Le Capital des Mots.

Le Capital des Mots.

Revue littéraire animée par Eric Dubois. Dépôt légal BNF. ISSN 2268-3321. © Le Capital des Mots. 2007-2020. Illustration : Gilles Bizien. Tous droits réservés.


LE CAPITAL DES MOTS - GAËLLE JOLY GIACOMETTI

Publié par Le Capital des Mots sur 23 Août 2018, 11:21am

Catégories : #nouvelles, #poèmes, #récits

Les yeux dans les yeux

 

La façade beige de l'immeuble s’aligne avec d’autres, formant un début de centre-ville grisâtre. L'inscription "Pianos neufs et occasions" clignote en rouge au-dessus d'une vitrine protégée par un rideau métallique. Les clients doivent sonner plusieurs fois. Le vendeur invariablement habillé d'un jeans bleu et d'un t shirt noir marmonne une vague formule de politesse, puis, par une légère inflexion, présente la cinquantaine de pianos disposés en quinconce dans un garage aménagé en salle de ventes. Un serpent enroulé, vraisemblablement un boa, trône sur le couvercle fermé d'un piano à queue Steinway blanc laqué.

 

Certains visiteurs repartent immédiatement en prétextant une erreur.

Pour les curieux, le vendeur ouvre le ventre des pianos, agace les marteaux, laisse vibrer les cordes jusqu'à l’asphyxie. Sans conviction il vante ses instruments aux musiciens ratés, aux parents dotés d'un génie de quatre ans, aux jeunes femmes d'hommes aisés, aux quarantenaires en crise et aux nostalgiques de la baguette sur les doigts. Avec plus ou moins de précision, selon l'intérêt ou l'obsession du client.

Lors des interminables conciliabules des couples avant signature, le vendeur s'installe derrière le Steinway blanc laqué, ses gestes mesurés semblent s'adresser au boa enroulé sur le couvercle. Il relève légèrement un semblant de queue de pie, se cambre, pose ses mains sur le clavier, emprunte une mine inspirée, impose une inspiration silencieuse.

Les acheteurs surveillent d'un œil les intentions du reptile immobile, éloignent leur petit Mozart, murmurent quelques supplications. Le musicien se ravise, se lève lentement puis attrape le serpent vivement. Les visiteurs découvrent dans la main du vendeur, un leurre figé, léger, sec, verni, empaillé.

Face à la stupeur du public, l'artiste rayonne. Il propose de poursuivre la visite à l'entresol.

 

Le jeune homme est plus disposé à étaler sa science des reptiles qu'à vendre des pianos. Il sort chaque serpent du vivarium, un à un, à mains nues. Il les laisse coulisser en bracelet sur ses bras velus, il s'avance ainsi affublé vers les femmes apeurées. Il leur promet, « les yeux dans les yeux » qu'elles ne craignent rien. A l'heure du nourrissage, il présente des rats vivants pendus entre ses doigts maigres, avant de les sacrifier aux voraces et vifs serpents.

Il décrit longuement les spécificités de chaque espèce d'une voix, grave et uniforme, un phrasé emprunté à son premier professeur de piano, un homme menu et discret ne manquant pas de courage quand il fallut annoncer au père que le fils unique ne serait jamais un musicien prodigieux.

 

C'est lors d'une de ces démonstrations que le vendeur croise le regard de Nathalie. Il remarque ses cheveux longs coiffés en queue de cheval, son grain de peau lisse, sa délicate petite poitrine affleurant son t shirt. Et la regarde repartir entourée de ses deux parents étriqués.

 

Elle sonne à sa porte le soir même, avec la ferme intention de désobéir à ses parents. Il lui propose de monter dans son appartement. À l'entresol, elle esquisse un geste de recul, les serpents lui semblent encore plus effrayants contraints derrière une vitre, prêts à jaillir. « C'est impossible » répond le jeune homme avec la fermeté de ceux qui ne conçoivent pas d'avoir tort.

Assise sur le futon tâché Nathalie observe les lieux, l'accumulation de livres, les objets dépareillés, les plantes exotiques, les affiches de concerts de Jazz collées sur les tapisseries défraîchies.

Il revient avec une bouteille de vin et deux verres. Il lui demande si elle connaît tel auteur ou tel musicien, n'écoute pas sa réponse, cherche le livre, retrouve le morceau extraordinaire à lui faire écouter. Elle sourit. Il la regarde, il la scrute sans gêne. Avec la brutalité des maladroits, subitement, il l'embrasse avec fougue, lui baisse son pantalon, enlève son chemisier, plaque son ventre contre le sien. Il veut l'abreuver de toutes ses forces.

