Le Capital des Mots.

Le Capital des Mots.

Revue littéraire animée par Eric Dubois. Dépôt légal BNF. ISSN 2268-3321. © Le Capital des Mots. 2007-2020. Illustration : Gilles Bizien. Tous droits réservés.


LE CAPITAL DES MOTS - GÉRARD LE GOFF

Publié par Le Capital des Mots sur 15 Décembre 2018, 11:19am

Catégories : #poèmes, #texte, #nouvelles

Une transaction clandestine

 

Pourquoi entreprendre de raconter ce singulier épisode survenu naguère dans mon existence si bien rangée ? Parce que j’ai souvent sollicité l’oubli à ce propos, qui jamais ne se manifesta. Parce que je ne suis pas bien sûr d’avoir vraiment vécu un pareil événement. Parce que je rêve trop et ne dors pas assez. Ces raisons s’avéreront-elles suffisantes ? Peu importe - après tout !

En ce mois de juillet 1977 ou 1978 - je ne suis plus sûr de rien -, j’errais dans les rues de Saint-Germain-des-Prés en quête d’un livre hors du commun. Je ne savais pas très bien à quel auteur me vouer. Je voulais découvrir quelque chose d’introuvable. Mon désir s’apparentait à celui d’un collectionneur ; autant dire à quelqu’un d’irrationnel.

J’ai emprunté par hasard la rue de Nesle. Au numéro huit de cette voie étroite et comme encaissée entre deux rangées de hautes bâtisses, je découvris la maison d’édition Jean-Jacques Pauvert. Une sorte de boutique s’ouvrait sur le trottoir, que je pris pour une librairie. J’entrai là pour aussitôt constater l’absence de rayonnages. Pas le moindre ouvrage exposé dans ce lieu aussi vide que le garde-manger d’un amoureux. Pas la moindre trace de vie, non plus. Appuyés contre les murs ou alignés à même le sol, des rouleaux de papier peint en grand nombre. Avoisinant des pots de peinture : des rouleaux et des seaux. De toute évidence, on était fermé pour d’importants travaux de réfection.

Je m’apprêtai donc à sortir lorsque je fus interpellé par un quidam qui venait de surgir sur ma droite, depuis une pièce attenante dont la porte de communication s’ouvrit et se referma sans un bruit.

« Que puis-je pour vous ? »

Le ton était courtois et enjoué. Je ne trouvai rien à lui dire qui pût s’avérer satisfaisant.

L’individu, déjà âgé, portait une casquette faite d’un tissu indéterminable, dont la lisière rejoignait ses sourcils. Une moustache entretenue sous son nez et des rouflaquettes plein les joues. Un mégot à moitié carbonisé semblait éteint à ses lèvres. Son regard malicieux, plissé, possédait quelque chose d’asiatique, un magnétisme mutin. S’apercevant que sa question demeurait sans réponse, il la renouvela.

« Voilà, je cherche un livre d’exception » ai-je balbutié. « C’est pour offrir. Tout à l’heure, je suis passé devant une échoppe où se négociaient des éditions originales de Jules Verne. C’est trop cher pour moi, voyez-vous.

Hetzel, bien entendu ! Ce bon vieux Jules est une valeur sûre…

Je partage votre point de vue. »

Il parut se désintéresser de la question, observant un silence qui devenait embarrassant, puis jeta au loin son vestige de cigarette, parut réfléchir pour enfin se décider à déclarer :

« J’ai peut-être quelque chose pour vous. »

Il m’invita à le suivre. Nous passâmes dans le local d’où je l’avais vu sortir quelques instants auparavant. L’endroit m’apparut aussi abandonné que la première pièce visitée. Seules quelques caisses d’un carton d’emballage ordinaire meublaient un recoin. Mon hôte s’affaira un bon moment, penché sur une de ces boîtes. Il se releva soudain en brandissant un livre et s’exprima à voix haute, jubilant :

« Le voici ! »

Il me tendit ce volume d’un format inhabituel, à la couverture noire. Je le feuilletai. Le texte, imprimé en blanc sur des pages également noires, à l’exception notable de quelques membres de phrases teintés de bleu, s’ornait de reproductions de cartes postales anciennes et de dessins mi-réalistes, mi-extravagants, où prédominaient les clairs-obscurs. Un bien étrange ouvrage. Le genre d’objet qui me convenait. Je signifiai à mon interlocuteur toute ma gratitude. Il se contenta de sourire.

