Le Capital des Mots.

Le Capital des Mots.

Revue littéraire animée par Eric Dubois. Dépôt légal BNF. ISSN 2268-3321. © Le Capital des Mots. 2007-2020. Illustration : Gilles Bizien. Tous droits réservés.


LE CAPITAL DES MOTS - CLAIRE KALFON

Publié par Le Capital des Mots sur 28 Juillet 2019, 13:55pm

Catégories : #poésie

 

 

Autobiographie de juillet

 

 

 

Dormir d’un sommeil de plomb quand l’or est déjà là dans la matière du mot dormir

 

 

Je l’ai entendu miauler pendant deux longues heures, le chat de ma voisine tombé dans une cour.

Impossible d’accéder , les volets sont clos, propriétaires partis en vacances. Tombé comme au fond d’un puits, plaintes de bébé, estomac noué, et en fin de matinée, plus rien, un silence de mort. Tristesse bâillonnée par tes mots: «Hier, quatre-vingts migrants noyés en Méditerranée. »

 

 

Je marche derrière elle dans la rue côté ombre. Une canne dans chaque main, le dos voûté, les jambes arquées, deux anses d’une amphore qu’on ne saurait où poser. Je la plains tout en étant fascinée par cette oscillation pénible. J’imagine un visage souffrant, un regard dur...et quand je la dépasse enfin, elle me sourit avec le clair de ses yeux avec ses cannes avec ses bras avec sa présence entière qui a l’air de me dire  « Ne t’inquiète pas pour moi »

 

 

Mia ne dort pas. Elle ne lâche pas son père des yeux. Trois mois, déjà une personne, et soudain cet éclat de rire surprenant. Un éclat, oui c’est bien de cela qu’il s’agit. Éclat de rire, rire des cascades, eau glacée des fontaines

 

 

En revenant du marché je m’affale sur le trottoir plein de creux et de bosses . Je me relève avec le coude et le genou écorchés. Rentrée chez moi, après m’être désinfectée, je sens la brûlure sur la peau. Elle n’est pas désagréable, elle vient tout droit de l’enfance. Juste avant la chute, je pensais à mes parents et je buvais leur absence, prise d’une soif soudaine

 

 

Je fais comme il faisait, ranger les fourchettes sur le côté, jeter les mots en l’air comme des osselets, aimer le ciel gris en plein été

 

 

S’attribuer le geste: détacher la peau des poivrons grillés, comme décacheter une enveloppe.

Frotter le soleil couchant et le rouge des bassines

 

 

Troisième fois que je croise le vieil aveugle. Bien habillé, parfumé, petit ventre en avant,

chapeau de paille, lunettes fumées , tout droit sorti d’un film italien. Et toujours il siffle ou plutôt

il chante en sifflant. Un son incisif et mélodieux comme l’oiseau qu’on entend et qu’on ne voit jamais

 

 

J’hiberne chaque été. Est-ce qu’on peut se tromper de saison? A-t-on le droit d’esquiver le soleil,

le bleu, le chaud, la longueur des jours, prendre les arbres pour ombrage et ses désirs pour des lanternes

 

 

Les rêves de l’après-midi sont ronds et lourds comme des boules de pétanque, soit ils se collent

les uns aux autres soit ils changent de trajectoire au dernier moment

 

 

Je commence à lire Jacob Jacob. Pont suspendu, lumière blanche, cordonnerie, cumin, ceinture, terrasse, ruelles , attente, faïence.... mon père avait vingt-ans lui aussi en 1945 mais il n’a été mobilisé que par lui-même

 

 

« Quand on vient de l’exil , toute sa vie on cherche un refuge ». Cette phrase simple je l’ai attrapée

au vol et je l’ai plaquée contre moi pour arrêter de gesticuler

 

 

Je suis restée attachée au passé comme un chien à un poteau, qu’on a oublié à midi.

L’écriture est mon aboiement

 

 

En finir avec le commencement...il est temps maintenant

 

 

 

Gouttière, entonnoir, sablier, tamis , entre ce qui s’écoule et ce qui est retenu il y a un petit balcon

 

 

C’est toujours à la place du passager qu’on rêve à une autre vie possible

 

 

Les bosquets sont des accoudoirs pour poser le regard

Le corps perpendiculaire attend l’oubli

La route mesure l’assouplissement

Ne se prête pas à la trajectoire

 

 

Il y a un croisement dans les branches, un œil bleu, une mare jamais asséchée,

une broche agrafée au plafond frémissant, une trouée , un enlacement , et peut-être une solution

 

 

Je donne un livre bleu foncé avec des photos de villes qui ont l’air désertées et je reprends le carnet de désaccord, le carnet bleu clair avec des lignes

 

 

Dans la préface, on dit «  portrait de lieu.... mélancolie géographique ».

Je m’arrête un moment sur la photo de Surgères Charente Maritime...mystère de ces endroits étrangers et familiers à la fois, de ces endroits qu’on ne veut ni habiter ni oublier

 

 

C’était la Méditerranée et pas l’océan. Pourtant, les yeux fermés, avec le sable pour matelas et le soleil pour couverture, avec l’odeur et les clameurs de la plage comme d’infimes éclats de quartz, j’avais sans pouvoir encore la nommer cette sensation que la somme des jours passés était déjà à marée basse

 

 

A la place de accotement meuble, je lis accotement meublé. Et face à la pancarte qui indique

Complexe sportif je me dis que moi aussi, ado, j’avais un gros complexe sportif

 

 

 

 

 

 

Je suis le revers de la médaille

Me méfie de moi comme de l’eau qui dort

Mets de l’huile sur mon feu

Me noie dans un verre d’eau

Et quand la médaille est d’or

Comme le feu du dehors

Je rêve de vert envers et contre temps

 

 

Si on se raconte une histoire c’est bien que c’est celle-là qui compte

 

 

La croûte est enfin tombée, la guêpe a fini par piquer, l’air a repris sa circulation

 

 

Piqûre, morsure, brûlure, bordure, rien ne dure

 

 

La température a baissé. Il y a une flaque sur la table du jardin, un maillot mouillé sur la corde ,

un jour encore à fabriquer, des sentiers en corps à débroussailler

 

 

 

 

CLAIRE KALFON 

 

 

LE CAPITAL DES MOTS - CLAIRE KALFON
Claire Kalfon - DR

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