 

Toute la puissance de Wolf est dans les mots, Nathalie s'en contente, elle l'aime déjà. Elle le quitte au petit matin avec dans le ventre, ce crépitement, cette certitude que sa vie sera différente, à partir de ce jour.

Au déjeuner sa mère lui demande avec anxiété, pourquoi lui ? Parce qu’il est différent des autres. Il joue du piano la nuit, il lit des livres au réveil et ne travaille que quand il en a envie. Parce que c'est un original. Parce qu'il préfère qu'on l'appelle Wolf plutôt que Wofgang. Parce qu’il s'est fait tout seul, comme il le dit lui-même.

 

Dès le premier jour de son aménagement, Nathalie pose un tissu propre et lavable sur le futon tâché.

Elle jubile, elle est la femme du vendeur de piano, la femme de l'homme aux serpents, la femme du loup. Dans cette petite ville vibrant du ronronnement des rumeurs, elle sent sur elle le regard désapprobateur des connaissances de ses parents, elle déguste la fascination qu'elle provoque chez ses anciennes camarades de Lycée. Elle sait que le reste, la vie des autres, n’est que somnolence et décors en carton fragile.

Chaque jour, un peu plus, elle dompte l'homme sauvage, elle l'encercle de ses bras de femme aimante. Il accepte ses caresses de chattes, elle attend quelques mots tendres qu’il finit par lui céder, pour lui faire plaisir.

 

Le samedi soir, parfois les autres soirs, ils passent une partie de nuit avec les copains. Ça gesticule autour de la table ronde en bois trop petite pour accueillir tous les coudes et les verres. Ça déborde de partout, les mégots dans les pots de yaourts, les verres d'alcool sur le tapis. Le tissu du futon plisse puis se détache sous le poids des avachis.

Nathalie écoute. Les autres filles lui proposent de l'accompagner à la cave pour chercher les bouteilles. On lui demande comment ça se passe avec Wolf. Elle reste mystérieuse, pour le plaisir de l'être.

Vient l’événement attendu de la soirée. La main qui tient le livre tremble légèrement. Wolf proclame les aventures de Jack London, surjouant le regard des loups affamés dans la neige. La nuit se termine en bavardages ouatés, la tête posée sur les avants bras.

Au fin fond de la nuit, Nathalie et Wolf accompagnent les copains jusqu'au garage, on n'en finit pas de terminer. Encore quelques tours de scooter entre les pianos. Nathalie pendue à l'épaule de son homme pense au bazar à nettoyer dans l'appartement. Elle remonte à l'étage avant le départ du dernier. Elle en profite pour jeter les bouteilles, passer un coup de balai et replacer le tissu sur le futon.

 

Wolf excité par l'alcool ne dort pas. Il se relève pour jouer du piano. Puis réveille Nathalie en s'affalant sur le matelas.

 

Après quelques mois de vie commune, Nathalie souhaite faiblement, par petites allusions, déplacer les meubles, décorer la maison un peu à son goût, changer les tapisseries, déplacer les serpents au grenier. Wolf refuse catégoriquement. Il l'a prévenu, il ne sera jamais un homme domestique enfermé dans une maison de poupée.

 

Il le dira à son avocat commis d'office. C’est bien elle qui a changé, qui a tout gâché à chambouler la maison, à vouloir sortir sans les copains, à acheter un écran plat avec des crédits, à s'embringuer dans un boulot qu'elle n'aimait pas. Il ne lui a jamais fait miroiter une vie avec le chien et les gosses. Sans tout ça, rien ne serait arrivé. Il insiste sur ce point.

 

C'est ainsi que ce dernier acte se déroule. À longueur de journée, elle lui reproche son égoïsme. Elle ne demande qu'une seule journée à Lyon pour faire les soldes. Il accepte à condition de le faire avec les copains et d'emmener un serpent avec eux. Elle refuse, elle proteste, elle pleure, elle supplie, il le sait bien, elle n’aime pas les serpents, elle n’est jamais rassurée en leur présence. Il résiste, il argumente, elle peut bien faire un effort, il en fait bien un, ça ne peut pas aller que dans un sens, qu'est-ce qu'elle manque de maturité, il se demande s'ils sont faits l'un pour l'autre et qu'elle arrête de pleurer comme une gamine.

 

Il rabat le col du manteau et détache les cheveux de Nathalie, lui démontre qu'habillée ainsi, on ne voit rien.

