Le Capital des Mots.

Le Capital des Mots.

Revue littéraire animée par Eric Dubois. Dépôt légal BNF. ISSN 2268-3321. © Le Capital des Mots. 2007-2020. Illustration : Gilles Bizien. Tous droits réservés.


LE CAPITAL DES MOTS - LÉNA LÉTICÉE CHANAS

Publié par Le Capital des Mots sur 13 Octobre 2018, 17:00pm

Catégories : #poèmes, #slam

Histoire du lent voyage de mon cœur

 

J'ai reçu une lettre ce matin, elle commençait par ces mots argentins

«Histoire du lent voyage de mon coeur»

Elle était passée par Rio, par Tanger, par Paris

Par des banlieues enfouies aux franges des périphéries

Peut-être même par le paradis au chaud dans la sacoche d'un facteur,

Couchée contre son cœur

Jetée, retrouvée, ramassée, tabassée, blackboulée et puis elle est arrivée.

Elle disait comme ça: trouver des mots sublimes pour écrire et pour dire

L'histoire du lent voyage de mon cœur.

Essayer des battements qui soient aussi doux

Que le somptueux remous de la barge de mon amour

Frappe un peu de tambour, fais moi la cour, je suis ta femme au boubou chatoyant

Goûte avec tes dents mon petit goût de safran

La vie n'est pas assez folle, elle est même difficile, hostile

Devines- tu combien je t'embrasse, viens reposer ton cœur près du mien

Et oublier que tu as voyagé en solitaire dans un monde qui n'a pas voulu se taire

Qui n'as pas voulu se laisser faire.

Alors j'ai répondu à haute voix pour qu'elle me croie cette fois,

Mais à tout ce que je disais j'entendais sa voix.

Partir mais pour aller où?

J'ai dit oui j'ai voyagé, je suis partie voir du pays, on s'fait des amis m'avait-on dit

 

Tous les hommes vont dans le même sens sans sortir du rang, toi tu refuses de t'asservir à la machine, au rendement et au temps et aux malfaisants et de devenir fou à cause des cadences

Hum pas celle de ma danse ni de mes sens et d'accepter tout trop facilement

Hum dis moi où il est ton pays des fous où je peux danser debout

Et faire goutter de ma plume des mots doux que je l'interviewe

 

Partir en voyage dans ton passé et rencontrer cet esclave au visage rappé par un soulier ferré, châtié avec brutalité et te retrouver encore face à face avec une justice raciale inéquitable?

 

Voyager à l'autre bout de tes rêves, y voir un éclair fugitif et énigmatique et ne plus jamais l'oublier et puis te souvenir que tu l'avais seulement imaginé et avoir envie de te tuer.

 

Voyager au bout de la nuit, voir bouger les anneaux du grand rideau qui cache le jour, et croire tellement c'est beau que tu n'as jamais été trahi par tes amis et retomber d'encore plus haut.

 

Tu voulais voyager jusqu'en Italie pour aller chercher de grands visages à peindre, comme des fresques, te prendre pour Léonard de Vinci ou Botticelli,

Et peindre au final que des petits visages comme tu peux

Et oublier la compagnie de mon cœur.

Hum dis moi où il est ton pays des fous où je peux danser debout

Et faire goutter de ma plume des mots doux que je l'interviewe

 

Tu voulais voyager jusqu'à Rio , rencontrer des mômes abîmés par les ghettos, Rencontrer des hommes et des femmes ligotés par la pauvreté,

Clashés dès qu'ils ont créé, parce qu'ils n'ont pas la possibilité de se faire écouter, Voyager jusqu'en périphérie des villes mal t'en a pris

Deviner au loin des paradis interdits, s'en tenir aux franges

S'arracher à la fange, empêcher ta bouche de trembler d'impuissance et de vengeance

Repartir chercher ailleurs ce qui est nulle part, oublier que tu as mon havre.

 

Partir mais pour aller où, plus loin que Tanger

Devenir un étranger dans un pays que tu voulais aimer

T'y faire haïr et détester, y perdre jusqu'au visage de ta bien aimée

Tomber malade, braver des dangers, rêver de rentrer et ne plus y arriver.

Sweet dream, bad trip, pleurer et pleurer encore, chercher des visages effacés,

Appeler ton père, ta mère et ta bien-aimée

Voyager toujours plus loin, seul et incertain te cognant, te butant

Contre ton destin et ton obstination.

