Le Capital des Mots.

Le Capital des Mots.

Revue littéraire animée par Eric Dubois. Dépôt légal BNF. ISSN 2268-3321. © Le Capital des Mots. 2007-2020. Illustration : Gilles Bizien. Tous droits réservés.


LE CAPITAL DES MOTS - BÉATRICE PAILLER

Publié par Le Capital des Mots sur 5 Janvier 2020, 14:56pm

Catégories : #poésie, #texte, #poèmes et nouvelles

SOLEIL de TERRE

 

 

Il aimait à se souvenir de son enfance trop brève, mise au pas de la mine, de cette enfance drue, de galopin, au pays du charbon.

Il revivait ainsi l’horizon aux grisailles bleues, décoloré sous la paille des soleils d’été, les courses haletantes et les vagabondages sans fin sur la terre plate. Il respirait ainsi, sa terre aux boues en flaques battues, talochée de la claque des galoches. Sa terre minière et ses puits, fourreaux aux morts-terrains, et aux pierres si nombreuses qu’à toute heure, elles venaient aux hommes. Pour lui se souvenir c’était creuser toujours, éclater la pierre - pour polir celle du passé.

 

La pierre des pavés, glissante sous la crue du vent, l’averse qui rue, glissante en rondes bosses déchaussées. Une pierre remuante, d’un coup défaussée sous la jambe lancée, où les corps, à plein bras battant, plongent enlacés au fossé des rosées grises, dans l’humidité des herbes, aux talus, grisés, pantelants.

La pierre des nuées, grosse du vent qui la couvre, de l’orage qui court, du poussier, feu volage au front du ciel et grosse des fumées là, dans le roulage des buées grasses, aux flancs des terris où couvent les chaleurs anciennes des roches en débris.

La pierre fragmentée, chantante au vent des puits, chantante dans le ruissellement des eaux, sueurs de suies et sous le grisou fusant à sa veine, là, où le corps s’entête, là, où la rivelaine frappe à tue-tête…

 

 

 

La lumière fut son premier souvenir. Sans la nommer, il la ressentait, animal, comme une boule chaude, comme le sein de sa mère. Alors, du fond de son panier, il tétait le ciel, la toile d’horizon. Cet horizon vivant, changeant, avec ses bancs de nuages et ses fleuves de pluies. Un ciel arlequin, tantôt dais de roches quand la mine déborde s’installant aux nuées, ou voile marial quand en mai, filles et garçons roulent au blé.

 

Les images défilent et, dans son souvenir, l’horizon se brusque. Au ciel, un astre dérive, une hostie en coutil noir. Des averses éventées grignotent la crête des clochers. Sous le roulage des fumées, il y a ceux qui s’en viennent et ceux qui s’en retournent, avec au fond des yeux l’absence du jour ; ce regard blanc des houillères, gros des fatigues jamais comblées ; le regard des sans lumière.

 

Il se rappelle l’étoupe des lueurs sourdes : pépites viciées, reflets fuyants sur l’acier. Là-bas, la lampe charbonnait et, se noyant fumeuse des brouillards de roches, étoilait la nuit des galeries, comme la pierre lancée étoile la glace. Apparaissait alors, pâli aux souffles des houilles, tout un réseau de fils d’or où les ombres prises se révélaient un instant avant de retourner au flou de la mine, ces ténèbres faites de roches et d’hommes. Là, il y avait des vies nombreuses, des vies confondues à la houille, trempées de boue, des vies dont les faces noircies offraient pourtant à la nuit du charbon leurs regards élargis, ce reflet d’eau ; éclat de ciel, cet appel à l’horizon ; espace dénudé

 

 

 

Les souvenirs, sa mémoire en dénoue les fils, en dévide les pelotes au fuseau du jour. Un bruit de rouet lui vient aux tempes, confondu aux battements de ses veines.

 

Trépidations, résonances d’acier, les berlines ruent dans l’inconnu des brumes. Elles rayent la nuit d’or et de cris, échevellent les ténèbres. Au passage du train, le ban et l’arrière ban des poussières se lèvent. La crinoline des cendres s’envole rejoignant des lampions d’étoiles et, dans l’ombre boisée aux lueurs factices, se dévoile le clair des corps.

