Le Capital des Mots.

Le Capital des Mots.

Revue littéraire animée par Eric Dubois. Dépôt légal BNF. ISSN 2268-3321. © Le Capital des Mots. 2007-2020. Illustration : Gilles Bizien. Tous droits réservés.


LE CAPITAL DES MOTS - NICOLAS JAEN

Publié par Le Capital des Mots sur 6 Juillet 2019, 21:06pm

Catégories : #poésie

Le jour où l’on tira l’enfant d’entre les cuisses du jour, j’étais là, à espionner des cris, par le judas. Né du souffle de mon père sur le visage de ma mère, je ne savais pas, au fond, ce qui le fonda, vraiment – et le soleil beurrait champs et routes. En cette impasse, avait-il été du délice, du soupir de la sainte ou des cris de la fée ? Ce fut blanc. Comme un silence. Ou comme une eau, un rapide. Depuis, la mère avait troussé sa jupe pour s’asseoir sur ce lit de défaite, fermé ses genoux après avoir fermé portes et fenêtres, elle ne se levait plus, ne buvait plus, ne mangeait plus et, séparée de la poésie comme du boire et du manger elle priait, mais si mal qu’il lui en restait une bile noire, une lie, tout au fond du thé que lui apportait l’enfant-valet. Ni les caresses, ni les baisers d’une mère – seul le chagrin de rien et qui troue tout aussi bien, le cœur, les mots crus. Seul le chien qu’il était – le si petit chien à ses pieds, à elle. Seul le chien.

L’enfant employait des mots choisis pour me la raconter, cette mère réelle ou imaginée, et chaque mot il semblait le plier en quatre dans un papier puis en huit puis en seize… jusqu’à cette chose ridicule de petitesse, un peu déformée, un peu anguleuse, et basta, la Vie, la Vraie tout d’un coup ! « Pas de boniments mon bonhomme ! Parle-moi plutôt de ta véritable mère ! » - « Elle est ici et là-bas », me dit-il. « Te sourit-elle quand tu vas mal ? » - « Oh, oui ! Mais alors ! D’un sourire si rare ! » - « Elle est bleue ? » - « Oui. Elle est bleue. » - « Comme les yeux de la Bien-Aimée ? » - « Oui, comme les yeux ».


 

L’enfant ouvrit ses mains : battit des ailes l’oiseau bleu, et dès lors s’envola, peut-être à tout jamais. Or il est dit dans les légendes le diadème qui revient, les cycles du temps, les beaux yeux des cyclones puis, en amont de tout, la légende des légendes qui revient comme Jésus, au vu, au su de tous, et reconnue par personne. L’enfant me dit l’enfer aussi, et qu’il y allait trois jours par semaine. Le huitième jour, le treizième mois, la beauté des femmes. Et nous parlâmes de la Bien-Aimée, de ses cheveux d’or, de ses longs cheveux de nuit, de ses reins, de ses hanches – et ce ne fut plus un enfant. Il avait bu au fût. On l’avait attaché à un mât. C’était le moins tendre des gamins de son âge.


 

Sur le chemin du soupçon, le temps mendiant ramassait ses piécettes.


 

La nuit, je me souvenais du jour. L’enfant était là, au creux. Son ombre faisait une petite montagne sombre, une miniature. Il s’en parait et s’en déparait à l’envie. « Rien de trop », disait-il – et il enlevait son sac de peau. Du paraître, il ne gardait qu’une vague forme humaine. « Rien de trop », et il riait, apparaissant et disparaissant en un clin. Humide comme un œil, parfaite, perlée, la terre noyait ses morts. Elle tanguait en parlant. Sous sa parlure intime voltait le poisson d’or. Son bagou de rubis jusqu’à la gueule. Sa trémie de larmes tressées au fur d’être pleurées. Un souffle… Et ce fut tout, pas une onde une éclaircie qui. Pas un pas. Pas un. « Et la bien-aimée ? », demanda l’enfant. « Elle est là, tu la portes. Elle est dans la question que tu poses comme un pas vers elle ». L’enfant me regardait fixement. Puis il ferma les yeux et fronça les sourcils, comme s’il s’était mis à compter toutes les étoiles du ciel intérieur.


 

Lorsqu’il les ouvrit, il me dit qu’il l’avait vu. Qu’elle était belle. Un peu comme Venise doit l’être quand on est un masque. Un peu. Car, me dit-il, comment parler d’elle sinon à mots couverts qui à la fin la recouvriraient totalement ? « Non, répondis-je, ton cœur est bel et bien une source – et ça s’appelle poésie ». « Et, surtout, ne t’inquiète pas pour elle, ajoutai-je : elle a son langage ». « Elle et moi », dit l’enfant. « Elle est toi », conclu ai-je.

 

 

 NICOLAS JAEN 

 

 

 

Il se présente :

 

Nicolas Jaen est né le 2 février, dans le Sud-est de la France. Derniers textes publiés: Lettres à A., l'Atelier des grames; Bestiaire et La photographie absolue, éd. du frau.

 

Nicolas Jaen. Capture vidéo YouTube - DR

Nicolas Jaen. Capture vidéo YouTube - DR

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