« Puisque vous semblez satisfait, allons arroser cela ! »

Nous sommes sortis du bâtiment. Je n’ai pas reconnu la rue de Nesle. Nous arpentions une venelle de village, pavée, bordée de tilleuls, ponctuée de grilles en fer forgé closes sur des cours noyées dans la pénombre ou de minces barrières érigées aux seuils de jardins secrets. Une atmosphère nocturne baignait ce décor inattendu. Des réverbères anciens éclairaient notre marche alors que le ciel nous survolait, bleu comme à midi. Je ne fis aucune réflexion. Nous entrâmes dans un caboulot dont l’enseigne représentait un bouquet de violettes sombres.

« Germaine, nous trinquerons avec un flacon de beaujolais. »

Il s’était adressé en ces termes à une robuste paysanne dont le sourire rayonnait de gentillesse. Elle officiait derrière un bar en bois qui affichait au moins deux siècles d’âge. Elle lui lança :

« Comme d’hab, André ! »

Je protestai, arguant de l’heure. Je n’avais pas déjeuné et ne supporterais pas de consommer de l’alcool.

« Es-tu sûr et certain de ton heure ? » déclara mon compagnon de comptoir, me tutoyant désormais sans façon.

Au même moment apparut une jeune femme nue comme la main et belle comme le soleil. Elle avança vers nous avec lenteur. Elle frôla nos joues de ses paumes diaphanes, nous obligea à flatter de nos doigts ses seins lourds, avant de déposer sur nos lèvres un baiser aussi chaste que le reflet d’un papillon. Puis, elle se mit à chanter une rengaine populaire, qui évoquait un petit bal désuet. Elle disparut, comme s’étiole au matin une vapeur de mare.

« Elle s’est encore évadée » s’excusa mon étrange acolyte, tout en se versant un verre de vin. « Elle habite les Etats d’âme de Delvaux. A sept lieux d’ici, en Idalie… Mais elle ne tient pas en place. »

Pour finir, j’acceptai de déguster le juliénas. Fort bon, d’ailleurs.

« Je te tarabuste sur la notion d’horaire et je m’aperçois que le temps va me manquer » intervint abruptement l’homme à la casquette. « Nous sommes le 24 juillet et j’ai des choses importantes à faire aujourd’hui. Je vais devoir vous quitter. »

Cette dernière phrase, qu’il chuchota presque, me parut teintée d’une douce mélancolie.

« Je dois cependant vous avouer que je me sens un peu perdu, lui ai-je confié mon inquiétude. En venant ici, je n’ai pas reconnu la rue de Paris qui m’a mené jusqu’à vous, tout à l’heure. Où sommes-nous maintenant ?

Où sommes-nous toujours ? veux-tu dire…

Avec tout le respect que je vous dois, je n’ai nulle envie de jouer aux devinettes.

Alors voilà : il te suffit de fermer les yeux un instant. D’aucuns pensent que l’on agit ainsi pour s’endormir ; je prétends le contraire. A mon signal !... »

Paupières closes, je ne l’entendis plus. Quelques secondes plus tard, je contemplais à nouveau la façade du huit de la rue de Nesle, sur laquelle un soleil estival projetait une lumière réconfortante.

Je ne tardai pas à remarquer un panneau apposé sur la porte verrouillée de l’immeuble. Une inscription en larges lettres couleur azur, disposées sur un carton noir, précisait que la maison était fermée pour travaux. Les dates indiquées pour ce chantier en cours incluaient le jour présent. Avais-je été victime d’une syncope ?