À l’appui des galeries, pousse l’arbre sec, le chêne étêté. Ainsi, la roche contrainte au bras des étais s’endort sage pour un temps. Pour un temps seulement, car la voilà, irritée sous la sape qui crache en sa bauge son grisou ; haleine chaude de femelle forcée. Alors, dans l’éboulement de ses membres, le ruissellement de ses veines, gâchant son mortier d’hommes, elle écrase, telle l’eau évincée qui, en crue, retrouve son lit….

 

 

Le soir vient, faible souffle aux platitudes des cieux, s’égayant à peine d’un filet d’or.

 

Sous la lune, dans le vallonnement des wagons, l’ancienne plaine de triage moutonne mollement. Aux flancs des ferrailles, croissent des lumières folles. Dans le désordre des mâchefers et des terres corrompues, une végétation brouillonne cherche sa voie. Au sol durci, des feux éphémères, mouillés de cendre, fouillent une terre de roche où naviguent goudrons et brumes, lourds de scories. Une odeur de minerai flotte, le souvenir des houilles-mortes.

Dans la presque pénombre, le fraîchissement des pluies peuple la solitude où, inlassablement, conversent vent et feuillage où, parmi les herbes, dans l’étalage des verdures, niche l’averse. De loin en loin, troublant l’errance, un tertre marque la nuit. Montagne ? Volcan ? Le cône minier soulève son corps.

 

Montagne-terri, au pays minier: la mémoire des hommes.

 

 

 BÉATRICE PAILLER 

 

Elle se présente : 

 

Je suis rémoise (née en 1966) et j’ai exercé à Reims pendant vingt ans le métier de libraire. Je me consacre maintenant à l’écriture, en alternant prose et poésie, et uniquement à celle-ci , mais dans la diversité des échanges et rencontres.

 

Mon écriture prend sens dans la langue. Je m’en imprègne et la transforme, la travaille, pour façonner mon langage poétique. Mon but est d’approcher de ce que j’appelle « la poétique du monde » qui est pour moi indissociable de la création et de la lumière. C’est pourquoi, je les place toutes les deux au centre de mon écriture. C’est la lumière intrinsèque de la création que je cherche à faire partager. La création, tel un ailleurs où les éléments sont omniprésents air/terre/feu /eau, où la respiration/le souffle du végétal et de l’animal s’animent. J’instaure des passerelles entre homme et animal : l’animal dans l’homme et vice versa. Je puise dans l’ensemble de la création : de nature ou humaine. Le corps est présent, avec le geste et le mouvement ainsi que sentiments et interrogations du vivre. La lumière est là et l’ombre l’accompagne. Ombre qui n’est pas moins belle, juste différente : une lumière qui ne se dit pas, qui ne se dit plus.

Je tente d’exprimer ce qui m’habite par le biais d’une écriture qui n’est pas sans violence. Une écriture de contraste et de rupture ; sensuelle, elle fait appel à tous les sens et invoque le charnel pour mieux interroger l’infini.

Recueils parus à ce jour :

 

SACRE, mai 2019, aux Éditions Racine & Icare

 

 Goûte L’Eau, nov.2018, avec six encres de Claude Jacquesson Aux Éditions de la revue A L’INDEX collection Les Plaquettes 

 

ALBEDO, mars 2018, Aux Éditions Encres Vives 

 

Mouvements, Panta Rhei,  Poésie en voyage 4èmetrimestre 2017 Aux Éditions La Porte 

 

 Jadis un ailleurs, recueil réunissant : L’heure métisse et Motifs /collection Poètes des Cinq Continents / sep.2016, Aux Éditions L’Harmattan 

 

Livres d’Artiste

 

Participation aux livres d’artiste de Maria Desmée, expositions mars-avril 2019 & 2020 à Amiens, bibliothèque Aragon et à Saint Germain en Laye.

                       

 

Par ailleurs, je participe aux revues Souffles, Traversées, Décharge, Les Amis de L’Ardenne, À L’INDEX, Lichen, le Capital des mots,  ARPA, Haies Vives, Écrit(s) du Nord et Poésie première.

 

 

 

Béatrice Pailler - DR

Béatrice Pailler - DR

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