 

J'ai reçu une lettre ce matin, elle commençait par ces mots argentins

«Histoire du lent voyage de mon coeur»

Elle était passée par Rio, par Tanger, par Paris

Par des banlieues enfouies aux franges des périphéries

Peut-être même par le paradis au chaud dans la sacoche d'un facteur,

Je l'ai couchée contre mon cœur et j'ai murmuré:

Oui j'ai voyagé, étranger et désespéré appelant mon père, ma mère et ma bien-aimée.

 

 

***

 

FEMME BATTUE : slam
Déchirée à coups de poing parce que elle a maté quelqu'un

Qui n'était pas toi.
Brûlée et défigurée parce que tu y as mis le feu, parce qu'elle veut pas tout de suite
Ce que tu veux.
Claquée avec le plat du coutelas parce qu'elle aime autant aller à la messe
Qu'envoyer des SMS
Tu crois qu 'elle est pas sage, parce qu'elle envoie des messages
Parfois véhéments
Tu rédiges son testament,
Sans savoir s'ils ne sont pas pour toi seulement,
Tu dis : elle ment
Si tu vérifies, tu vois pourtant
Qu'il n'y a que ton 06
Qui s'affiche tout le temps, sur sa messagerie
Elle est lisse, tu la veux docile, tu es sa milice.
Il y a des hommes fous qui font mourir les femmes sous les coups
Qui aiment comme on tue.
Femme battue, femme en danger, tabassée
Comment sortir de l'enfer, sans y laisser la vie
Il dit qu'il l'aime et que c'est elle qui le pousse à bout.
Elle partira un jour, compte à rebours,
Dans un lieu secret seulement connu d'elle
Où les hommes font la cour
N'enferment pas les femmes à double- tour.
Quand le ton monte, elle s'invente un autre monde
Où les hommes parlent aux femmes
A leurs corps, à leurs âmes
Un monde où quand on aime, on s'imprègne, où la femme est une reine
Elle veut pas apprendre la boxe thaï, comme au cinéma
Elle est pas de taille à entamer le combat
Elle voudrait seulement être mise en nage, comme le vent met le ciel en nuages
Elle voudrait seulement entendre l'eau et son ruissellement
Entendre seulement cette musique tout le temps.
Il y a des hommes fous qui font mourir les femmes sous les coups
Qui aiment comme on tue.
Femme battue, femme en danger, tabassée
Comment sortir de l'enfer, sans y laisser la vie
Il dit qu'il l'aime et que c'est elle qui le pousse à bout.
Elle a honte, elle voudrait que la tension se rompe
Ne pas être en danger de mort
Accusée à tort,
Elle doit couper le son de toutes ses vibrations
Baisser la tête pour éviter ton harpon,
Toi qui sur elle, as droit de vie et de mort.
Oublier que dehors il y a la ville qui dort
Sous les poussières d'or
Pour éviter de penser que tu tiens sa mort,
Entre tes pensées défigurées et ta main levée.
Tu veux cogner, persuadé qu'aimer c'est dominer,
Persuader qu'adorer c'est frapper.
Il a suffi d'un bruit sur sa messagerie, tu ne sais pas ce qui t'as pris
Tu t'es cru trahi
Elle est tombée sur le coin du lit
Elle est partie, là où tu lui avais interdit, au paradis.
Il y des hommes fous qui font mourir les femmes sous les coups
Qui aiment comme on tue.
Femme battue, femme en danger, tabassée
Comment sortir de l'enfer, sans y laisser la vie
Il dit qu'il l'aime et que c'est elle qui le pousse à bout.

     

    ***

     

    Banlieue sauvage

     

    Sans vanité mais fière, je suis le papillon qui de nuit se pose

    Endormie je me repose, violemment agressée par le jour, déphasée

    Mais toujours en phase.

    Acrobate mais jamais ne me grise, ni ne me dis équilibriste

    Génétiquement sauvage et déchaînée

    Aucun média ne me vole me liberté.

    Je ne veux pas être aimée pour être consommée

    Mais garder mon goût sauvage et me lever

    Comme si j'étais une vague, me battant rivale

    A celles glaciales de la mer Caspienne

    Asociale et fermée comme elle au venin de la haine

    Génétiquement sauvage et déchaînée.