Pourtant, je tenais bien à la main ce livre d’un format inhabituel, à couverture noire, édité par Jean-Jacques Pauvert. Je ne me rappelai pas en avoir acquitté le prix, d’ailleurs. Je le feuilletai presque machinalement, comme pour me convaincre de sa réalité. A la dernière page, je remarquai l’image d’une carte de visite émanant d’une certaine Lady Long Solo. Mais une carte de visite sans adresse ni numéro de téléphone. Sous ce nom énigmatique, imprimé en italiques, je lus ces deux mots tracés manuellement à l’encre bleue: « Prends patience ! »

 

 

***

 

La chapelle de l’Epine (*)

 

A l’été finissant, s’en viennent les pèlerins,

Si tant est que vous nous l’ayez conté, mère-grand…

Gisant dans les épines une statue de haut rang

Fut révélée par miracle aux yeux des marins.

 

Ils ne la savaient pas, la dame veillant aux grains,

Abandonnée dans un buisson pas même ardent ;

Une Vierge peu farouche, couchée là dans le chiendent,

Comme une simple paysanne familière des lapins.

 

Là, tu m’as mené, moi, le dévot dévoyé,

Sous la laine effilochée des nuages légers

Qui jouaient à saute-mouton avec le soleil.

 

Au jardin, j’ai lu la césure de ton visage

A travers un vitrail d’azur et de feuillage

Qui éclairait la bure des labours en sommeil.

 

(*) Cette ancienne chapelle frairienne, située dans l’arrière-pays du village de Saint-Briac-sur-Mer en Ille-et-Vilaine, se découvre isolée au milieu des champs à une distance de plusieurs kilomètres du bourg. Elle fut édifiée au XVIème siècle puis abandonnée. A la suite de la découverte, sur le site, d’une statue de la Vierge dans un buisson d’épineux, on a reconstruit l’oratoire en 1688. Le sanctuaire prit alors le nom de Notre-Dame de L’Epine. Les gens de mer étant superstitieux et cette trouvaille relevant du miracle, les marins-pêcheurs de la paroisse vénérèrent la statue. Ils décidèrent d’un pèlerinage annuel, toujours organisé aujourd’hui, le dernier dimanche du mois d’août. Cet édifice, communément dénommé : Chapelle de l’Epine, par les locaux, est désormais une propriété privée, mais son jardin paysager reste accessible toute l’année.

 

 

 

GÉRARD LE GOFF 

 

Il se présente 

    

Né en 1953, Gérard Le Goff a été successivement enseignant en lettres, cadre administratif de l’Education nationale et conseiller en formation continue. A entrepris depuis son départ en retraite de se plonger dans ses archives, encombrées de manuscrits (sédiments d’avant la révolution informatique), de tapuscrits, de synopsis et de diverses autres élucubrations. Un salutaire travail de relecture et de correction lui a permis de pouvoir peaufiner certains de ces textes.

 

S’en est également suivie une reprise salutaire de l’activité d’écriture : de nouveaux romans, de nouvelles nouvelles et toujours de la poésie.

 

Travaille en parallèle la peinture et le dessin, accompagné par une artiste professionnelle, qui parvient à le supporter.

 

A publié quelques poèmes dans les revues Haies Vives (septembre 2017), Festival Permanent des Mots (mars 2018 et septembre 2018) et Le Capital des Mots (novembre 2018 et décembre 2018). Une de ses nouvelles (Le jardin dérobé) a été sélectionnée pour paraître dans le numéro 90 de la revue Traversées.

 

Les éditions Encres Vives-Michel Cosem ont publié trois plaquettes de ses poèmes : Cahier de songes (septembre 2018), De l’inachèvement des jours (octobre 2018) et L’arrière-pays n’existe pas (décembre 2018).

 

Site : Gérard Le Goff Amers & compas

https://gerardle-goff4.wixsite.com/monsite

 

 

Gérard Le Goff à Avignon- DR

Gérard Le Goff à Avignon- DR

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