Le Capital des Mots.

Le Capital des Mots.

Revue littéraire animée par Eric Dubois. Dépôt légal BNF. ISSN 2268-3321. © Le Capital des Mots. 2007-2020. Illustration : Gilles Bizien. Tous droits réservés.


LE CAPITAL DES MOTS - MARIE-HÉLÈNE PROUTEAU

Publié par Le Capital des Mots sur 5 Juin 2018, 15:27pm

Catégories : #articles - articles critiques

Le Monde était plein de couleurs, Récits. Jean Pierre Nedelec, La Part Commune, Rennes, février 2018. (l’auteur sera présent au Marché de la poésie  de Paris, Place St Sulpice,  le 10 juin 2018 ).

C’est à Brest que Jean Pierre Nedelec situe le premier récit, autobiographique. Dans la Maison de la Fontaine. Périmètre de l’ancien Recouvrance qui a résisté au temps et aux bombardements. Voici la vieille bâtisse de granit réhabilitée grâce à l’obstination de l’association de ce célèbre quartier et devenue haut lieu d’expositions d’artistes. Celle consacrée au peintre brestois Jim E. Sévellec, professeur à l’école des Beaux-Arts de Brest.

Le Monde était plein de couleurs : ce récit m’a touchée. Il y a une « magie des lieux » brestois écrit l’auteur. Oui, dans cette ville qui m’est chère le passé ne cesse de colorer le présent. Ainsi, comme en écho à mes propres recherches sur cette ville, je trouve ces lignes de Jean Pierre Nedelec :

Il fallut les coups de poussoir d’une association pour mener à bien la restauration de cette demeure érigée au XVIIIè siècle, et l’exposition consacrée à Jim-E Sévellec indiquait la détermination et l’ambition de ces défenseurs du patrimoine du quartier pour redonner un peu de prestige perdu à cette voisine de l’église de Recouvrance.

Tout est parti de l’illumination du narrateur devant un des tableaux de Jim-E Sévellec. La boucherie Gardennec. Il se souvient d’avoir vu l’artiste en train de le peindre. Plus de quarante ans plus tôt, lorsqu’enfant il habitait Tréboul. Et y croisait le peintre conduit par Max Jacob.

Voilà comment le récit lève une mémoire lointaine, une lumière d’enfance. Parmi celle-ci, les retrouvailles avec Charline, qu’il reconnaît dans la femme assise, plongée dans la contemplation du même tableau. Une amie des joyeuses courses des gamins d’antan qui regardaient Sévellec peindre sur les quais en l’appelant Picasso. Il n’en faut pas plus pour enclencher les souvenirs.

Ceux de l’enfance à Tréboul. Douarnenez. L’auteur aime camper ces gens qu’il a côtoyés en ces lieux. Le curé et sa barrette, officiant lors des bénédictions de la mer. Rouzig, la pauvre vieille qui vend ses moules et qu’on montre comme une curiosité à la Fête des Mouettes. L’acteur Noël Roquevert habitué des lieux. Truculent et populaire, tel est le grain de voix de Jean Pierre Nedelec.

Et l’auteur d’évoquer les scènes et les lieux gravés dans la mémoire. Ainsi le lancement d’un thonier par les Chantiers de Cornouaille. Le souvenir des sardinières des conserveries et leur longue grève de 1924. Ou un meeting de François Tanguy-Prigent où son père emmena l’enfant trop jeune pour comprendre mais fasciné par les 16 panneaux peints de la salle des Fêtes. Déplacement du récit en imagination qui passe de la Maison des Fontaines brestoise à cette salle municipale de Douarnenez où l’enfant oubliant la voix de l’orateur se laisse enchanter par L’Île Tristan et les yachts peint par Sévellec. Même effarement du regard d’enfance retrouvé.

Comment pourrait-il oublier les écrivains qui ont loué cette baie de Douarnenez ? Tel Charles Madézo dans La cale ronde. Jean-Pierre Abraham dans Cap Sizun, La Pointe du Raz, Sylvia Plath dans Finisterre. Et bien sûr, Georges Perros, évoqué lors de cette exposition de 1988 que Douarnenez a consacré à ce poète qui l’avait choisie comme ville d’adoption.

Sans s’y appesantir, Jean Pierre Nedelec suggère la pauvreté des siens. Une situation due à l’exode rural de paysans obligés de s’exiler à la ville, Douarnenez. Il rappelle la dureté des temps, l’appel de 1954 de l’abbé Pierre. Chez celui qui écrit, beaucoup de retenue, aucun pathos : « nous habitions à cinq, cette pièce humide et sans le moindre confort ». Dans une petite âme rêveuse, voilà qui va nourrir une identité de migrant. Et, plus tard, une exigence qui lui fait cortège, un devoir d’hospitalité avec tous les migrants du monde. Passent dans le récit le père revenu de son camp de prisonniers, le frère parti en Indochine puis dans les Aurès. La figure du frère qui traversait déjà un précédent récit Hiroshima Cap-Sizun1 où était évoquée l’annonce de sa mort. Comme si celle-ci n’en finissait pas de retentir avec les sanglots maternels.

Le second récit, Mercredi 1er Mai, est d’une autre veine. Il commence comme un road-movie. Un lendemain de premier tour d’élection présidentielle dans la sidération qui l’accompagne. Une sorte de fable de notre temps.

Le titre du recueil, l’auteur le confie, est la reprise d’un titre de film réalisé par le cinéaste Alain Périsson. Souvenir des années étudiantes à Brest et du théâtre amateur. Il l’a rencontré lors de la création du Centre Dramatique Universitaire de Brest et de la répétition d’une pièce de Goldoni.

Ce beau titre à la tonalité nostalgique vient colorer en couverture le détail du tableau de Sévellec L’Île Tristan et les yachts. C’est dans cette nostalgie que le livre nous fait entrer, pour notre grand bonheur.


 

©  Marie-Hélène Prouteau


 

Note 1 : Hiroshima Cap-Sizun, récits, La Part Commune, 2013.

 

 

 

MARIE-HÉLÈNE PROUTEAU

 

 


 

Marie-Hélène Prouteau est écrivain. Née à Brest, elle vit à Nantes. Ses derniers livres La Petite plage, (La Part Commune, 2015). La ville aux maisons qui penchent, (La Chambre d’échos 2017). Sur Recouvrance et la réhabilitation de l’Arsenal, elle a écrit « Les Machines, les Livres », en ligne sur « Terre à ciel » 2017. https://www.terreaciel.net/Les-Machines-les-Livres-texte-de-Marie-Helene-Prouteau <> En ligne aussi « Les mains d’Erasme », sur « Incertain regard » 2017, http://incertainregard.com/wp-content/uploads/2015/06/version7-lien-hd.pdf <>

Page Wikipédia de Marie-Hélène Prouteau

 

 

 

 

Le Monde était plein de couleurs, Récits. Jean Pierre Nedelec, La Part Commune,  2018- DR

Le Monde était plein de couleurs, Récits. Jean Pierre Nedelec, La Part Commune, 2018- DR

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