 

Le boa pendouille telle une écharpe autour de son cou, la tête et la queue brinquebalent contre ses menus seins blancs, elle appréhende chaque branle de la voiture. Dans la rue, Nathalie craint que les badauds ne remarquent le serpent dans son col. Le soleil d'hiver tape sur ses épaules et son crâne, elle transpire sur le front et frissonne à la nuque. Une des filles qui les rejoint lui demande si elle a la crève, elle répond que non.

 

Sous les encouragements des copains, Wolf amoche quelques standards de Jazz sur le piano en libre-service de l'Espace détente du centre commercial. Entre deux morceaux, Nathalie s'approche pour l'avertir des frémissements du serpent. Il ne lui répond pas, très excité par son propre spectacle.

 

Quand deux vigiles apparaissent, toute la bande fuit. Nathalie doit ralentir sa course, le boa se contracte, accroche quelques mèches de ses cheveux dans son cou.

 

Le vigile la rattrape, l'interroge avant de lui relâcher le bras, décontenancé par cette fille engourdie qu'on ne peut soupçonner d'être responsable de tout ce raffût.

 

Wolf encore essoufflé se tient à distance du groupe en soutien autour de Nathalie sanglotante. Puis excédé, il rameute les autres. Il ronchonne, c'est bon, ce n'est pas si grave, ils ne l'ont pas fouillé, il n'a rien à se reprocher, on a bien le droit de s'amuser.

Nathalie sent la main consolatrice d'une des filles remonter le long de son dos, le serpent frémir à nouveau, elle se dirige vers une vitrine pour créer une diversion.

 

Nathalie veut acheter du maquillage, les autres filles l'accompagnent. Chaque enseigne lui revend du rêve, en bribe. Les muscles de ses cuisses se détendent, la chaleur revient dans ses mains, son cœur bat moins vite. Le poids du serpent s'allège.

 

Au rayon vêtements pour bébé, elle palpe des chaussons minuscules.

 

Saisie par une plénitude qui l'isole de tout le reste,

elle n'entend pas la musique en fond sonore,

le froissement des badauds qui se croisent dans son dos,

Wolf qui s’approche

et lui jette soudainement, en hurlement,

toute sa haine,

des mots en jet de sang d'une carotide tranchée,

toute sa haine d'elle et de ses attendrissements,

toute sa haine du monde tel qu'il est,

tel qu'il le hait.

 

Elle eut le temps de se sentir étouffer, de pendre son regard à celui de Wolf immobilisé par la terreur, se voir mourir, les yeux dans ses yeux.

 

***

 

La vaisselle

 

Il est allongé de tout son long sur le canapé la télécommande à la main, il souffle « je suis claqué », elle lui répond « va te coucher, tu vas t'endormir devant ».

Dans la cuisine, elle considère le plan de travail. Le saladier avec un reste de laitue cuite, une pile d'assiettes aux bords gras, des verres à vin, des couverts dans une carafe, un plat à gratin avec du gruyère brûlé sur les bords.

Ils avaient vigoureusement refusé de se resservir, ils « n'en pouvaient plus » en se caressant le ventre du plat de la main. Ils s'étaient ensuite jeté sur le dessert achetée par Ghislaine dans une petite boulangerie, très sympa , en bas de chez elle.

Elle déchire et bourre le carton à gâteau dans la poubelle déjà remplie de bouteilles de soda vide.

Elle sort de la cuisine, dépose le sac-poubelle sur le seuil de l'appartement, vérifie que le verrou est bien fermé.

 

Il dort la bouche ouverte et la joue molle sur le coussin bleu.

Elle avait mis un temps infini à se décider, prenant puis reposant dans les rayons. Elle avait regretté son achat à la sortie du magasin, elle imaginait Ghislaine désapprouver silencieusement son choix. On voyait bien que ces coussins ne venaient pas d'une petite boutique artisanale. Elle avait découpé les étiquettes en retenant l'indication de lavage à trente degré pour les housses.

À son arrivée Ghislaine avait félicité l'harmonie des couleurs, avec beaucoup d'insistance. Plus tard dans la soirée, elle avait critiqué les émissions de télé-réalité qui poussent les consommateurs à acheter le même salon que le voisin, démodé tous les deux ans. Les autres assis autour de la table-basse partageaient le même avis, longuement, jusqu'à ce que Théo demande, « ça sent le brûlé, non ? »


Elle rince les assiettes et les couverts. A grandes eaux. Sa peau rougie.

 

Il rentre dans la cuisine, elle sursaute, « il reste un bout de gâteau ? » et ajoute, « t'embête pas à faire ça maintenant, je m'en occupe demain matin, là, je suis claqué, pas toi ?», elle répond, « non, ça va, j'en profite pour fumer ma clope. »
Il la prend dans ses bras, « allez… » , il commence à lui caresser la nuque, « viens avec moi... » , elle se dégage lentement, retire sa main, « j'arrive ». Il repart avec le dernier morceau de gâteau qu'elle avait préparé sur une petite assiette.

