Le Capital des Mots.

Le Capital des Mots.

Revue littéraire animée par Eric Dubois. Dépôt légal BNF. ISSN 2268-3321. © Le Capital des Mots. 2007-2020. Illustration : Gilles Bizien. Tous droits réservés.


LE CAPITAL DES MOTS - NICOLAS JAEN

Publié par Le Capital des Mots sur 8 Mars 2019, 18:44pm

Catégories : #poésie

 

J'ai ressenti le Vide, moi aussi, quand le Vide tomba en moi.

Et je n'ai pas voulu me laisser envahir, devenir son pantin.

 

Quand je parle de moi je parle de toi. Nos mains sur le garde-fou.

Nos mains réduites à des questions. À demander devant nos dieux

 

(ils n'existent plus). Aussi les plaines et les hauts plateaux du mental.

Aussi la mort des étoiles dans le ciel nous éclaire sur notre propre mort.

 

Une flamme brûle encore, là-haut sur la montagne. Elle a son double en moi.

 

C'est ton frère et ton ami qui s'adresse à toi. Qui appelle ton nom.

Dans le noir, mais le noir. Dans le vide sidéral qui nous divise.

 

Je t'ai vu faire un dernier signe de la main. Puis tu t'es fondu dans l'invisible.

Tu t'en es pétri. Tu es devenu mon souvenir le plus poignant, le plus vivant.

 

Encore: Tu marches dans un jardin. Serein, ivre autrement. Tu es là.

Tu entends des rires, des courses, l'écoulement d'un ruisseau.

 

Tu regardes passer ce ruisseau à côté de toi, comme ta vie.

 

 

C'est toujours par pitié

pour les autres

qu'on se laisse aller au cercueil,

qu'on se fait descendre

 

au trou cave,

creux de camphre

et de sang rougi.

 

A.A.

 

 

 

Moi calame écris calame. Pour extraire la poussière d'or de tes phrases.

Scribe des yeux calmes au paradis de l'iris, je serai avec toi cette fleur

 

sur la corolle. Je vous hais, amande vide et yeux chassieux du jeune mort.

Du jeune fiancé de la mort. Comme, un pacte de lèvre froide et de vin rouge.

 

La bouteille, sur la table, descendue aux trois-quarts. Fut témoin.

Personne ne témoignera pour elle. Sinon ton sang à l'étude.

 

Le vin avait du corps. Je dis: Celui que tu n'as plus. La terre est entrée dans tes os.

 

Lorsque j'arrête d'écrire pour respirer, je vois mon être se dupliquer

dans un carreau de fenêtre – mon image arrêtée, pareille à la tienne.

 

Du fond du dedans s'ouvre un chemin intérieur de hoquets et cahots.

Il mène à ce mur, à cette table, à cette feuille de papier devant moi.

 

Puis à toi plus qu'aucun autre. Camarade sans corps au krach assuré.

Défiant les lois de la gravité, toi oiseau flingué à l'envers tas tombé.

 

Mieux vaut l'envers. Tu vis d'air, de soleil, tu es l'égal du loriot aux fêtes du silence.

 

 

j'ai mal au ventre.

j'ai la noria de bicêtre

 

dans le ventre.

des siècles noirs de bottes

 

me labourent le dos.

 

 

C.D.

 

 

Poitrinaire, cloison du cœur – il bat encore ô encore mon frère.

Quelque part sous une autre forme. Quelque part et ici à la fois.

 

Ainsi je te sens tourner autour de moi tourner autour des autres.

Comme dans ta vie, avant. Tu nous parleras de l'immortalité, oui.

 

Autour d'un grand banquet. Avec des brocs de vin vieux, le soir,

dans le jardin que je connaîtrai quand je serai tout à fait mort.

 

Ce jardin je devrais être à nouveau cet enfant triste pour le voir.

 

Il y a un paysage que je pressens derrière toute chose, tout être.

Je voudrais l'atteindre, je vois bien que les autres sont des aveugles,

 

et cela me rend muet. Me faut-il déplacer la réalité ou est-ce cette

réalité que je dois explorer plus encore. Il y a un paysage, je l'ai vu.

 

Lorsque tu t'en allais. Lorsque tu gagnais la montagne, avec le vent,

porté par le vent. Tu étais déjà cette poussière dans les salves du vent.

 

Tu nous a quittés comme on se déshabille des scories des linges.

 

Flaques se reforment dans la rue. Je tiens le journal des derniers pas.

Tu marches, avec moi, dans notre ville. Il y a une place où la solitude

 

a sa statue. Il y a des arbres le long de l'avenue. Griffés de cœurs.

Et ton pas bruissant de silence. Ton pas repoussant toute foudre.

 

 

 

NICOLAS JAEN

 

Nicolas Jaen est né le 2 février, dans le Sud-est de la France. Derniers textes publiés: Lettres à A., l'Atelier des grames; Bestiaire et La photographie absolue, éd. du frau. Actuellement en résidence virtuelle sur le site des éditions du frau.

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