    Je n'ai pas ce sang rouge et indécent

    Qui coule dans mes veines et qui intoxique les gens

    J'ai celui de mes morts, le sang de mes morts.

    Ecrire c'est mathématique, tu lèves une citadelle

    Banlieue sauvage entre les rails et la lumière

    Entre les friches et la dentelle, et la frise et le souffle de mon âme

    Et son froissement puissant qui m'écrase, entre deux battements

    Respiration et crissements.

    Qui a remarqué que sa tête était moins grosse que son poing

    Et que ce cheval blanc dans les clips, s'éclipse, oh ce n'est rien

    C'est juste un feat avec le diable qui emporte ton âme

    Je ne veux pas faire danser sur des cadences

    Dont le texte n'a pas de sens, une jeunesse blessée

    A qui on a volé son innocence

    A qui on tue son rêve, rêve d'enfance

    Qui continue à l'attraper en silence.

    Génétiquement sauvage et déchaînée

    Je me délecte de la vague, je m'amuse de chaque instant

    Et je joue même avec le vent

    Des oiseaux passent, me disent silence

    Endormie, je me repose ,violemment agressée par le jour, déphasée mais en phase

    Banlieue sauvage entre les rails et la lumière

    Entre les friches et la dentelle, et la frise et le souffle puissant de mon âme

    Et son crissement qui m'écrasent entre deux battements, froissements,

    Paix à mon âme pour qui j'écris ce silence.

    Parquet de danse où glisse mon pas

    Magique éternité, intouchable désert

    Cinéma solitaire où mort tu es toujours vivant

    Je porte mon rêve et aussi le tien, rêve infini, inassouvi

    Banlieue sauvage entre les rails et la lumière, entre les friches et la dentelle

    Génétiquement sauvage et déchaînée par le souffle de mon âme

    Et son crissement puissant qui m'écrase.

    Je ne veux pas être aimée pour être consommée

    Mais garder mon goût sauvage et me lever, génétiquement sauvage et passionnée

    Comme si j'étais une vague me battant rivale au venin de la haine.

     

     

     

    LÉNA LÉTICÉE CHANAS 

     

    Elle se présente :

     

    Poète et romancière, slameuse, chroniqueuse née à Paris de mère métropolitaine et de père guadeloupéen.

    Auteure de romans parus aux éditions L'Harmattan:

    -Les Tribulations des formateurs dans les friches de l'illettrisme 2001

    -La Lige 2005

    -Les Milains 2005

    -Gawadad Slam 2006

    -Tobias et le Monde du Chaos 2013

    -Les Années Astrakhan paru chez Amazon 2013

    Recueils de poèmes

    -La Demande en mariage paru aux éditions: Le Bruit des autres 1992

    -Les fils du Père paru chez Short édition 2013

    -Le poète qui trime paru aux éditions Universlam2013

    -Osmose paru aux éditions Universlam 2014

    -Incipit paru aux éditions Universlam 2015

    -Agora paru aux éditions Universlam 2016

    Les poussières d'hommes Amazon 2016

    -Défi paru aux éditions Universlam 2017

    -La structure du péché Amazon 2017

    -Guadeloupe mon amour Amazon 2017

    Clips: "La rom du slam-Si tu veux un ami prends un chien-Esclaves-Le poète qui trime-Les élections sur Youtube

    Cri de Guerre album de RAP paru dans la collection audio de L'Harmattan.

    En 2006 Léna rencontre le slam en Guadeloupe, elle crée une troupe de slam qui se produit à Paris et en Guadeloupe au théâtre du Lucernaire 75006, ses conseillers artistiques sont Bart et John, le slam résonne partout, slam sessions, slams sauvages, slams sur scènes, slams intimistes, slams organisés à l'occasion d'événements culturels, en radios sur des thématiques, elle s'imprègne, s'affranchit de toute contrainte académique, les mots tus parlent, mordent, effleurent, caressent, bercent. Ainsi va naître l'album de slam "Mille et une femmes'' label Toberecordz sorti en 2015, partition d'amour imprégnée de la Caraïbe et du monde qui l'entoure. Niljiz musicien percussionniste et chanteur, Moty et Daniel Trépy compositeurs accompagnent les thèmes et les mots et les transcendent.

     

    Léna Léticée Chanas - DR

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