Le Capital des Mots.

Le Capital des Mots.

Revue littéraire animée par Eric Dubois. Dépôt légal BNF. ISSN 2268-3321. © Le Capital des Mots. 2007-2020. Illustration : Gilles Bizien. Tous droits réservés.


LE CAPITAL DES MOTS - YASMINA MAHDI

Publié par Le Capital des Mots sur 14 Juillet 2019, 10:47am

Catégories : #articles - articles critiques

 Au canal de Marie-Laure Hurault (Images de Frédéric Khodja), éd. Publie.net, 2019, 15€

 

                                                                    Un livre au noir

 

 

Le roman de Marie-Laure Hurault porte un titre aux significations diverses, à la fois chenal, morceau d’anatomie et pièce d’architecture, élément servant à conduire vers et à travers, un réceptacle ou un vase communiquant. Des bribes d’images, sans présence humaine, accompagnent ce « livre au noir », segmenté par des caches en doubles-pages, noirs charbon, aux titres au blanc – un peu à la manière des intertitres de cinéma. Frédéric Khodja y introduit des photographies « neutres » - ni reportage ni caractère sociologique, mais purement artistiques -, sous forme de reflets, de découpes inversées, incluant des éléments architecturaux ou végétaux, parfois sur fond blanc, peu identifiables. L’on pense à l’œil-caméra de Marguerite Duras, dans son film Nathalie Granger, à Neauphle-le-Château, sans autre parti-pris que la modification de l’ombre et de la lumière. Des vues d’intérieur, intimes, des pièces à l’éclairage diffus et oblique, des figures géométriques, graphiques, alternent avec les formes aléatoires de la nature.

 

L’écriture de Marie-Laure Hurault est hantée. Au « je » au féminin – une femme raconte, se raconte -, s’ensuivent des descriptions linéaires essentiellement au présent, un espace diégétique en temps réel. C’est une écriture qui avance au fur et à mesure. Le crime abolit l’action puis la conscience se réveille – symptomatisée. La violence habite l’intention, d’où un vocabulaire du crime : « tué », « suffocations », « l’assommer », « brûler », « se cogner », « sombrer », etc. L’alerte (le qui-vive) se glisse dans ce quotidien relativement abstrait, et les faits évoqués sont simples mais énigmatiques : « Le cristal sonne le glas des paroles à venir énoncées dans l’intention collective de tuer le temps. Ces paroles contribueront plus que le reste à réaliser l’oubli ». Le lecteur averti est emmené à mi-chemin entre le Nouveau roman, l’écriture blanche, le genre policier et le fantastique ; ainsi, pas de point de suspension, ni d’anaphore du « je », mais un continuum où la psychanalyse rentre en jeu/je. Tel le pharmakon platonicien, le mal et le remède se côtoient tour à tour, s’affrontent pour s’abolir. Un descriptif presque médical suit les personnages, les confine à la pathologie.

 

La sauvagerie remonte du fond des eaux, en l’occurrence du canal, de la nappe phréatique, un peu comme les êtres amphibies de Cthulhu de Lovecraft. La narratrice établit des diagnostics, des prises de notes à la manière d’une consultante ou d’une diariste - procédant à la façon du protagoniste de Bram Stoker, Jonathan Harker, à la recherche du vampire, de la créature hybride, inconnaissable et terrifiante. L’intrusion d’articles journalistiques d’un fait divers met à distance le récit d’une disparition. Le tueur revient sur les pas de son crime, un vieil adage, repris ici dans la littérature de M.-L. Hurault. Les chapitres très courts ponctuent le texte, le futur puis l’imparfait en brouillent la vraisemblance. L’eau du canal se trouble, se transforme en Achéron, sur lequel le nocher vogue, et « une poudre de lumière s’éteint au fond de l’eau ». Les photographies à dominante grise permettent une halte du texte et une résonnance discrète. Elles prennent aussi leur valeur et leur sens, sans qu’il s’agisse de redondance.

 

La temporalité se trouve brouillée et une barque vogue dans un voyage psychopompe. L’auteure emploie des oxymores pour camper ce paysage surréel. Des suppositions sans réponse tenaillent les monologues intérieurs d’une femme qui épie, une guetteuse. Entre le rêve, la veille et « l’improbable retour », la nuit et le jour, les ombres et les reflets. Une lutte s’ensuit entre la femme sauvage et un homme, dont on ne sait s’il est le sauveur ou le tueur. C’est une écriture du tâtonnement, de la disparition, à contre-courant, et au fur et à mesure du développement du roman, de l’ésotérisme. Nous sommes un peu pris dans une déambulation mystérieuse, proche de celle de L’année dernière à Marienbad : « Venu du fond du jardin résonne un bruit d’eau suivi d’un grincement à la façon d’une grille qui se décroche. (…) L’index pointé, je suis les couloirs, j’entre dans des pièces que je n’ai pas encore visitées, je monte les étages, j’arpente les lieux (…) la croix m’attire irrésistiblement (..) Je renverse ma tour avec le cavalier noir ». On pourrait parler également d’une écriture du désastre et de la chute - « Des fissures s’élargissent sur les murs, juste le temps de me projeter au-dehors, les poutres en tombant derrière moi bloquent les portes. » -, et au final, d’une écriture sonore.

 

 

 

 YASMINA MAHDI 

 

 

 

Plasticienne.

 

( Notice La Cause Littéraire ) 

 

Yasmina Mahdi, née à Paris 16ème, de mère française et de père algérien.

DNSAP Beaux-Arts de Paris (atelier Férit Iscan/Boltanski). Master d'Etudes Féminines de Paris 8 (Esthétique et Cinéma) : sujet de thèse La représentation du féminin dans le cinéma de Duras, Marker, Varda et Eustache.

Co-directrice de la revue L'Hôte.

Diverses expositions en centres d'art, institutions et espaces privés.

Rédactrice d'articles critiques pour des revues en ligne.

 

 

***

 

 

Bios : 

 

Marie-Laure Hurault, titulaire d’un Doctorat de Lettres, a enseigné la Littérature française et comparée à Paris 8. Auteure proche de Blanchot, d’ouvrages qui mettent en question la notion de récit, de poèmes en prose. Vit à Nice.

 

Frédéric Khodja, plasticien, présenté par Documents d’artistes Auvergne-Rhône-Alpes, les galeries Françoise Besson et Michel Descours à Lyon. Collabore régulièrement à des revues et des maisons d’édition. Vit à Lyon.

 

 

 Au canal .Marie-Laure Hurault (Images de Frédéric Khodja), éd. Publie.net, 2019. - DR

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