Accoudée à la fenêtre, elle entend des gens brailler dans la rue. La fumée jetée dans la nuit contourne son visage.

Elle imbibe le plat à gratin de vinaigre pour décoller le fromage brûlé.
Malgré deux rinçages à l'eau très chaude, les parois en plastique du saladier glissent sous ses doigts.

 

Elle ne peut pas y passer la nuit. Mais elle ne peut pas ranger un plat graisseux dans un placard.


On ne pleure pas pour de la vaisselle.

Elle pleure souvent, « une vraie fontaine » dit-il. Il est en quatrième année, il l'encourage, il croit en elle, il dit, « je crois en toi plus que tu ne crois en toi ». Lui n'est jamais inquiet avant un examen.

Les verres à vin doivent être lavés à la main, elle étale un chiffon propre sur le lave-vaisselle pour les égoutter. Elle mesure ses gestes pour ne pas en casser un.

 

Et c'est vrai qu'il n'avait jamais raté un examen. Elle, c'était toujours de justesse.

Elle asperge les plaques vitro céramiques avec un dégraissant surpuissant qu'elle range sous l'évier. L’odeur acide la fait tousser.

 

Il a vécu un temps avec Béa, avant eux. Béa est très convaincue par la nécessite de changer les habitudes de consommation, et comme elle le dit elle-même « elle se donne les moyens de ses convictions ». Elle lave tout au vinaigre et mange du soja, Béa.

Elle est certaine qu'ils n'ont pas aimé ses lasagnes au soja.
Béa n'a finalement pas pu venir, à cause d'une grève des trains, Béa fait son stage à deux heures de Lyon dans une grande boîte.

Elle aussi doit penser à son stage. Ils le disent tous, « c'est la clef pour l'avenir ».

Elle ne sait pas comment ça se passe pour sa bourse si elle rate les examens ou ne trouve pas de stage. Elle pense à ça et au reste quand elle est assise devant son cours de comptabilité des entreprises et qu' elle n'arrive plus à lire, tout se brouille devant ses yeux.

Elle rallume une cigarette et se dirige vers la fenêtre.

 

 

Elle a toujours cette sensation que les choses sont plus simples pour les autres.

 

 

***

Sur la façade de mon immeuble,
il est écrit
RÉVOLUTION.

Je suis de ceux qui,
paumes chaudes,
gorge ROUGE,
corps étriqué,
luttent pour exister.

Je suis de ceux qui
luttent
des classes.

Je suis de ceux qui,
nuque basse,
corps blême,
tête abrutie,
luttent pour subsister.

Je suis de ceux qui confient leurs espoirs
aux marchands du divertissement.

Je suis ROUGE
de la honte :
du ROUGE de la colère,
du ROUGE du cœur à l’effort,
du ROUGE des mains à l’ouvrage,
du ROUGE de la RAGE
de vivre.
Je suis de ceux qui parlent pour ne rien dire :
personne n’écoute.

 

***

 

Si je n'étais qu’une

 

Je n'hésiterai pas,

entre,

ce mot ou l'autre ?

 

Je n'hésiterai pas,

entre,

ce point d'exclamation pour dire tout mon élan !

toute ma gratitude !

toute ma surprise !

tout mon amour !

toute ma peur de ne pas être comprise !

toute ma gêne ! ;

 

Je n'hésiterai pas,

entre,

ces trois points de suspension pour ne pas en dire trop ... ;

Ce point pour ne pas en dire plus.

 

Si je n'étais qu’une ;

Je ne serais pas en hésitation,

entre et entre,

entre autre :

tout et son contraire.

 

Si je n'étais qu’une ;

unique en mon genre,

je ne serai pas en guerre,

entre,

ce que je suis,

et ce que je voudrais être.

 

Si je n'étais pas,

toutes ces femmes et tous ces hommes à la fois.

 

 

 

GAËLLE JOLY GIACOMETTI

 

Elle se présente :

 

 

J'ai été lauréate du concours "Quelles nouvelles ?" organisé par L'Espace Pandora, Nouvelle publiée par "La Passe du vent" et dans le "Guide culturel Utopia". Une brève sera éditée dans le même guide en octobre.

J'ai écrit une pièce de théâtre poétique "Du cœur battant", en cours de création pour des représentations programmées sur Lyon en 2019.

Pour un aperçu de mon travail, vous pouvez consulter mon site internet : www.lepenserledirelecrire.com

Gaëlle Joly Giacometti - DR

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