Le Capital des Mots.

Le Capital des Mots.

Revue littéraire animée par Eric Dubois. Dépôt légal BNF. ISSN 2268-3321. © Le Capital des Mots. 2007-2020. Illustration : Gilles Bizien. Tous droits réservés.


LE CAPITAL DES MOTS - MARIE-HÉLÈNE PROUTEAU

Publié par Le Capital des Mots sur 11 Juillet 2018, 14:34pm

Catégories : #articles - articles critiques

Cours, Mounia, sauve-toi, Jean-Louis Coatrieux, Editions Riveneuve.

Dessin de couverture de Mariano Otero.

Préface d’Albert Bensoussan, postface de René Peron.


 


 

Ce recueil de Jean-Louis Coatrieux est un poème de l’exil. Quelqu’un marche, parmi d’autres qui fuient la guerre, ses violences et arrivent dans un pays de neige, de givre et d’arbres morts. Loin d’une terre natale non nommée. Nous comprenons bientôt que le Je qui s’exprime est celui de Mounia, une petite fille de dix ans qui a perdu les siens. L’originalité de ce poème est qu’il nous met au cœur d’une conscience singulière, celle de l’enfance qui voit le monde avec des yeux innocents de nos codes et de nos grilles de lecture. D’elle nous savons seulement son nom et qu’elle est originaire d’un pays oriental.

Ainsi ce texte prend l’allure d’un conte poétique du temps présent. Pour beaucoup y est le choix de l’indéfini, comme pour signifier l’universel - « un vieil homme au bord du chemin », « un pays commence là ». Mounia la regardeuse emporte le lecteur dans ce poème où s’imposent en même temps sa fragilité et sa force de résistance au destin. Brutalement coupée de l’enfance et des siens, l’enfant restitue le monde à sa façon, par bribes, par petites touches. Tout est dit dans ces impressions simples et graves. Les coups martelés à la porte. Sami, le petit frère, serré dans les bras. Le bruit éclatant qui rappelle la mort des siens. La marche vers la plage où ont lieu les agissements des passeurs. La communauté de souffrance avec d’autres exilés venus d’Afrique. La peur est là. Aucun pathétique pourtant. Les faits parlent d’eux-mêmes.

Ce recueil est aussi le poème d’une fracture. Pour l’enfant, se jouent la mort des siens, l’éloignement, la séparation pour toujours. « Demain Sami/ Tu aurais huit ans ». Le conditionnel ici, ou l’imparfait, dans plusieurs strophes, disent la distance entre le regard en arrière et le terrible présent :

« Là nous vivions

Un ciel sans grillage

Nous comptions alors

Pour s’amuser

Les alouettes calandre

Incalculables ».


 

Une grande retenue pour dire toute une mémoire d’enfance brisée. Où font retour les souvenirs. Le chien de la famille. Les jeux avec le père. Les belles histoires de la mère. Les rires avec le frère aimé qu’elle ne cesse de tutoyer vers après vers.

De proche en proche le poème suit un déplacement. Entre là-bas, les oliviers, les Omeyades et ici. Entre hier, la vie heureuse et aujourd’hui. La perte des repères habituels dans un monde non familier suscite en elle une série de questions. « Combien sommes-nous ? ». « Comment savoir ? ». Quelle langue ? ». Et plus encore :

« Quel est le prix

D’une vie

Aujourd’hui ? ».

Point de considérations stratégiques ou politiques ou de grandes phrases, cette simple apostrophe de l’enfant arrivée à nos frontières suffit : « Je suis là ». Voilà qui nous interpelle plus sûrement sur le sort de ceux qu’on appelle pudiquement des « déplacés ».

L’enfant garde en elle ce passé douloureux :

« Nous quatre

Souriants

À la porte

Cette photo

Je la cache »

Elle est celle qui, au fil de cette longue route, rappelle les noms. Celui du frère, ceux des êtres aimés. Sa façon de maintenir, par-delà la perte, le lien avec eux et l’amour de la vie :

« Je m’appelle Mounia

Je veux vivre ».


 

Cette force en elle répond à l’injonction ultime du père mourant « Ne m’attends pas/ Sauve-toi Mounia ». Passée en une sorte de transfusion, cette force lui donne l’énergie de préserver ces voix qui se sont tues :

« J’écrirai partout

Vos noms, le mien

Tous vos noms

Pour ne rien

Laisser en silence »


 

Dans cette poésie de Jean-Louis Coatrieux toute en simplicité, l’ouverture au cœur et l’empathie débouchent ainsi sur une adresse à l’esprit du lecteur. L’air de rien, cette figure de Mounia nous bouscule, nous met face à nous-mêmes. Tant est grand l’élan inexpulsable de la vie qui la porte.


 

 

MARIE-HÉLÈNE PROUTEAU

 

Marie-Hélène Prouteau est écrivain. Née à Brest, elle vit à Nantes. Ses derniers livres La Petite plage, (La Part Commune, 2015). La ville aux maisons qui penchent, (La Chambre d’échos 2017). Sur Recouvrance et la réhabilitation de l’Arsenal, elle a écrit « Les Machines, les Livres », en ligne sur « Terre à ciel » 2017. https://www.terreaciel.net/Les-Machines-les-Livres-texte-de-Marie-Helene-Prouteau <> En ligne aussi « Les mains d’Erasme », sur « Incertain regard » 2017, http://incertainregard.com/wp-content/uploads/2015/06/version7-lien-hd.pdf <>

Page Wikipédia de Marie-Hélène Prouteau

Cours, Mounia, sauve-toi, Jean-Louis Coatrieux, Editions Riveneuve.  Dessin de couverture de Mariano Otero.- DR

Cours, Mounia, sauve-toi, Jean-Louis Coatrieux, Editions Riveneuve. Dessin de couverture de Mariano Otero.- DR

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