

Le monde, une déchirure

 

C’est le royaume des écrans sur cette terre ! Facebook youtubelinkedin… tous connectés, tous sourds-muets, cybergueules, nichons tatoués, fesses entortillées, fêtes tralala… Illusions d’exister. Amours à la morue, sushis Fukushima, tagliatelli Berlusconi, poèmes mascarpone… Personne n’existe, tous implorent croûtes de tendresse, miettes de cœur frais, tambours rythmes peaux, sang tibia, écoutez-les.

 

Plagie poète, plagie1, » ceci n’est pas une pipe », ni poésie, ni monde, le monde existe de l’autre côté du tableau, pleuvent des parapluies, cages pigeonnées, têtes sans visage, pleuvent des œufs, des pommes, des drones2. Superman a trahi, il n’a sauvé personne, urgence poétique, urgence d’une autre lumière pour perforer l’œil unique, voir à travers des mots brouillards les couleurs et reliefs qui impriment la sortie du labyrinthe. Ceci n’est pas de la poésie! C’est un cri, poètes impurs, langues pointées sur des vinyles rayés, vociférant, hululant, catapultant des sons par-dessus les murailles du langage, déchargeant des béliers contre les portes du verbe.Capituleront-elles les strophes béchamel et les castes grammaticales? Tu as perdu Platon, nous retournons à la cité interdite, poètes en cri, nous viderons de sens les héros acryliques de fausses acropoles, nous soulèverons des pavés, jailliront de la lave en éruption de nouvelles voix jusqu’à prononcer Vie.

 

Ceci n’est pas de la poésie! C’est un témoignage, bouteilles à l’espace depuis le seuil du troisième millénaire.

 

Personne n’existe! Globalisation! Global Citizen! Mots bulles! Crever des mots creux! Aujourd’hui festival de tripes, humanité machette, Bangui, Homs, Falluja, Juba, Kidal… Mots cités! Mots terres maison table … mots massacres ¡Zzzzzzz! ¡Gggrrrrmmm! ¡Pppffff! Voyelles asphyxiées, des sons s’approchent, explosent. Comment sauver des voyelles à agonie? Quelle transfusion? Quel groupe littéraire? Sanguin? Comme éviter l’invasion de langues métalliques? Aujourd’hui grande démonstration grande ! Souriez, souriez! Monde imagivore! Nous dévorons des images, famines guerres fêtes buts spectaculaires, étoiles en vitrine, cornes célèbres… Ecran brouillé ! Postverité ! Showdemie3 Je montre donc j’existe.

 

Une omelette xxi! Garçon, une autre coupe. Aujourd’hui trafic d’enfants de femmes de reins… Aujourd’hui conférences du gesept, gehuit, geneuf, gevingt… getrouducul, sourires à succès, guignols dirigeants, photos digitales font le tour du monde en quatre vingt secondes, marionnettistes conservent leur anonymat, ils décident, manipulent les ficelles des bourses brisevies, sefikills4 insatiables, des gens jetables déambulant dans des rues chemins mers, expulsées des terres fabriques foyers…

 

Ceci n’est pas de la poésie! c’est un cri, bouteille au futur… Personne n’écoute? Personne ne répond? Le monde un déchirement! Fous d’argent! Fous de Dieu! Fou de Pouvoir! Fou du Nombril… Ils étirent, étirent, étirent… danseuses clowns mères arbres fleuves vallées, écartelés par des étirements insensés. Campement tzigane incendié, avortement interdit ! Tuenfanteras dans la douleur ! Femmes burka repoussant les désirs, enfants violés,

prêtres pédophiles, traditions sacrées, spéculateurs innocents, autels clamant des sacrifices boursiers, agneaux têtes vierges, châtiments divins…

 

Fracturation! Grand fracturation! Comment renaître? Qu’est-ce qu’ils disent? Existons-nous encore!?

Encore des jeunes embrassés ?

Encore des utopies de miel?

Des poètes à la lune?

Des bistrots bavards?

Poète! Poète! Oui! Nous existons! Regarde là-bas …non, non, plus loin, plus, plus… ces tentes jaillies dans le désert au bord d’un massacre. Oui! Là! Au cœur d’une déchirure, trois petites filles flottant dans un nuage de poussière au-dessus des cases de sable, volent, volent, volent… arrivent à la fin au ciel… de la marelle.


 


 

1 L’expression “Ceci n’est pas de la poésie” est analogue à celle utilisée par le peintre surréaliste René Magritte pour son célèbre tableau “Ceci n’est pas une pipe”.

2 Drone: en anglais, bourdon, expression utilisée pour désigner des artefacts aérodynamiques sans pilote guidés par télécommande. Ceux qui se sont développés le plus sont les drones de combat (UCAV: Unmanned Combat AerialVehicle), téléguidés pour bombarder des objectifs lointains. Les victimes innocentes sontnombresuses, “dommages colatéraux”.


 

3Showdemie: de l’anglais show (montrer) et du grec demos (peuple), épidémie caractéristique de l’ère digitale, poussant les gens à se montrer pour exister.

4 Sefikill: “SErial FInancial KILLers”, assassins financiers seriales

 

JOSÉ MUCHNIK 

 

Il se présente : 

 

Poète et anthropologue, né en 1945 à Buenos Aires. Ingenieur en génie chimique de l’Université de Buenos Aires, il réside en France depuis 1976. Docteur en anthropologie de l ' Ecole d'Hautes Etudes en Sciences Sociales de Paris ; spécialisé dans l’étude de cultures alimentaires locales il parcourt des nombreux pays d’Afrique et Amérique Latine. Auteur de nombreux ouvrages de poésie, romains, essais anthropologiques.

Ses dernières parutions « Critique poétique de la raison mathématique », 2015, ed. bilingue, L’Harmattan France. « Geriatrikón », 2017, roman, en espagnol, ed. CICCUS Buenos Aires. « Desgarros», poèmes, 2018, ed. CICCUS Buenos Aires. Membre fondateur du groupe franco-argentin « Traversées poétiques », du “Collectif effraction” (http://effraction-collectif.strikingly.com/), et de la « Crue Poétique » (mouvement international d’artistes et poètes pour un monde sans murs ni barbarie). Correspondant du journal culturel d’Argentine “Generación Abierta (http://www.generacionabierta.com.ar/generacion.htm) et du journal “Desde Boedo” (www.periodicodesdeboedo.com.ar)


Email : josemuchnik@gmail.com

José Muchnik - DR

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